Nouvelle Feuille

15 janvier 2012

Back to London with the grandmother and a lot of squirrels

Sans vouloir me vanter, je suis quand même un brave garçon. C'est vrai, vous en connaissez beaucoup des comme moi, qui arrachent leur grand-mère de 81 ans à sa maison des Vosges pour l'emmener à Londres pendant un week-end prolongé? Ben moi je connais que moi... Faut dire aussi qu'elle est d'un genre spécial : solide, bonne marcheuse, courageuse et toute heureuse de voyager à la découverte d'un pays - ou au moins d'une ville - où elle n'avait jamais mis les pieds et dont elle ne parle pas un mot de la langue.

Nous, nous sommes allés plusieurs fois à Londres, des expériences courtes, surtout axées sur la visite d'expositions, qui vous sont narrées dans de bien jolis petits articles ICI, ICI, ICI et ICI.

 

Y'en a un autre LA.

et encore un ICI aussi... 

 

Une autre fois, nous avons même osé nous aventurer hors de Londres...

 

 

Mais revenons à nos sheep. C'est aussi une première pour ma grand-mère que de prendre le tunnel sous la Manche, cette incroyable réalisation technique qui ne se traduit pour le voyageur que par une demi-heure de noir... Au final, on arrive dans la gare de Saint Pancras, un bel édifice néo-gothique qui se prépare tout doucement, comme le reste de la ville, pour les Jeux Olympiques de l'été 2012. 

Les JO se préparent

(Gare de Saint Pancras, terminal des Eurostar)

 

Londres, surtout quand en matière de grande ville notre référence est Paris, c'est forcèment une expérience. Ni pire ni meilleure que Paris, mais tellement différente. Rien que pour l'architecture, quand on est habitué aux immeubles haussmaniens, le néo-gothique de certains grands bâtiments et la brique rouge, c'est forcèment dépaysant. 

Hôtel Russell

(Hôtel Russell, Russell Square)

 

Et puis Londres, c'est plein de clichés, inévitables, dont la disparition serait un crime culturel, comme ces fameuses cabines téléphoniques, pourtant devenus obsolètes et bien désertées mais qui ont la force du symbole... 

Russell Square

(Cabines téléphoniques, devant Russell Square) 

 

Et depuis quelques années, les délicieux parcs anglais connaissent la présence de plus en plus importante d'un envahisseur mignon : l'écureuil gris. Ecologiquement, leur présence n'est pas une bénédiction, en particulier pour les écureuils roux locaux. Mais comment leur résister? 

Ecureuil (6)

(Pas franchement farouche)

 

Nous passons par le quartiers des théâtres, où les comédies musicales, parfois à l'affiche depuis des lustres, se signalent de façon plus ou moins clinquante ou baroque. Mention spéciale pour ce Freddie Mercury géant, devant lequel nous passons à quelques jours des vingts ans de la mort.

Freddie Mercury géant (2)

(We will rock you, comédie musicale en hommage au groupe Queen)

 

Histoire de montrer à ma grand-mère ce que veut réellement dire l'expression "parc anglais", nous nous dirigeons vers Hyde Park. Nous n'avions jamais vraiment arpenté ces coins là, et c'est l'occasion de découvrir un beau et émouvant monument consacré aux animaux dans la guerre. Un sujet décidemment dans l'air du temps... 

Animals in war (2)

(Monument "Animals in war")

 

 Hyde Park, dès que l'on s'éloigne des pelouses vides pour s'approcher des arbres, ça grouille d'écureuil, évidemment! Un couple de Français nous refile la fin de leur paquet de cacahuètes. Les écureuils, gourmands et curieux, s'approchent de nos mains qui leur tendent les petites cacahuètes. Parfois ils les mangent, mais la plupart du temps, ils s'éloignent, font mine de creuser un peu le sol, y dépose l'arachide et referme leur cachette en posant une feuille par-dessus!

Ecureuil, Hyde Park

(Et ton régime?)

 

 Après un passage devant le Victoria & Albert Museum, que nous visiterons pas cette fois-ci, mais dont l'extérieur vaut déjà le coup d'oeil et constitue une invitation à entrer. 

V&A Museum (2) 

(Entrée du Victoria and Albert Museum, 2e moitié du XIXe s.)

 

Petit passage obligé et assez appuyé dans le quartier, surtout en cette période environ un mois avant Noël : Harrods, une merveille à l'extérieur comme à l'intérieur. Le grand magasin anglais par excellence, qui mérite une visite à lui tout seul même si on a pas l'intention d'y acheter quoi que ce soit. On ne se lasse pas des salles du rez-de-chaussée consacrées aux produits alimentaires.

Harrods, section nourriture (3)

(Magasin Harrods, décoration, stand des poissons et fruits de mer)

 

La décoration y est plus neutre, mais l'autre incontournable d'Harrods, c'est sans conteste l'immense section de jouets. On y trouve de tout en matière de jouets : jeux de société, poupées, peluches, lego et autres playmobils bien sûr... mais aussi des trains électriques au charme suranné, des chevaux à bascule ou de superbes caisses à savons.

Harrods, section des jouets (6)

(Liftier de chez Harrods, en lego)

 

Si les jouets présentés sont plutôt traditionnels, attention, ils existent dans tous les formats, y compris le super balèze : maisons de poupées entièrement meublées et qui doivent mesurer pas loin d'un mètre de haut, peluches au-delà de la taille humaine, boîte géante complète de lego Star Wars, etc...

Le secteur des peluches est fascinant : je n'ai jamais vu autant d'espèces animales sous cette forme. On trouve de tout, vraiment de tout, c'est un monde vraiment magique où il n'aurait pas fallu me laisser enfermé une nuit quand j'avais huit ans.

Harrods, section des jouets (11)

(Gorille, à peu près taille réelle)

 

Le seul défaut de ce week-end de novembre au climat très agréable, c'est justement qu'il est en novembre. La nuit tombe donc tôt, trop tôt. Ce qui nous oblige à finir notre petit tour en nocturne. Et toujours à pieds. Car malgré nos 132 ans à nous trois, nous avons tout fait à pieds pendant ces trois jours ! On ne s'est pas vraiment économisé, mais c'était pour la bonne cause.

 Nous passons donc du côté de Buckingham Palace, surmonté d'un drapeau qui n'est pas l'Union Jack mais un autre (celui du Prince de Galles peut-être?), signe que la Reine ne s'y trouvait pas. Mais vu l'attente de gens devant les grilles ouvertes qui semblaient n'attendre que l'arrivée d'une voiture, on est en droit de penser que la Queen allait bientôt revenir occuper sa modeste chambrette. 

Buckingham Palace 

(Buckingham Palace, première moitié du XIXe s.)

 

Vu que nous sommes dans le quartier, nous en profitons pour jeter un oeil à l'abbaye de Westminster, à la fois nécropole et lieu du couronnement des rois et reines d'Angleterre. Bien entendu, à cette heure tardive, le bâtiment est fermé et nous nous contentons d'un tour extérieur de cette belle architecture gothique.

Abbaye de Westminster

(Abbaye de Westminster, XIIIe s.)

 

Sur les pelouses au pied de l'église, se trouvent des sortes de carrés hérissés de petites croix blanches ornées d'une fleur rouge. Il y en a une très grande quantité, comme un modèle réduit de cimetière militaire.

L'Angleterre ne célèbre pas le 11 novembre par un jour férié comme chez nous, mais par contre, le week-end suivant cette date (Remembrance Sunday) est consacré à la célébration dans une certaine ferveur des morts britanniques lors des guerres mondiales. Ici, ce sont des vétérans qui plantent les petites croix, touchants vieillards fatigués accroupis sur le gazon en pleine nuit et racontant volontiers leur guerre aux passants.

La petite fleur rouge en plastique qui se trouve sur les croix est également accrochée sur la poitrine de nombreux anglais. Nous en comprenons enfin l'origine : un petit stand vend ces petites fleurs au profit de l'association des anciens combattants.

Abbaye de Westminster, jardin du souvenir

(Pelouse de Westminster Abbey, 12 novembre 2011)

 

Après le gothique de l'abbaye, nous remontons vers la Tamise pour admirer le néo-gothique du parlement dans le palais de Westminster. 

Parlement (3)

(Palais de Westminster, milieu du XIXe s.)

 

La soirée se veut également très couleur locale, avec un repas pris dans un pub. Un samedi soir... Autant dire que l'expérience est déroutante et amusante pour ma grand-mère. Autour de nous, ça parle fort, ça chante, ça s'apostrophe... et bien entendu ça absorbe des quantités de bières. La bière faisant son effet, nos joyeux angliches finissent assez vite dans un état semi-comateux et parlent soudain beaucoup beaucoup moins fort...

 Nous rentrons à l'hôtel avec des pieds totalement décédés. Le sommeil ne sera pas très long à arriver.

Le breakfast du lendemain est toujours bien sympathique et nous aide à nous mettre en route pour une journée encore bien remplie et intense. L'idée est de faire un parcours en trois grandes étapes : Temple, St Paul et la Tour de Londres. Et ensuite, nous aviserons.

Nous nous rendons d'abord à Temple, en passant devant des endroits aussi typiques que Lincoln's Inn, la cour royale de justice ou Fleet Street. 

Cour royale de justice (2)

(Cour royale de Justice, 1874-1882)

 

Hélas, l'église du Temple n'est pas accessible aux touristes, car c'est le culte qui va débuter. Avec notre programme chargé, nous ne tenons pas à patienter un peu dans le vide pendant au moins une heure, tant pis, ce sera pour une autre fois, mais nous finirons par y pénétrer, dans cette fichue église! Nous l'aurons à l'usure.

Nous marchons ensuite aux abords de la City vers St Paul, le chef-d'oeuvre de l'architecte Wren. Devant le grandiose du baroque, à deux pas de la City, l'un des plus grands centres de la finance mondiale, se trouvaient alors (et se trouvent encore?), dans un contraste très anglais, un vaste campement d'Indignés.

Indignés de St Paul (2)

(Indignés de Saint Paul, 13 novembre 2011)

 

On ressent à la vue (pour ne pas dire à la visite) de ce campement, un sentiment étrange. Celui de voir une foule disparate, entre néo-hippies, jeunes diplômés indignés du manque de perspective et du blocage social qui leur est fait par les générations précédentes (j'en sais quelque chose), illuminés de tout poil, etc... Et en même temps, une impression de voir là, peut-être, quelque chose qui ressemble à l'Histoire en train de se faire, concrètement.

C'est un fait unique je pense que le livre d'un vieil homme de 94 ans (conjugué il est vrai à une situation économique, sociale et politique pourrie) inspire aussi fortement la jeunesse du monde entier, comme un pont entre les générations. En tout cas c'est une expérience surprenante et vraiment intéressante.

Au milieu de ce mini-camp, le grand artiste britannique Banksy a déposé une oeuvre originale, vite recouverte de petites inscriptions, ce qui ne doit pas déplaire à l'artiste.

Oeuvre de Banksy (2)

(Banksy, Monopoly géant, 2011)

 

C'est notre jour de chance : l'entrée de St Paul est généralement payante (et très chère), ce qui ne cessera jamais de me choquer concernant un lieu de culte; mais en ce jour de Remembrance Sunday, le lieu est bourré de vétérans très dignes avec leurs drapeaux, et de fidèles. C'est donc gratuit, particulièrement solennel et intéressant à voir. Bon, les photos sont interdites, ce qui paraît logique vu la cérémonie. J'en prends donc très peu et loin du service en cours. L'intérieur baroque est remarquable et abrite quelques beaux tombeaux, dont celui de Wellington.

Cathédrale St Paul

(Cathédrale St Paul, intérieur)

 

Si l'intérieur est magnifique, l'extérieur est encore plus frappant, par sa blancheur, sa haute coupole... Une splendeur qui témoigne du talent de Wren qui a sans doute été chercher sa coupole et une partie de son inspiration à Rome et à Paris... 

Cathédrale St Paul (5)

(Cathédrale St Paul, 1675-1702)

 

Nous longeons ensuite la Tamise en direction de la Tour de Londres. Le trajet est assez long mais plutôt agréable, le temps est clément et les bords de Tamise sont aménagés pour la promenade. Nous apercevons - il serait difficile de la rater - , sur l'autre rive, quasiment  en face de la Tour, un gigantesque gratte-ciel en construction. Cet immense bâtiment, baptisé du peu sexy nom de Shard London Bridge est presque achevé et devrait ouvrir en 2012; il sera alors rien moins que le plus grand immeuble d'Europe, avec ses 306 m. Il est l'oeuvre de l'architecte Renzo Piano, déjà auteur du Centre Pompidou et de plein d'autres machins plus ou moins réussis.

Shard London Bridge

(Shard London Bridge, dans la brume)

 

Imagine-t-on cela chez nous qui cantonnons les tours à la Défense? Ce serait, pour tenter une comparaison, comme installer une tour de bureau presque aussi haute que la Tour Eiffel quelque part à proximité du Pont-Neuf et du Louvre, disons vers les Halles (ceci dit, vu la catastrophe que sont les Halles depuis la magnifique politique pompidolienne...). Ceci dit, même si l'Angleterre fait comme souvent preuve d'une grande audace, je préfère la préservation du paysage urbain. Les tours ont leurs vertus... avec leurs semblables, à la Défense.

Pont de Londres

(London Bridge)

 

Nous allons acheter nos billets d'entrée à la Tour de Londres, histoire d'être tranquilles, puis nous allons manger dans un Starbuck à proximité. Et puis, c'est la découverte de ce fameux lieu de l'histoire anglaise. Redécouverte pour moi à vrai dire, qui y était déjà passé avec ma classe quand j'étais en 1ère, voici plus de dix ans maintenant. Je me souvenais de quelques bricoles marquantes, mais y repasser en individuel permet toujours une meilleure compréhension des lieux.

Tour du mot de passe

(Tour du mot de passe, XIIIe s.)

 

Elément typique de la Tour, les yeomen sont toujours là, dispensant de bonne grâce moults conseils et anecdotes à une foule ravie de les écouter. Ces yeomen font beaucoup pour le pittoresque du lieu certes, mais il ne s'agit pas juste de simples guides touristiques mais d'authentiques vétérans de l'armée britannique, qui occupent aujourd'hui des fonctions d'apparat respectant tout de même les anciens usages qui ont depuis longtemps perdus de leur sens, comme les questions de mot de passe.

Explications du yeoman

(Yeoman dispensant ses anecdotes devant la Bell Tower (Tour de la Cloche, 1190))

 

Il exercent leurs fonctions de gardiens dans leur costume d'époque Tudor frappés des initiales du souverain actuel : E II R pour Elisabeth II Regina. Ils sont supplées pour des fonctions un peu moins décoratives par des gardes royaux tout à fait en activité, qui protègent ce haut lieu du patrimoine et du tourisme anglais ainsi que les inestimables joyaux de la Couronne. 

Yeoman

(Un yeoman, au service de Sa Très Gracieuse Majesté)

 

Mais la Tour de Londres, ce n'est pas qu'un conservatoire de vieilles traditions sympathiques, c'est aussi un véritable lieu historique, vaste et présentant de riches collections. L'entrée est chère, mais c'est justifié et l'on en a finalement pour son argent. Nous y passerons quatre bonnes heures...

Nous débutons par les espaces parmi les plus anciens, situés dans les remparts. Il s'agit de nombreuses tours qui jalonnent un beau chemin de ronde offrant de belles vues sur la Tamise et les quartiers sud. En plein milieu de cette enceinte sud se trouve le palais médiéval. Cette partie est très intéressante et se concentre autour de la figure du roi Edouard Ier, qui a énormément contribué au développement de la Tour autour du donjon normand central. Une grande partie de l'enceinte extérieure et des constructions palatines datent de ce souverain du XIIIe s. 

Tour de Londres et nouvelle tour en construction

(Tour de Londres, Palais médiéval, XIIIe s. Arrière-plan : Shard London Bridge, XXIe s.)

 

On passe d'abord par la tour St Thomas, laissée en l'état brut, avec pas mal d'explications, qui nous amènent notamment vers la chambre du roi. Celle-ci est reconstituée d'après des sources historiques et archéologiques, le plus fidèlement possible. Comme nous l'avons déjà vu au château de Douvres, autre construction normande, les Anglais aiment faire des reconstitutions. Cela est forcèment un parti-pris discutable car il propose une interprétation du passé.

Tour St Thomas

(Tour St Thomas, XIIIe s.)

 

Ceci dit, quand cette interprétation est réalisée honnêtement, à base de sources indiscutables et sérieuses, je comprends mal pourquoi elle ne serait pas un excellent dispositif de visite afin de mieux imaginer la vie d'un souverain de cette époque. Surtout que tout est bien expliqué et justifié, et les critiques ne sont pas balayées : un cartel nous explique qu'il s'agit d'un choix mais qu'il est forcèment imparfait, etc...

C'est donc plutôt intéressant et comme à Douvres, cette médiation est complétée par la présence de guides en costumes qui "jouent" un peu un rôle et sont là pour répondre aux questions des visiteurs.

Reconstitution de la chambre d'Edouard Ier (4) 

(Chambre reconstituée du roi Edouard Ier)

 

Le palais médiéval expose aussi quelques objets d'art tout à fait dignes d'intérêt malgré leur petit nombre. De jolies petites choses en ivoire, une pièce d'échec taillée dans du cristal de roche, des monnaies... Mention spéciale pour ce petit chevalier, un jouet d'enfant du début du XIVe s., fort abîmé mais très émouvant. Des enfants ont toujours vécu dans cette forteresse-château, depuis les enfants royaux jusqu'à ceux des gardiens d'aujourd'hui.

DSCN4265

(Jouet, plomb, vers 1300)

 

D'autres espaces et tours présentent des expositions d'intérêt variable : depuis l'inutile et mal fichue expo sur les animaux royaux qui se trouvaient à la Tour de Londres jusqu'à celle sur l'évolution des couronnes royales britanniques. Le tour de tous les remparts n'est pas accessible, notamment en raison de travaux de restauration et de fouilles archéologiques consécutives. Encore une fois, tout est bien et clairement expliqué par des panneaux. Un effort vraiment agréable et louable.

Garde

(Un garde)

 

Nous nous rendons ensuite dans un grand bâtiment qui abrite les Joyaux de la Couronne. Cela ne vous surprendra pas, les photos y sont interdites et le lieu est très bien surveillé... On pénètre donc dans une sorte d'immense coffre-fort aux portes énormes. Sont exposées de superbes collections d'orfévrerie et d'argenterie royale. Et surtout les Joyaux, les fameux. Il s'agit de couronnes royales, de sceptres et de divers broches et bijoux exceptionnels. Exposés dans des vitrines très sécurisées, on défile devant au rythme lent d'un tapis roulant qui nous permet de les voir devant et derrière. Je ne suis pas un fan de pierres précieuses, mais les bijoux de la Couronne britannique sont une splendeur qui mérite vraiment d'être vue. Les couronnes sont particulièrement remarquables (et certaines utilisées encore lors des grandes cérémonies royales!) et dans certaines sont enchâssés des pierres mythiques : le Koh-I-Noor, le Rubis du Prince Noir ou l'Etoile d'Afrique taillé à partir du Cullinan. On en prend plein les yeux.

Canon, début XVIIe s

(Canon du début du XVIIe s., devant la White Tower)

 

Nous allons ensuite vers le point central de la Tour, le donjon normand de trois étages, qui date de l'époque de Guillaume Conquérant, et est nommé White Tower (Tour Blanche) depuis le XIIIe s. Outre son aspect intéressant historiquement, elle abrite les superbes collections de l'armurerie royale. 

White Tower

(Tour blanche (White Tower), 1078-1098)

 

Les collections d'armures et d'armes sont tout simplement exceptionnelles. Les armures sont rassemblées ici depuis l'époque du roi Henri VIII, et plusieurs lui ayant appartenu sont exposées. Elles donnent une bonne idée de la largeur impressionnante de l'ogre anglais, à comparer à la carrure de Jonathan Rhys-Meyer qui joue le rôle de ce roi dans la série Les Tudors... 

Armure d'Henri VIII (2)

(Armure d'Henri VIII)

 

Encore plus étonnant et superbement conservée, se trouve la "Ligne des Rois", une galerie du XVIIe s. qui représentait l'ensemble des souverains d'Angleterre (du moins depuis Guillaume le Conquérant), en armure, et à cheval. Aujourd'hui, les éléments d'armures et les chevaux sont exposés dans la galerie, tandis que les têtes, en bois, sont conservées dans une vitrine.  

Line of Kings (2)

(Ligne des Rois, 1660-1768) 

 

Alors certes, le lieu est sans doute un peu moins impressionnant et majestueux qu'au début du XIXe s. quand il commençait à devenir une attraction touristique. Avec le temps, la Ligne des Rois avait fini par disparaître, remisée et dispersée. C'est tout à l'honneur des conservateurs du lieu de l'avoir remis en place et fait restaurer, même si la présentation finale n'est pas encore tout à fait aboutie à ce que j'ai compris.

Line of Kings (3)

(A. C. Pugin & Thomas Rowlandson, La ligne des rois, extrait de "The microcosm of London", 1809)

 

A l'étage, on visite des pièces qui évoquent fortement l'origine normande du donjon, avec notamment des toilettes (en pratique une pierre trouée) vieilles de 1000 ans.

Moins anecdotique, on y trouve la chapelle de St Jean l'Evangéliste, une église palatine de style roman normand, très austère et plutôt lumineuse. 

Chapelle de St Jean l'Evangéliste

(Chapelle St John the Evangelist, XIe s.)

 

On repasse ensuite dans des collections d'armes et d'armures, toujours aussi étonnantes. Quelques vitrines présentent des objets venus de plus loin que l'Angleterre : l'Europe continentale, mais aussi le monde islamique, l'Inde, le Japon...  

J'ai choisi de vous montrer cette curieuse pièce provenant d'une armure pour cheval. Cet élément, fabriqué par le grand armurier de Nüremberg Kunz Lochner, est destiné à l'arrière-train du cheval, la queue de l'animal passant à travers la gueule du dragon.

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(Tête de dragon, élément d'une armure de cheval, travail de Kunz Lochner, Nüremberg, vers 1550)

 

Ressortis de la Tour blanche, nous nous attardons un peu près des grandes cages réservées au six corbeaux entretenus à la Tour de Londres depuis la fin du XVIIe s. Véritables symboles (la légende veut que le jour où ils n'y en aura plus à la Tour, la monarchie britannique tombera), ils sont choyés par un gardien particulier, le Maître des Corbeaux (Ravenmaster). Bien qu'ils aient des cages, certains se baladent en liberté dans l'enceinte de la Tour.

Corbeaux (4)

(Cages des corbeaux) 

 

Nous visitons ensuite les autres parties de la Tour (sauf le musée des Fusiliers). La Bloody Tower (Tour sanglante) est superbe et présente en particulier à l'étage la cellule de Sir Walter Raleigh où il fut incarcéré avant sa décapitation. Le lieu est reconstitué avec le mobilier de l'époque.

Bloody Tower, cellule de Walter Raleigh

(Bloody Tower, bureau de Walter Raleigh, XVIIe s.)

 

La chapelle St Pierre aux Liens (St Peter ad Vincula) date de l'époque d'Henri VIII et les noms des personnages dont les corps furent veillés et enterrés en ces lieux en sont presque une preuve : Thomas More, le cardinal Fisher, Anne Boleyn et de nombreuses autres victimes éminentes du terrible roi... Quelques beaux gisants agrémentent cette jolie chapelle. 

Gisant 

(Gisant de Sir Richard Cholmondeley, 1522)

 

Juste à côté de cette chapelle se trouve la tour Beauchamp, l'une des plus intéressante, pas en elle-même, mais par les prisonniers qui y sont passés et qui y ont laissé des graffitis parfois très profondèment creusés, souvent émouvants ou particulièrement artistiques. Ce n'est pas la seule tour à avoir des graffitis laissés par les prisonniers (et très bien protégés d'un surgraffitage qui ruinerait ce beau témoignage historique), mais dans celle-ci, la salle du premier étage en a ses murs totalement recouverts. Ces graffitis sont des textes, parfois religieux, parfois des sortes de lettres, d'autres évoquent la religion catholique longtemps persécutée en Angleterre, la mort, ou l'identité du prisonnier. Bref, c'est passionnant et superbe. 

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(Graffiti de Thomas Peverel, 1570)

 

Quand nous en sortons, près des maisons de yeomen toutes proches se déroule une relève de la garde. Un mec fait le planton dans sa micro-guérite là-bas, au bout sur la photo. Deux soldats se pointent avec leur uniforme et leur bonnet en moute. Nous comprendrons qu'il s'agit du remplaçant qui va prendre la place dans la guérite et du chef qui les surveille sans doute...  

Relève de la garde (4)

(La relève)

 

D'un pas mesuré et très solennel, ils se dirigent vers la guérite, racontent des trucs et hop, le remplacement est fait et le chef repart par le même chemin accompagné cette fois du mec qui vient d'être relevé. Bien que relevant (si j'ose dire), un peu du folklore, les gardes sont loin d'être purement décoratifs et touristiques commes les yeomen. Il suffit de voir leur fusil militaire pour s'en convaincre...

Relève de la garde (11)

(Fin de la relève)

 

 

Le jour décline et nous en avons franchement plein les pattes. Mais ce n'est pas fini et l'aventure continue en empruntant le fameux Pont de Londres, une merveille de l'ère industrielle : un pont de 800 mètres reconnaissable à ses deux hautes tours néo-gothiques, mais doté d'une solide armature métallique et dont la partie centrale est en fait constituée un pont levant pour permettre la navigation sur la Tamise. 

Pont de Londres (6) 

(London Bridge, 1886-1894)

 

Nous arpentons un peu les quartiers au sud de la Tamise, vers le London Dungeons (une sorte de musée des horreurs). Nous reposons nos pauvres pieds meurtris devant un bon café dans un simili-Starbucks du coin. En repartant, nous faisons une belle découverte; bien que les boutiques soient fermées, le Borough Market a l'air d'un endroit très sympathique.

Borough Market (4)

(Borough Market - c'est écrit dessus!)

 

 A priori, ce marché très pittoresque s'est peu à peu spécialisé dans le bio haut de gamme. Et en Angleterre comme ailleurs, qui dit haut de gamme culinaire dit France... Ce qui donne des petites choses savoureuses, dans tous les sens du terme :  

Borough Market (2)

(Tout l'esprit français)

 

Nous longeons ensuite la rive sud de la Tamise, vers le théâtre de Shakespeare et la Tate Modern, avant de remonter par le Waterloo Bridge vers les quartiers où nous longeons. Nous trouvons à nous alimenter dans un pub non loin du quartier des comédies musicales. Il y a un espace restaurant à l'étage. Nous y sommes très agréablement servi et nous mangeons anglais! Ce qui est toujours un régal quand on se débrouille bien, et une découverte pour ma grand-mère. Manger anglais, c'est plutôt goûteux et très loin de la caricature qui a cours chez nous sur l'atroce cuisine britannique.

Pie (3)

(Pie (tourte) à la viande et aux champignons)

 

C'est l'occasion aussi de manger un fish and chips (littéralement "poisson et frites") bien meilleur que ceux des petits friteries. Au moins ça ne suinte pas de gras et la friture n'est pas une excuse pour faire oublier l'absence de goût du poisson. Pour un poisson blanc, il est savoureux. Une très agréable expérience. 

Fish & Chips

(Le traditionnel fish and chips)

 

Ceux qui connaissent Londres se rendent compte du parcours vraiment copieux que l'on a fait à pieds ce jour-là. Et comprennent donc pourquoi nous avons, tous trois, passés une très bonne nuit de sommeil pour nous en remettre un peu. Nous ne nous sommes vraiment pas couchés tard...

 

Le lendemain matin inaugure le dernier jour de ce long week-end. Histoire d'être sûrs de ne pas louper le train du retour, nous avons organisé une visite au British Museum. Passage obligé par Russell Square et ses écureuils, bien entendu. 

Ecureuil (29)

(Comme c'est mignon!)

 

Le British Museum, pour ma grand-mère, c'est une découverte surprenante (et dont les marbres grecs complètent finalement la visite qu'elle fit à Athènes voici plusieurs décennies). Pour nous, c'est la joie de retrouver une fois de plus un superbe musée que nous aimons. La foule y est assez importante aujourd'hui. Nous visitons l'ensemble du musée, certes un peu rapidement car pris par le temps. Pour une première visite, le passage par les inévitables s'imposent : Pierre de Rosette, Marbres du Parthénon, jeu d'échec de Lewis, etc...

 

J'ai choisi, pour boucler cet article, une micro-sélection d'oeuvres peut-être moins connues mais très intéressantes, comme cette superbe scène de chasse au lion assyrienne, précise, pleine de détails réalistes. Une petite merveille que ces longs reliefs assyriens du VIIe s. avant J-C, impeccablement présentés. Sur l'un des panneaux, l'on voit clairement que ces chasses ne sont pas des safaris : les lions sont enfermés dans des cages avant d'être lâchés devant les chars et les cavaliers où se trouvent les chasseurs armés de lances et d'arcs.

Chasse au lion, Assyrie, VIIe s

(Chasse au lion, Assyrie, VIIe s. av. J-C)

 

Une oeuvre française médiévale ensuite, la coupe de Sainte Agnès, un objet d'art commandé dans l'entourage du roi Philippe le Bel. Fabuleux travail d'orfèvre et d'émailleur, remarquable en tous points, sa qualité et sa rareté mérite franchement qu'on s'y attarde, tout autant que les marbres grecs ou les sculptures égyptiennes. On oublie trop souvent que le British Museum n'abrite pas que des Antiquités, mais aussi d'exceptionnelles salles d'art médiéval et d'arts décoratifs.

Coupe de Ste Agnès

(Coupe de Ste Agnès, vers 1370-1380, Paris)

 

Finissons par une curieuse peinture éthiopienne. Celle-ci reprend la disposition d'une Cène, mais il s'agit en fait d'une représentation du couronnement du négus Haïlé Sélassié Ier en 1930. Le roi et les convives sont symbolisés par des animaux, dans un mélange de références chrétiennes (le négus est titré "Lion de Juda") et d'anthropomorphisme. Une vraie curiosité un peu naïve que j'aime beaucoup. 

Couronnement d'Haïlé Sélassié, 1930

(Le couronnement d'Haïlé Sélassié, Ethiopie, 1930)

 

 

Voilà pour ce petit compte-rendu d'un voyage imaginé de longue date, que nous avons eu la chance de faire à trois, en sautant une génération. Cela a vraiment été agréable de pouvoir profiter de la présence de ma grand-mère tout en lui faisant découvrir des choses inédites pour elle. Et de se dire, en voyant l'énergie qu'elle a à 81 ans, que si c'est héréditaire, c'est plutôt bon signe!

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06 janvier 2012

Aotearoa, le long nuage blanc

Jusqu'à la fin janvier, c'est une culture des antipodes qui est à l'honneur au musée du Quai Branly, celle des Maoris, les habitants originels de la Nouvelle-Zélande ou Aotearoa, son nom en langue maorie, qui signifie "le pays du long nuage blanc".

Ce n'est pas une exposition maison, mais elle a été conçue par le musée de Nouvelle-Zélande Te Papa Tongarewa (tous les objets présentés sont conservés là-bas, je ne préciserai donc pas la provenance). Elle se concentre sur la culture maorie depuis les origines des premiers habitants du pays, l'un des peuplements les plus tardifs de l'histoire humaine (vers 1100), jusqu'aux revendications culturelles et politiques les plus récentes. En gros, mille ans d'histoire. C'est une synthèse de l'identité et de l'histoire maorie qui est tentée dans un propos ambitieux, parfois un peu léger en terme d'objets présentés mais plutôt intéressant et surtout fort dépaysant pour nous qui n'avons souvent qu'une connaissance basique des maoris, se résumant bien souvent aux tatouages et au haka des rugbymen.

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(Carte des "tribus" maories)

 

L'exposition essaie de mettre en exergue le principe de contrôle des Maoris sur toute chose maorie et d'expliquer le lien de ce peuple avec ses objets du passé, appelés "trésors" (taonga). Ces objets sont un lien avec le passé et sont sensés éclairer les Maoris sur leur avenir. Ainsi, le musée Te Papa conserve les oeuvres et objets ethnographiques maoris au nom des populations qui lui en ont confié la garde et la préservation.

On démarre ainsi l'exposition avec une grosse pierre, non taillée, qui est chargée d'un lien particulier avec les ancêtres avec lesquels on entre en connexion mystique par contact. On est donc invité à toucher cette pierre pour connecter notre "mauri" (sorte d'énergie vitale, d'âme présente dans toute chose) avec celui de la pierre. Admettons. Cela nécessite tout de même de préciser en dessous "Néanmoins, nous vous prions de ne pas toucher les autres trésors présentés dans l'exposition". 

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(Pierre de pounamou (jade), tribu Poutini Ngai Tahu, île du Sud)

 

L'un des objets que l'on rencontre régulièrement dans l'exposition, c'est la boite à trésors. Une petite boîte en bois, ornée de motifs géométriques qui servait à contenir des objets personnels précieux. 

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(Boîte à trésors (waka huia), XIXe s?, tribu inconnue)

 

Parmi ces trésors, on trouvait notamment des plumes de huia, un oiseau disparu au début du XXe s. ou des petits pendentifs en jade représentant des tiki, ces petits personnages stylisés spécifiquement océaniens.

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(Boîte à trésors (waka huia), XIXe s.)

 

Dans cette sorte de grande introduction sur le mana (force spirituelle, source de prestige et de respect), on peut aussi voir de curieuses capes en peau de chien, symbole de puissance pour un chef, ou ce moulage du visage d'un chef très respecté, qui témoignait pour ses descendants, des traits et du mana de ce chef. Beaucoup de "trésors" maori avaient leur propre nom, leur histoire et se transmettaient précieusement de génération en génération, les plus prestigieux et les plus rares étant ceux qui datent de l'époque de l'arrivée des Maoris en Nouvelle-Zélande. 

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(Moulage du visage de Wiremu Te Manewha, vers 1885, Gottfried Lindauer et Sir Walter Butler, plâtre peint)

 

La première grande section évoque les questions d'identité à travers la connexion avec les objets et lieux ancestraux. Cette interconnexion, nommée whakapapa, se focalise entre autres sur le waka, canot ancestral et sur la whare tupuna (maison de réunion ancestrale.

Les Maoris sont tous arrivés sur des navires (waka) dans les îles de Nouvelle-Zélande et ont ensuite fondé leurs différentes tribus. Le waka originel par lequel leur famille est arrivée sert encore parfois à s'identifier, à se relier à une histoire très ancienne. Une fois installés, les Maoris ont conservé une importante production de bateaux, dont les plus impressionnants et prestigieux étaient les waka taua, les canots de guerre qui pouvaient atteindre plus de 30 mètres de long. Les proues et les poupes de ces navires étaient finement sculptées et constituaient, une fois que le canot n'était plus utilisé, des objets de prestige, des "trésors" imprégnés de mauri. Les éléments de navire présentés dans l'exposition sont à la fois très beaux et vraiment anciens à l'échelle de cette région du monde.

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(Proue (tauihu) de canot de guerre (waka taua), fin XVIIIe s., attri. tribu Te Aitanga-a-Haui)

 

Contre l'un des murs se trouve dressé une sorte d'immense panneau de bois sculpté. Il s'agit de la coque d'un canot de guerre, démantelé après la mort du chef à qui il appartenait, pour l'ériger en cénotaphe à sa mémoire. Les personnages sculptés sont des gardiens aidant le défunt à rejoindre Hawaikiki, l'île mythique d'origine des Maoris. Rien d'étonnant donc à ce que ces gardiens soient sculptés dans la coque d'un bateau.

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(Canot cénotaphe, waka whakamaumaharatanga, début XIXe s.)

 

Cette longue tradition de navigation et de canots est aujourd'hui réappropriée et réinterprétée par les Maoris par le biais d'un sport, la course de pirogue à balancier, qui allie matériaux modernes et inspiration traditionnelle. 

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(Pirogue à balancier monoplace (waka ama), 2008, conception Kris Kjeldsen, fabrication Aqua Fibrecraft)

 

 

Autre élément culturellement essentiel pour les Maoris : la maison de réunion. Tradition datant du XIXe s., ces maisons sont des ancêtres symboliques au sein desquels l'on trouve refuge. Une de ces maisons est partiellement remontée dans l'exposition afin de donner une idée de son organisation. Celle-ci était particulièrement réputée pour ses sculptures novatrices; mais elle a fini par tomber en ruine au début du XXe s. et les éléments sculptés ont été vendus à un collectionneur qui en fit dont au musée en 1913. 

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(Maison de réunion ancestrale (whare tupuna), vers 1872, tribu Ngâti Tukorehe)

 

Avec les revendications maories des années 1970, les maisons de réunion ont joué à nouveau un grand rôle, comme catalyseurs de la contestation sociale et politique des communautés maories. Ainsi, un petit espace traite de l'occupation par des activistes maoris de Bastion Point. Ce lieu, situé à Auckland, était l'une des dernières terres tribales de Nouvelle-Zélande lorsque le gouvernement décida d'y développer des projets immobiliers. Ces projets provoquèrent une vive réaction des mouvements maoris qui occupèrent le lieu pendant plus de 500 jours en 1977-1978. Ils y érigèrent une maison de réunion appelée Arohanui ("Amour absolu"). La police et l'armée finirent par les déloger et les bâtiments édifiés sur place détruits. Finalement, en 1985, le gouvernement restitua les terres, présenta ses excuses et indemnisa la tribu spoliée. 

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(Réplique du drapeau de Bastion Point (l'original se trouve au Vanuatu),  1984, prêt du trust de la famille Hawke, Auckland)

 

Le leader de la contestation était un certain Joe Hawke, de la tribu Ngâti Whâtua à laquelle appartenait les terres.  On voit exposé, un peu comme une relique, le ticheurte qu'il portait à l'époque.

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(Tee-shirt de Joe Hawke à Bastion Point, 1977, Prêt de la fondation de la famille Hawke)

 

L'exposition est belle, mais l'organisation et le sens de visite ne saute pas toujours aux yeux. On a ainsi vu la belle reconstitution de maison de réunion, puis l'aspect politique et revendicatif pris par ces maisons, avant de repasser devant une série de sculptures, ronde-bosse ou panneaux de bois, qui étaient autant d'éléments des maisons de réunion. Mais tout cela n'est pas clairement expliqué et si l'on admire ces très belles sculptures, on ne comprend pas immédiatemment de quoi il s'agit. En fait, les sculptures féminines et masculines sont des poteaux de soutien tandis que les panneaux de soutien racontent des histoires liées à la tribu et aux croyances maories à l'aide de tiki.

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(Poteau sculpté d'une figure masculine (Pou tokomanawa), XIXe s., tribu Ngâti Kahungunu)

 

Ceci dit, cette série de sculptures constitue une bonne transition entre les maisons de réunions et la partie suivante consacrée aux tatouages, autre élément essentiel dans la culture maorie.

Mais avant d'en parler, je tiens à signaler l'utilisation de marionnettes par les chefs maoris, afin de mettre en scène des récits ou des généalogies, notamment auprès des plus jeunes. Ces marionnettes aux bras et aux jambes articulés avaient donc essentiellement une fonction éducative.

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(Marionnette (karetao), XIXe s., tribu inconnue)

 

Passons donc aux tatouages, sans doute l'un des marqueurs culturels maoris les plus connus à l'étranger. Et là, les ethnologues se révèlent d'une grande utilité, entre ceux qui ont fait le tour du pays dans les années 1970 pour photographier les tatouages féminins et celui de la fin du XIXe s. qui fait exécuter un grand panneau de bois de visages tatoués, pour illustrer l'un de ses ouvrages. A priori, le tatouage (moko) était un marqueur important d'identité individuelle et collective (il raconte la généalogie, la place dans la tribu et les réussites personnelles).

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(Panneau ta moko, 1896, commande d'Augustus Hamilton réalisée par Tene Waitere)

 

Autrefois, le tatouage était autrefois réalisé avec des instruments en bois et en os assez bourrins. En quelque sorte, le tatoueur "gravait" le  visage comme l'on aurait gravé une planche de bois. A telle enseigne qu'il existait des entonnoirs permettant aux personnes tatouées de se nourrir malgré leur visage gonflé et douloureux, en évitant que les plaies ne soient infectées par quelque contact que ce soit. J'ignore si cela en la cause, mais la pratique du tatouage était en voie de disparition avancée au début du XXe s.

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(Ustensiles de tatouage, années 1990, utilisés par Derek Lardelli)

 

Aujourd'hui, heureusement, sous l'impulsion des normes d'hygiène et de sécurité, la pratique est sembable à celle d'un tatouage appliqué n'importe où ailleurs, selon des standards occidentaux qui, parfois, sont quand même les bienvenus et ont permis à cette pratique forte de renaître et de persister comme affirmation identitaire.

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(Le coeur de l'arbre Totara (Nga Manu Taikura), 2004, Photographie de Norman Heke pour le musée Te Papa, tirage 2011)

 

 

La seconde partie de l'exposition se concentre sur le mana. Rien à voir avec le mana des jeux vidéos hein...

Cette autorité à la fois innée et acquise, et sur la façon dont ce mana se retrouve sur les objets qui en sont le plus investis : taonga ("trésors"), capes, instruments de musique. Le mana s'échange entre l'objet et son propriétaire, l'un se chargeant du mana de l'autre.

J'ai déjà évoqué les boîtes à trésors en début d'article. Les plus anciens sont les plus prestigieux, les plus chargés en mana. Parmi eux, on trouve un bon nombre de petits pendentifs sous forme de tiki, très décoratifs

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(Hei tiki (pendentifs tiki)) 

 

Au-delà de l'ancienneté de l'objet, la rareté du matériau dont il est fait joue aussi beaucoup dans le mana qu'il procure. De jolies capes sont exposées, réalisées notamment en plumes, symboles d'un très grand prestige. 

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(Cape de plumes, XIXe s., tribu inconnue)

 

 Le mana se manifeste par la langue maorie, par la prise de parole et les talents d'orateur. Cette langue en pleine renaissance après avoir été presque éradiquée par le gouvernement néo-zélandais est investie de son propre mana, car elle est considérée comme un trésor unique au monde, n'étant parlée que sur les îles de Nouvelle-Zélande.

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(Prologue d'un discours (Tauparapara), XIXe s., tribu inconnue. Traduction : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la Terre aux hommes qu'Il aime")

 

Comme le prouve le panneau ci-dessus, les missionnaires qui cherchaient à éradiquer les religions locales pour imposer le christianisme furent, comme souvent, des éléments essentiels de préservation des langues autochtones, qu'ils utilisaient pour prêcher et pour imprimer la Bible, qui fut le premier ouvrage publié en langue maorie en 1868.

 L'art du discours a une telle importance, la langue est imprégnée d'un tel mana, qu'un discours formel, officiel, ne peut être prononcé sans être porteur d'un bâton d'orateur rappellant la mémoire des ancêtres réputés pour leur qualité d'orateur.  Cela donne un aspect solennel au discours, incitant à peser ses mots sous la surveillance des ancêtres.

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(Bâton d'orateur (tokotoko), XIXe s., tribu inconnue)

 

Une petite section nous apprend que les femmes jouent un rôle important chez les Maoris, aussi bien dans les mythes de la création du monde, qu'en occupant de hautes fonctions dans la société traditionnelle puis, aux XXe et XXIe s., en jouant un grand rôle dans les mouvements militants. Cette importance n'est pas évoquée par des objets particuliers, mais par deux tableaux contemporains rendant hommage à ces femmes maories et qui servirent à illustrer un ouvrage les mettant en valeur. 

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(Robyn Kahukiwe, "Taranga", 1982)

 

On enchaîne avec une évocation de la musique maorie, qu'on nous affirme connaître un grand regain de vitalité depuis 30 ans. Hélas, aucun extrait sonore ne nous donne une idée de ce que à quoi peut ressembler ladite musique. On se consolera avec de beaux instruments, dont cette superbe conque avec son embout sculpté. 

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(Trompe en coquillage (Putatara), début XXe s., tribu inconnue)

 

On repasse ensuite par quelques panneaux qui évoquent d'autres évènements de l'histoire de la revendication maorie des années 1970. Même si cette partie est particulièrement intéressante, on a du mal à comprendre, une fois de plus, la logique dans laquelle elle s'insère. Pourquoi cette évocation de la marche maorie pour la terre de 1975 n'est-elle pas accolée à celle de l'occupation de Bastion Point? Curieux, cela arrive comme un cheveux sur la soupe.

La dernière grande partie se veut une démonstration que les croyances des Maoris les poussent naturellement à la protection de leur environnement et à l'écologie. En réalité, on se rend compte au vu des pièces et des arguments présentés, qu'il s'agit plus de la suite du mouvement de revendication de leurs terres ancestrales sur lesquelles ils entendent exercer une gestion écologiquement saine. De là à y lire une spécificité culturelle.... On aurait plutôt tendance, au contraire, à y voir l'influence du mouvement écologiste qui se développe un peu partout dans le monde depuis quarante ans. 

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(Table à manger dressée, utilisée par plus de mille personnes lors d'un repas pour le littoral et les fonds marins en 2004 dans la maison de réunion Nga Tau e Waru)

 

Pour bien nous montrer que les Maoris savaient bien gérer leurs ressources, on nous présente un très beau grenier ancien dont les ressources étaient gérées par le chef de la tribu. Certes. Ce type de grenier abritait la nourriture fine, comme les terrines d'oiseau ou le poisson.

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(Grenier (pataka), 1839, tribu Ngati Pikiao)

 

La pêche et les revendications sur le littoral et sa protection constituent les tous derniers éléments de l'exposition. C'est intéressant, vraiment original, mais la ligne de présentation est franchement confuse et l'on peut regretter l'organisation générale de cette exposition, qui aurait peut-être gagnée à être repensée et réorganisée.

Malgré mes petites réserves, ça mérite d'aller y faire un tour; on apprend toujours plein de choses dans les expositions du Quai Branly. Si cela vous intéresse, vous avez jusqu'au 22 janvier. Cela vous permettra de voir la Nouvelle-Zélande autrement que comme une terre de moutons, de hobbits et de rugby.

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(Brett Graham, Le protecteur du littoral, 2004) 

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02 janvier 2012

Nostalgeek : La reconnaissance de l'art du jeu vidéo au Grand Palais

Je suis atrocement en retard dans mes articles, mais je me devais absolument de vous parler avant sa fermeture le 9 janvier de l'exceptionnelle exposition Game Story qui se tient au Grand Palais à Paris.

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(Affiche de l'exposition)

 

Alors pourquoi exceptionnelle? Non, pas parce que quelqu'un que je connais très bien y a activement participé. Non, pas parce que nous étions invité au vernissage. Non, pas parce que nous avons profité du champagne et des petits fours au frais du contribuable. Mais parce que cette exposition marque, enfin, dans ce pays d'obscurantisme des pouvoirs publics sur la culture populaire, une vraie reconnaissance du jeu vidéo en tant qu'art et que mouvement culturel s'inscrivant dans la durée. Le ministre Frédéric Mitterrand est même venu l'inaugurer. Dommage, je ne suis pas assez V.I.P., je lui aurais bien mis une petite raclée à Street Fighter ou à Tekken.

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(Buffet)

 

En tout cas, avec près de 40 ans de recul depuis l'apparition du tout premier jeu vidéo, il était temps que la France, qui ne se préoccupait jusque là guère de son patrimoine vidéoludique, se réveille. Et ce réveil, on le doit à l'association MO5.COM et à M. Jean-Baptiste Clais, conservateur au Musée Guimet. Grâces leur soient rendues pour cette belle exposition qui met intelligemment en lumière les rapports du jeu vidéo avec d'autres mouvement des cultures populaires estampillées "geek" : cinéma de genre, jouets, bande-dessinée, objets publicitaires, univers littéraires de SF ou d'Héroic-fantasy, etc... la dimension des références plus anciennes, artistiques notamment, n'est pas oubliée, notamment en ce qui concerne les jeux japonais qui sont mis en relation avec des oeuvres prêtées par le musée Guimet.

Et en plus me direz-vous, petits lecteurs insatiables? Eh bien en plus, une bonne partie des jeux évoqués est jouable, sur le matériel d'origine du jeu!

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(Console Videopac, Etats-Unis/Pays-Bas, 1978, Collection MO5.COM)

 

Et ça franchement, pouvoir s'écrier toutes les cinq minutes : "Oh, j'y ai joué à ce jeu!" et prendre la manette en main pour immédiatemment retrouver les sensations connues il y a 10, voire 20 ans... (oui, pas plus en ce qui me concerne, je ne suis pas si vieux), c'est assez jouissif.

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(Street Fighter II, Japon, 1991, Capcom, Collection MO5.COM)

 

Le parcours est chronologique et tente de dégager, par grandes périodes, les éléments essentiels de l'histoire du jeu vidéo. En gros, le jeu vidéo, ça a démarré d'abord par un passe-temps d'informaticien à l'époque héroïque des pionniers, avant de devenir un jeu de bistrot jouables sur bornes d'arcade qui remplaça ou se superposa selon les cas aux billards, flippers et fléchettes.

Au début, le tout premier jeu de l'histoire estampillé comme tel, ça ressemblait à ça :

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(Pong, Etats-Unis, 1972, Atari, Collection particulière)

 

Les jeux qui font l'objet de développements un peu poussés sont surtout des grands classiques, mythiques, inévitables. Tout le monde connaît et a joué à Super Mario, Pac Man, Space Invaders, etc... Mais pouvoir les jouers sur la machine d'origine, c'est vraiment un bonheur rare quand on a comme moi commencé sa découverte du monde vidéoludique autour de l'année 1990.

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(Super Mario Bros, Japon, 1985, Nintendo, Collection MO5.COM)

 

La mise en relation avec les univers hors jeu-vidéo est toujours très parlante et intéressante, on aurait peut-être aimé parfois que cela soit plus développé. Néanmoins, l'esthétique des affiches de films de genres plus ou moins oubliables est un vrai plaisir à l'oeil.

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(Affiche Les envahisseurs de l'espace, Japon, 1970, Collection MO5.COM)

 

Dans la catégorie "c'est incroyable de pouvoir jouer sur la machine originale à un truc si cultissime", il y a Space Invaders, jouable sur une borne d'arcade originale, dont la décoration, bien plus évoluée que pour Pong, est un vrai élément d'ambiance.

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(Space Invaders, Japon, 1978, Taito, Collection NeoLegend)

 

Sans parler des bruitages et de l'entêtante musique, encore basique mais qui, composée de peu de notes jouées à l'infini sur un tempo qui s'accélère contribue à créer une tension chez le joueur (un peu comme dans les Dents de Mer, vous situez?). Alors oui, aujourd'hui, où les musiques de jeux vidéos font parfois l'objets de disques entiers et peuvent être jouées par des orchestres symphoniques, ça paraît basique de dire cela. En 1978, c'était une réelle et profonde nouveauté. 

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(Space Invaders, Japon, 1978, Taito, Collection NeoLegend)

 

Petit regret concernant ce jeu qui a fait saigner des yeux des générations d'ados : rien n'est dit, pas même évoqué, sur le beau travail du "street-artist" parisien qui se fait appeler Invader et qui ornent des angles d'immeubles de mosaïques reprenant la figure des petits envahisseurs stressants de l'antique borne d'arcade. Alors même que sont évoquées les sources graphiques et culturelles des jeux, on aurait aimé que l'influence en retour des jeux sur la culture au sens large et sur l'art en particulier soit évoquée.

Après information : il était dans le propos de base de l'exposition de ne pas évoquer les influences postérieures. Dont acte.

Space invaders à Vienne!

(Invader (ou suiveur), Vienne (Autriche), 2006. Photo prise en juillet 2009)

 

 Pac-Man, qu'il ne servirait pas à grand chose de présenter, marque aussi un tournant dans le caractère commercial des jeux vidéos. Pour la première fois semble-t-il, un jeu à grand succès engendre une grande quantité de produits dérivés dès les années suivantes. 

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(Pac-Man, Japon, 1980, Namco, Collection NeoLegend)

 

Deux produits dérivés sont présenté. Le premier, un jeu de plateau, n'est pas franchement surprenant. Mais alors, un CD avec la chanson de Pac-Man interprétée par William Leymergie (oui oui, le vieux présentateur de Télématin qui s'est étonné du succès des Meuporg), c'est un vrai collector particulièrement kitsch.

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(Jeu de société Pac-Man, Etats-Unis, 1982, fabricant : MB, Collection MO5.COM)

(Pac-Man, 45 tours, France, 1984, AB, Collection MO5.COM)

 

 

Alors certes, on replonge avec passion dans l'époque de toutes ces consoles géniales comme la NES avec leurs accessoires chouettos et leurs supers jeux, comme Donkey Kong... 

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(Donkey Kong, Japon, 1981, Nintendo, Collection MO5.COM)

 

Et puis, on se rend aussi compte que ces temps héroïques étaient aussi ceux de jeux tout de même super chiants, à l'instar de ce Mine Storm où un vaisseau schématique, bleu clair, élimine des astéroïdes bleu clair sur un fond bleu foncé. 

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(Mine Storm, Etats-Unis, 1982, CGE, Collection MO5.COM)

 

Avec les perfectionnements techniques, les jeux utilisent plus de pixels et les univers, autrefois très symboliques, s'enrichissent fortement, avec des univers de films d'horreur ou d'heroic-fantasy. Certains jeux, profondèment originaux, comme Zelda, inventent pour ainsi dire le genre du jeu de rôle sur support jeu vidéo, avec son lot de quêtes, monstres, donjons et boss. Une recette qui tient toujours la route dans la plupart des jeux de ce type actuellement. 

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(The legend of Zelda, Japon, 1986, Nintendo, Collection MO5.COM)

 

L'univers des jeux de rôle se situe souvent dans la vague de redécouverte des univers fascinants de l'héroic-fantasy (ou médiéval-fantastique), avec deux oeuvres littéraires phares : Le Seigneur des anneaux et Conan le Barbare.

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(J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Royaume-Uni, 1954, carte de la Terre du Milieu, Collection MO5.COM)

 

 Surfant sur le succès de l'adaptation cinématographique de Conan le Barbare avec Arnold Schwarzenegger,  le jeu Barbarian pastiche ouvertement l'univers du film avec humour, jusque dans la jaquette du jeu qui est une parodie de l'affiche du film. 

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(Barbarian II, Royaume-Uni, 1988, Ocean, Collection MO5.COM)

 

L'humour justement, fait de plus en plus son apparition dans les jeux. Archétype du jeu d'aventures bourré d'humour, la série Monkey Island, dont j'ai réussi une photo qui en résume l'esprit.

Dans le même genre, je me souviens d'un excellent Indiana Jones et des aventures délirantes d'une sorcière dans Hand of Fate.

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(The secret of monkey island, Etats-Unis, 1990, Lucasarts, Collection MO5.COM)

 

On regrettera qu'il n'y a pas de Game Boy jouable (ceci dit, je dois toujours avoir la mienne et mes jeux de l'époque si besoin), car ça aurait été une grande séquence de nostalgie. 

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(Game Boy, Japon, 1989, Nintendo, Collection MO5.COM)

 

Le jeu phare de la Game Boy, c'est bien entendu l'incroyable Tétris, jeu terriblement simple mais tellement addictif. On ne s'en lasse jamais vraiment. Et quelle joie d'entendre la petite musique typique et de voir les danseurs russes quand enfin on parvient à faire décoller la grosse fusée... 

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(Tetris, URSS, 1984, Création Alekseï Pajitnov, Collection MO5.COM)

 

Les jeux de combats sont légion et beaucoup sont jouables, car il est particulièrement jouissif de pouvoir se castagner violemment avec ses amis ou sa fiancée. Ce sera d'ailleurs l'un des conseils que nous donnera le commissaire de l'expo : "Allez donc vous bastonner à Soulcalibur".

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(Tekken 3, Japon, 1997, Namco, Collection MO5.COM)

 

Ces jeux, dont les inévitables Tekken, Street Fighter et Mortal Kombat, sont placés dans la filiation encore une fois des films d'arts martiaux à la Bruce Lee ou leurs avatars américains testostéronés de l'époque reaganienne. Très premier degré, souvent inégaux en qualité, ces jeux ont su évoluer en laissant une large place à l'autodérision et au second degré pour se maintenir jusqu'à aujourd'hui. 

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(Opération dragon, Hong-Kong/Etats-Unis, 1982, réal. Robert Clouse)

 

Tiens, puisque je suis totalement partial, je ne parlerais pas de Sonic, parce que je n'ai jamais vraiment aimé ce jeu. Et à y rejouer pendant ce vernissage, ça a confirmé mon impression. Je n'ai jamais été séduit par les jeux Sega en général, il faut bien l'avouer.

Pour donner un exemple de référence culturelle profonde à l'oeuvre dans un jeu : le jeu Star Wing, un shoot'em up que je ne connais pas est présenté, les personnages animaliers qu'il utilise sont replacés dans une ligne artistique prolongée depuis le film Porco Rosso du maître Hayao Miyazaki jusqu'aux dessins japonais du début du XIXe s. 

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(Hoku-Un Gajô, Edo (Tokyo), 1804-1844, Musée Guimet)

 

Les concepteurs de l'expo ont réussi à rassembler des tas d'objets étonnants, mais hélas, tous ne sont pas bien mis en valeur. Ce Link géant, perché au-dessus de l'expo, est franchement peu visible. Il fait un peu office de bonus caché. 

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(Statue de Link, héros de Zelda)

 

Il y a le tout Paris du geekisme à ce vernissage : nous croisons ainsi Marcus, LE Marcus, le mec qui a un des boulots les plus sympas du monde : être payé pour jouer chez soi avec son chat sur les genoux. C'est quoi le cursus pour être Marcus?

 

Le jeu français Rayman et son univers mignon est également présenté. Je n'ai jamais franchement accroché à ce jeu, que j'ai toujours trouvé très surestimé. Mais il faut reconnaître qu'il marque franchement l'apparition d'une "french touch" (je reprends le terme de l'exposition) qui impose sa patte dans le jeu vidéo avec ce grand succès critique et commercial. 

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(Rayman, France, 1995, Ubisoft, Collection MO5.COM)

 

Malgré Rayman, le milieu des années 1995, si l'on en croit la sélection effectuée ici, semble être plus axée sur des jeux "adultes", avec un nombre impressionnants de Doomlike sanglants et stressants mais aussi de jeux aux univers sombres et oppressants comme Alone in the Dark.

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(Doom, Etats-Unis, 1993, id Software, Collection MO5.COM)

 

 

Sans compter sur l'apparition en 1996 dans le paysage vidéoludique d'une jeune femme qui fait l'effet d'une bombe : Lara Croft, l'héroïne de Tomb Raider. Théoriquement, cette sous-Indiana Jones aux formes plus que voluptueuses, qui fut le fantasme d'un bon paquet de geeks boutonneux ressemblait à ça : 

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(Affiche du film Lara Croft : Tomb Raider, Etats-Unis, 2001, Collection MO5.COM)

 

On a un peu oublié sans doute que le jeu original lui, donnait plutôt un rendu comme celui-ci.

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(Tomb Raider, Royaume-Uni, 1996, Eidos interactive, Collection MO5.COM)

 Avec le recul, ça fait vachement pixelisé non? Tout est dans le merveilleux pouvoir de l'imagination sans doute...

 

Quelques jeux de voitures et de tirs sont présentés et ne valent vraiment que par leurs accessoires en plastiques, volants ou pistolet. Mais où l'on atteint le comble de l'accessoire utile pour un seul jeu, c'est avec ce Donkey Kong musical auquel sont intégrés des bongos... 

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(Donkey Konga, Japon, 2004, Nintendo, Collection MO5.COM)

 

Les jeux de stratégie-gestion comme Age of Empires, Caesar, SimCity, etc.... ne sont pas vraiment évoqués, à part rapidement avec Warcraft et Starcraft. C'est dommage, mais puisqu'on parle de Warcraft, on ne peut éviter le meuporg-roi, au succès inégalé depuis sept années : World of Warcraft.

Et pour donner l'occasion à ceux qui ne connaissent pas ce jeu génial de le tester, un personnage a été spécialement créé pour l'exposition. Une brave taurène paladin du nom de Grandpalais, qui grenouillait péniblement au niveau 4 lors de notre passage. Une très bonne idée même si la prise en main d'un jeu d'ordinateur complexe est vraiment plus difficile que pour une console, souvent très intuitive.

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(World of Warcraft, Etats-Unis, 2004, Blizzard, Collection MO5.COM)

 

Les tendances franchement récentes du jeu vidéo sont passées en revue dans la dernière section, sans qu'un parti-pris bien net soit décidé. Les commissaires semblent parier sur une diversité toujours accrue de l'offre et donc du public, avec des quantités de tendances coexistant parallèlement.

 Outre le retro-gaming qui conduit certains éditeurs à rééditer d'anciennes consoles et d'anciens jeux, les tendances essentielles qui semblent se dégager sont :

Les jeux de style "simulation de vie", qu'elle soit animale ou humaine, en témoigne l'immense succès de la série Sims. 

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(Nintendogs, Japon, 2005, Nintendo, Collection MO5.COM)

(Les Sims, Etats-Unis, 2000, Electronic Arts, Collection MO5.COM)

(Plusieurs tamagochis, Japon, 1996-1998)

 

 L'autre tendance, c'est le jeu sur smartphones, tablettes, etc. Le jeu pour cadre qui s'ennuie et pour MacBoy décérébré en somme. Ceci dit, si le support n'est quand même pas terrible, certains jeux sont tout de même bien fichus et assez prenants. Une interface intuitive et des jeux pas franchement "hardcore" sont des arguments qui permettent d'élargir le domaine vidéoludique à un public qui n'en est pas friand habituellement. Ces jeux ont les défauts de leurs qualités en cela qu'ils sont, de facto, peu ambitieux que se soit au niveau scénario ou au niveau esthétique.

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(Angry Birds, Finlande, 2009, Clickgamer, Commercialisé sur internet)

 

Le jeu Little Big Planet, aux plateformes modulables par le joueur, est présenté et jouable, mais surtout, il est évoqué à travers un jouet américain tout à fait amusant, que j'aurais sans doute aimé avoir s'il avait exister à l'époque. Créer son propre parcours d'obstacles bien retors étant un grand plaisir pour les enfants. 

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(Chaos Tower, Etats-Unis, 1997, Fabricant : Chaos LLC, Collection MO5.COM)

 

 

Autre grande tendance : les jeux d'aventure en monde ouvert, à l'esthétique époustouflante, presque cinématographique, comme le très beau Assassin's Creed, une petite merveille à laquelle il faudra bien que je me frotte sérieusement un jour, rien que pour ses décors historiques. 

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(Assassin's Creed, Québec, 2007, Ubisoft, Collection MO5.COM)

 

Et enfin, dernière tendance assez profonde : le jeu plus ou moins sportif (ou musical), familial et un peu concon, qui permet vraiment, surtout grâce aux manettes Wii ou à l'absence totale de manettes pour la Kinect, permet une interaction plus grande avec le jeu et surtout une prise en main facile pour tous à tout âge. 

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(Wii Sports, Japon, 2006, Nintendo, Collection MO5.COM)

  

 

Allez tas de petits fripounets, il vous reste encore une petite semaine pour aller voir ça et comprendre que jouer avec votre console et votre nostalgie, c'est aussi participer un peu à l'histoire d'un art encore plein de promesses. Et si vous ne pouvez pas y aller, il vous restera le magnifique catalogue, qui fera date!

Le monde est à nous car nous sommes des geeks!

 

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01 janvier 2012

Au pays de Mickey!

La RATP a eu la bonne idée cette année d'offrir à qui le veut, la semaine suivant son anniversaire, une entrée gratuite aux deux parcs Disneyland de Marne-la-Vallée.

Cette initiative sympathique nous a permis de retourner voir Mickey, ce que nous n'aurions sans doute pas fait s'il nous avait fallu payer nos deux billets d'entrée.

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(Billetterie)

 

Bon, Disneyland, globalement ça n'a guère changé depuis trois ans, date de notre première visite. Toujours la même ambiance (même si en cette mi-octobre, les décorations d'Halloween, toujours amusantes, n'étaient pas encore installées), toujours cette Amérique de pacotille avec différentes ambiances (Pirates, Western, Sudiste, Pueblo, Science-fiction, etc), toujours ces boutiques omniprésentes avec tant de produits dérivés qui vont du totalement kitsch au franchement élégant et sympa. Et toujours aussi peu de manèges en comparaison avec la taille du parc.

 

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(Maison rappellant l'architecture des indiens Pueblo, Frontierland)

Disney ça vaut surtout pour l'ambiance assez unique donnée aux parcs (même si de nombreux éléments et bâtiments se révèlent n'avoir d'autre utilité que décorative ce qui en ferait de superbes décors de cinéma) et pour quelques rares manèges franchement à sensations (si l'on excepte la sensation de frustration à devoir patienter plus d'une demi-heure pour monter dans l'un ou l'autre).

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(Maison dans l'arbre des Robinsons suisses, Adventureland)

 

Les attractions sont globalement très bien faites, suivant pour la plupart servilement ce que Disney fait déjà à la perfection dans ses parcs américains, mais la plupart ne sont que des sortes de parcours scénarisés autour d'une production Disney. L'on peut se perdre de façon fort modérée, ce qui est agréable même si l'on en fait vite le tour.

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(Skull rock, Adventureland)

 

L'un des mieux faits de ces parcours scénarisés est celui qui se trouve dans Discoveryland, non loin du Space Moutain, dans toute cette partie vraiment originale et unique dans les parcs Disney, qui évoque l'univers de Jules Verne. On visite ainsi le Nautilus du film de 1954, dans une ambiance d'aventure steampunk, bourrée de détails.

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(Les mystères du Nautilus, chambre du capitaine Nemo, Discoveryland)

 

Autre attraction unique au monde, rien que pour nous à Paris, le fameux Space Moutain. Ne pas y faire un tour alors même que l'affluence est très raisonnable serait un sacrilège. Ici, c'est bien sûr "De la Terre à la Lune" qui est présent dans l'esprit de cette attraction.

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(Space Mountain; au premier plan, l'espèce de rascasse en ferraille, c'est le Nautilus. Discoveryland)

 

L'un des éléments essentiels dans ces parcs Disney, ce sont les boutiques. Très très nombreuses, certaines présentent toujours les mêmes objets et cochonneries diverses, tandis que d'autres sont plus ou moins spécialisées par thème ou par type d'objet. Ce serait dommage de ne pas y faire un tour pour s'extasier devant certaines choses franchement tentantes :

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(Jeu d'échec Star Wars)

 

Ou s'interroger sur : mais qui peut bien acheter des mickeys sertis de pierres plus ou moins précieuses?

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(Plein de mickeys précieux, de 200 à 15 000 euros...)

 

Nous ne nous étions pas attardés la première fois sur le château central de la Belle au bois-dormant et sur ses alentours très germano-suisse de fantaisie. Il faut avouer une chose, que l'on aime ou non l'esthétique Disney, un travail de qualité, avec un souci du détail plaisant a vraiment animé les équipes chargées de créer ces attractions. J'ai vraiment apprécié cette visite au moins pour cela.

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(Vue sur Fantasyland depuis le château)

 

Dans le monde Disney, tous les éléments présents évoquent une architecture réelle, mais transformée par la douceur du monde enfantin et rond des films. Le château est ainsi décoré dans sa partie supérieure de gargouilles en forme de gentilles chouettes, de tapisseries et de vitraux narrant le conte...

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(Château de la Belle au bois dormant, Vitrail)

 

Même les chapiteaux des colonnes ne sont pas oubliés :

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(Château de la Belle au bois dormant, chapiteau)

 

Parmi les quelques manèges un peu à sensations que nous avons fait et qui valent le détour malgré les temps de queue beaucoup trop longs : Space Moutain déjà signalé, le Train de la mine et bien sûr Indiana Jones, attraction mal fichue, beaucoup trop courte et au final assez frustrante, mais bon quand même c'est Indiana Jones et son pillage de temples vaguement hindous.

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(Indiana Jones et le temple du péril, décors pour patienter dans la file d'attente, Adventureland)

 



Comme nous avons aussi accès au deuxième parc Disney, celui nommé Walt Disney Studios et consacré au cinéma. Ce parc comporte très peu d'attractions à sensations et je pensais être un peu déçu, mais en fait, il est franchement bien pensé et très cohérent. Tout évoque le cinéma hollywoodien de l'âge d'or à la fin des années 1960 tel qu'on se l'imagine. Il ne manque plus qu'un Douglas Fairbanks qui viendrait sautiller devant nous pour que l'illusion soit complète. C'est clairement un parc qui vise un public plus "adulte" que l'autre, par les références comme par la plupart des attractions proposées.

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Beaucoup d'attractions évoquent la fabrication des films, notamment les cascades. Nous, nous sommes surtout venus nous promener et tester le Tower of Terror, la fameuse attraction qui donne une sensation de chute libre dans un ascenseur. Si on passe la bande de connards qui gueulaient et faisaient les malins dans le fond, c'était vraiment très bien fichu, avec une vraie sensation d'apesanteur, les jambes se mettant à l'horizontal, le corps décollant légèrement.

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(Tower of Terror, vue arrière)

 

Bref, mais très intense. Le tout emballé dans un scénario amusant de film d'horreur ayant pour cadre un hôtel des années trente, abandonné et frappé par la foudre.

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(Tower of Terror, salle d'attente)

 

Voilà en gros pour ce second parc qui est moins visité que le premier, mais qui vaut pas mal le détour finalement. On regrettera peut-être que l'accent ne soit pas plus mis sur les créations "classiques" de Walt Disney qui fut tout de même, avant d'être un entrepreneur averti, l'inventeur du parc à thème ultrarentable, et un des grands producteurs hollywoodiens, un créateur de talent, inventeur de la souris la plus célèbre du monde et pionnier du dessin-animé.

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(Décoration extérieure du parc)

 

C'est peut-être le cas dans les différentes salles de projection du parc, que nous n'avions plus ni le temps ni l'énergie d'aller voir. Une prochaine fois peut-être.

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(Walt Disney et Mickey : "Tu vois Mickey, par là c'est la sortie. Et si t'es pas sage je te rebaptise Mortimer, ça te fera les pieds!")

 

 

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30 décembre 2011

Les marionnettes de Charleville

Cette année, fin septembre, se tenait à Charleville-Mézières, dans les Ardennes, le festival international de la marionnette, un évènement qui ne se produit que tous les trois ans autrefois, tous les deux ans désormais.

Nous ne connaissions pas du tout ce festival auparavant et ce fut l'occasion d'une double découverte : celle d'une ville qui souffre d'une réputation tristounette totalement injustifiée et celle d'un festival incroyablement beau et riche. Je vais tenter d'en retracer pour vous un petit bilan, histoire de vous donner envie d'aller y voir en 2013. Nous en tout cas, nous y serons, c'est quasiment sûr.

Plan de la ville 

(La ville n'est pas grande et les spectacles assez concentrés, tout se fait aisèment à pieds)

 

NB: Nous avions réservé à l'avance, avec une certaine peine, les places des spectacles que nous souhaitions voir. Ceci est indispensable, car il peut être franchement compliqué de trouver une place pour le festival "in" sans réservation. Le "off", qui se déroule dans les rues de la ville un peu partout, est lui gratuit, il suffit juste de se faufiler entre les gens.

 

Bref, nous prenons le train à Paris et arrivons en gare de Charleville une heure et demie plus tard. Alors que nous n'avons pas encore quitté la gare, le ton est donné par un accueil surprenant et poétique :

Accueil, gare de Charleville

(A l'arrivée à Charleville)

 

Petit bonus : ce week-end a été particulièrement ensoleillé et agréable au niveau du climat. Nous traversons la place de la gare pour gagner notre hôtel non loin de là et une chambre gigantesque qu'il nous a été difficile de dénicher : c'était tout simplement la dernière disponible sur le net. Les hôteliers forcent énormément les prix pendant le festival, ce qui se comprendre vu l'attractivité médiocre de la ville le reste du temps. Mais quand même, ça fait un peu mal...

Bel immeuble (2)

(Charleville, immeuble avenue du Maréchal Leclerc)

Le premier spectacle auquel nous devons assister se tient à 15h00, ce qui nous laisse pas mal de temps pour découvrir un peu la ville. Charleville est réellement belle, avec ses immeubles dont la plupart datent d'une période entre le XVIe et le XIXe s. et son plan de ville royale, avec une grande place au centre. Ici, cette place est dite "ducale", du nom du duc de Gonzague (nous y reviendrons).

La place ducale est sans doute l'une des plus belles qui reste en France de style Louis XIII, avec la place des Vosges à Paris, à laquelle on ne peut s'empêcher de penser. A juste titre semble-t-il, puisque l'architecte de celle de Charleville, Clément Métezeau est le frère de celui de la place parisienne, Louis Métezeau. Seul l'hôtel de ville, construit au milieu du XIXe s., rompt la belle unité des façades de pierre jaune et de brique rouge.

Place ducale

(Place ducale, 1606)

 

Comme son nom l'indique, Charleville-Mézières est la réunion de deux cités distinctes : la vieille forteresse médiévale de Mézières et la ville neuve de Charleville. Charleville est fondée en 1606 par le prince Charles de Gonzague, qui possède le duché de Rethel où se situe ce terrain, et qui a laissé son prénom à sa ville. Une belle fontaine, oeuvre du sculpteur local Alphonse Colle, lui rend hommage au fondateur de cette jolie cité emblématique de l'urbanisme du XVIIe s.

Statue de Charles de Gonzague (2)

(Alphonse Colle, Statue de Charles de Gonzague, 1899)

 

Après nous être un peu repérés dans la ville, nous allons retirer nos billets au centre d'accueil. L'art de la marionnette est vraiment partout pendant ce festival, et pendant que je rame un peu pour obtenir mes billets, Louise se régale avec un petit castelet animé par deux personnes : un narrateur-musicien avec son accordéon et une manipulatrice; de mémoire, il s'agissait d'une troupe venue du Tarn. Ils proposent un spectacle de Polichinelle, le cruel bouffon de la commedia dell'arte. Polichinelle parle beaucoup, se bat beaucoup et s'en sort toujours. Il se bat ainsi contre une vache, contre le propriétaire de la vache, contre les gendarmes, contre le bourreau qui doit l'exécuter puis contre la Mort elle-même qu'il vainc sans vraiment de difficulté. Le spectacle est drôle et enlevé, la vingtaine de chaises installées devant est occupée et les applaudissements sont sincères, tout comme les petites pièces pour les deux artistes, qui les méritent largement.

Polichinelle et la Mort (2)

(Polichinelle affronte la Mort)

 

Juste à côté de cet espace d'accueil se trouve l'église St Rémi, un grand édifice néo-roman, plutôt élégant mais sans charme particulier ni rien de précis à signaler à son endroit.

Eglise St Rémy (3)

(Eglise St Rémi, années 1860)

 

Curiosité, une affiche à l'entrée nous signale qu'ici tout le monde, y compris dans les milieux catholiques, vit au rythme de la marionnette, dût-elle frôler - au niveau esthétique - la caricature de type "Guignols de l'info".

Affiche de marionnettes catholiques, église St Rémy

(Affiche : les géants de la charité)

 

Retour sur la place ducale pour aller voir l'exposition de marionnettes asiatiques qui se tient dans la galerie d'art située au-dessous de l'office du tourisme. On peut y voir de beaux exemples d'art populaire de Java, Bali, Lombok...

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(Golek (marionnettes à fils), Java, XXe s.)

 

des ombres chinoises et thaïlandaises...

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(Marionnette d'ombre Nang Talung, Thaïlande, XXe s.)

 

et quelques masques tribaux des régions himalayennes, très rares. (cf. cette exposition du Quai Branly fin 2010)

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(Masque, Himalaya, XIXe ou XXe s.)

 

 

 Nous retraversons la place ducale, à la recherche du musée de l'Ardenne. En chemin, nous nous attardons sur les différents spectacles "off" qui se déroulent dans la rue. Certains ne sont pas extraordinaires, d'autres franchement enthousiasmants, jolis, poétiques... J'ai pour ma part beaucoup aimé ce manipulateur qui, avec grande dextérité, composait de petites scènes amusantes avec ses marionnettes en bois. Son spectacle ravissait petits et grands.

Festival off (4)

(Festival "off")

 

Si ce petit spectacle, comme celui, non loin de là, d'une vache jouant du piano, parle immédiatemment, d'autres sont plus complexes à aborder, plus lents de rythme et sans narration, l'ensemble, bien qu'intéressant peu rapidement devenir un peu ennuyeux. Ainsi ces curieux bonhommes quelque part entre chamanisme et chasseurs-cueilleurs attirent la curiosité d'abord, mais très vite, on ne comprend pas trop où cela veut en venir et c'est vraiment dommage car cela avait le mérite de l'originalité.

Festival off, près du musée (2)

(Festival off, près du musée de l'Ardenne)

 

Nous sommes à côté du musée, près de l'institut international de la marionnette, qui fêtait ses trentes ans, et où viennent se former les marionnettistes et fabricants de marionnettes. A côté se trouve l'horloge du "Grand Marionnettiste", dont je reparlerai.

Institut international de la marionnette

(Institut international de la marionnette)

 

Puis nous arrivons au musée, où la troupe Kok Thlok de théâtre d'ombres du Cambodge vient d'achever une démonstration de découpe des marionnettes dans le cuir. Louise, qui connaît un peu le sujet et la troupe pour avoir assisté aux répétitions, discute un peu avec les personnes demeurées sur place. Cela nous permet de voir plus en détails la façon de procéder pour créer ces superbes panneaux de cuir.

Découpage des cuirs cambodgiens (3)

(Marionnette de Sbek Thom inachevée)

 

Nous allons ensuite visiter le musée de l'Ardenne. Il est globalement plutôt intéressant. Le musée se veut le témoin de l'histoire locale, avec son archéologie, les éléments saillants de son histoire, ses traditions et quelques artistes locaux. L'ensemble est relativement bien agencé dans un bel immeuble datant du XVIIe au XIXe s., un peu tarabiscoté de cours et de galeries.

La visite démarre au sous-sol par les sections d'archéologie. La préhistoire locale est évoquée, mais ce n'est pas la partie la plus enthousiasmante : on y voit beaucoup d'ossements d'hommes ou d'animaux. Les seuls éléments plus évocateurs sont les reconstitutions : maquette d'un sanctuaire de l'âge du Bronze tardif, métier à tisser gaulois.

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(Métier à tisser gaulois, réalisé par Marie-Pierre Puybaret)

 

Les collections, issus de fouilles de tombes, deviennent plus intéressantes à partir de la période de La Tène (Ve - Ier s. av. J-C), avec notamment les éléments d'harnachement pour cheval trouvés à Semide, dans les Ardennes.

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(Petites appliques, La Tène ancienne (400-375 av. J-C), La Tomelle aux Mouches, Semide)

 

Le musée possède une petite collection de naturalia, en fait des exemples de faune locale empaillés. Le parti-pris du musée a été de les exposer au milieu d'une oeuvre d'art contemporaine sur un escalier en bois. Pourquoi pas...

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(Sanglier naturalisé. Jean-Luc Parant, ammoncellement de boules, résine, 2003)

 

Pendant la période romaine, la région, qui ne compte pas de ville importante et n'est pas franchement un lieu de transaction commerciale privilégiée, n'offre pas grand chose de fascinant. L'intérêt du secteur renaît bien plus avec la période des invasions puis l'époque mérovingienne. On voit ainsi de beaux exemples de bijoux, d'armes, d'orfévrerie et de travail du verre. Néanmoins, il est assez net qu'à toutes les époques, les Ardennes se sont retrouvées un peu en marge des grands lieux d'activité, coincées dans une sorte de cul-de-sac entre la Lorraine, la Belgique, le Nord de la France et la vallée du Rhin et la Champagne.

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(Gobelet à deux anses, verre, Ve s., Mouzon)

 

La section suivante, fort grande, est consacrée à la manufacture d'armes de la ville, qui fonctionna de 1688 à 1836. Autant dire que cela est très riche, mais qu'il faut aimer les armes à feu. Néanmoins, ce n'est pas inintéressant et les fusils sont dans un état exemplaire de conservation, certains ayant encore leur pierre de silex serrée dans les mâchoires du chien.

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(Fusil de la manufacture de Charleville, détail de la platine à silex)

 

Dans les salles suivantes, consacrées à la ville à l'époque moderne, de grandes maquettes permettent de mieux appréhender la topographie des différentes parties de la ville (Mézières, Charleville, Mont Olympe) et de ses fortifications. Dans cette partie, on peut également voir d'autres belles maquettes, notamment celle d'un atelier monétaire, assez instructive. La pharmacie de l'hôtel-dieu du XVIIIe s. avec plus de cent pots en faïence a été déplacée ici et est également digne d'être signalée.

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(Du Monstier, Portrait de Charles de Gonzague, Princes d'Arches, duc de Nevers et de Rethel, fondateur de Charleville, XVIIe s.)

 

Alors que nous continuons notre parcours, nous tombons sur une exposition évoquant la figure de Géo Condé, homme d'une importance énorme dans l'art de la marionnette en France au XXe s. Ce lorrain a beaucoup fait pour la marionnette dans l'est de la France et a formé Jacques Félix à cet art, ledit Félix étant le fondateur du festival de Charleville.

Expo Géo Condé

L'exposition se concentre sur les différents aspects de l'oeuvre de cet artiste qui ne s'est pas contenté de travailler sur les marionnettes, mais a aussi versé dans la sculpture, le jouet en bois, la céramique, le dessin...

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(Géo Condé, Chat sur roulette, bois, Collection Marie-Françoise Neimann)

 

L'oeuvre décorative de Géo Condé semble emprunter beaucoup à une double inspiration art déco et animalière, très plaisante.

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(Géo Condé, Assiettes et dessous de plat à motifs d'oiseaux)

 

En ce qui concerne les marionettes, sa grande innovation est d'utiliser la laine comme matériau, ce qui donne un aspect assez étrange à ses créations, que nous avions déjà vu lors de notre passage au musée Gadagne de Lyon, qui comporte une importante section de marionnettes.

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(Géo Condé, La sorcière, Blanche-Neige et les sept nains, Collection du musée de l'Ardenne)

 

On passe ensuite derrière le mécanisme de l'horloge du "Grand Marionnettiste", qui représente chaque heure un des douze épisodes de la légende des quatre fils Aymon, particulièrement importante pour les Ardennes.

Mécanisme du Grand Marionnettiste (2)

(Mécanisme du Grand Marionnettiste)

 

L'exposition Géo Condé se poursuit dans la salle suivante, surtout axée sur les marionnettes.

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(Affiche pour Faust)

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(Géo Condé, Méphisto, Faust, 1934, Collection Gérard Condé)

 

La découverte de l'oeuvre de cet artiste touche-à-tout, créatif et populaire à la fois, fut réellement un grand plaisir. Allez, un petit dernier pour la route :

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(Géo Condé, Le baron aux chats, Modèle pour peinture sous verre, Collection Gérard Condé)

 

Les sections suivantes évoquent l'artisanat, les industries et les traditions locales. Les Ardennes, je l'ignorais, sont la patrie des vis, des clous et des boulons. Le musée possède donc une énorme collection de clous, la plus importante de France. C'est certes intéressant, mais autant dire que, muséographiquement parlant, ce n'est pas franchement sexy.

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(Clous anciens)

 

Le travail dans les carrières d'ardoise est joliment évoqué par des portraits photographiques et des témoignages d'anciens ouvriers, et la vie "traditionnelle" par une jolie reconstitution d'un intérieur rural ardennais.

Intérieur ardennais traditionnel (4)

(Intérieur traditionnel ardennais, la salle commune)

 

Les beaux arts trouvent leur place dans une petite salle. S'y détachent surtout deux artistes locaux, le peintre Eugène Damas, auteur de scènes pittoresques comme la chasse aux vanneaux ou le piégeage des taupes.

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(Eugène Damas, Le piégeur de taupes, 1895)

 

Et surtout le sculpteur Aristide Croisy, bien représenté dans le musée par plusieurs portraits et quelques sculptures de soldats liées aux commandes publiques dont il a bénéficié. Pour ma part, je préfère les deux charmantes scènes enfantines : "Le nid", un plâtre montrant deux enfants endormis sur un fauteuil, et plus encore "la toilette de la poupée", une adorable scène de genre en bronze.

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(Aristide Croisy, La toilette de la poupée, 1892)

 

Nous finissons enfin par le rez-de-chaussée, où se poursuite l'exposition sur les marionnettes à Charleville autour de Géo Condé et Jacques Félix. Où l'on retrouve les marionnettes de Condé, brodant avec fantaisie autour des contes traditionnels.

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(Copie du castelet de Géo Condé, décors originaux, marionnettes en laine : Blanche-Neige, les sept nains, oiselets, le phacochère multicolore, Collection du musée de l'Ardenne)

 

Les débuts de la marionnette à Charleville - ville a priori sans aucune tradition ancienne liée à cet art - datent des années 1940, autour de Jacques Félix et sa troupe des Petits comédiens de chiffons avec un fort fond de légendes locales et d'inspiration catholique type scoutisme et jeunesses chrétiennes.

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(Les Petits comédiens de chiffons, Le montreur d'ours et son ours, Les quatre fils Aymon 2e version, Collection des Petits comédiens de chiffons)

 

Le temps de manger une bricole, de regarder un peu le festival off, et c'est le moment de notre premier spectacle "in". Il s'agit de "La courtisane amoureuse" par la compagnie Emilie Valantin, une troupe française. Ce sont de petits contes grivois adaptés de Jean de la Fontaine avec une certaine inventivité : les manipulateurs interviennent comme narrateurs aussi bien que comme éléments du décor (le pauvre homme déguisé en poirier est un moment très savoureux).

La courtisane amoureuse (10)

Certaines marionnettes sont très grandes et il s'agit réellement d'un théâtre, où elles se déplacent comme des acteurs. Bien qu'il s'agissent de contes anciens, la petite pointe d'humour lié à l'actualité, qui fait la saveur de nombre de spectacles, est bien présente. Ainsi, quand les femmes de la cour, se pâmant devant un jeune étalon, se renversent brusquement en dévoilant leur derrière et en hurland "Silvio, Silviiioooo", on ne peut réprimer un rire devant le côté farce de la situation.

La courtisane amoureuse (21)

 

Bref, nous passâmes un très agréable moment avec cet amusant spectacle. Pour notre premier choix de spectacle payant, nous n'avions pas fait fausse route.

La courtisane amoureuse (31)

 

Dans les rues, il y a certes des spectacles dans divers coins de la ville, mais il y a aussi les spectacles ambulants, ainsi de cette curieuse automobile sur laquelle est perché un homme-orchestre qui dialogue avec les petites marionnettes du castelet situé au-dessous de lui et manipulées par le conducteur du véhicule... Bon, je sais, ce n'est pas clair, alors je vous mets une petite photo, pour vous donner une petite idée de l'aspect de ce truc au demeurant  vraiment sympathique.

Festival off dans les rues (4)

(Spectacle ambulant)

 

Pour ne pas tomber dans les clichés, nous nous dirigeons vers le musée consacré à Rimbaud, LA grande figure locale, mais ne le visitons pas! Nous nous contentons de la beauté de ce Vieux Moulin ducal avec son impressionnante façade Louis XIII et nous nous laissons promener le long des rives de la Meuse.

Vieux Moulin

(Vieux Moulin - musée Rimbaud, XVIIe s.)

 

Nous croisons au passage quelques chats parfaitement indifférents à nos tentatives d'amitié.

Indifférence (2) 

 

 Nous recroisons le chemin du Grand Marionnettiste alors en pleine manipulation des fameux fils Aymon.

Grand Marionnettiste en pleine action (2)

(Grand Marionnettiste)

 

Tout doucement, alors que la journée s'achève, nous allons vers Mézières, où se déroule le prochain spectacle. Un peu en avance nous en profitons pour visiter la jumelle de Charleville, petite bourgade enserrée dans des remparts le long de la rivière et qui protègent la basilique Notre-Dame d'Espérance. Eglise totalement rebâtie en 1950 dans le style néogothique après avoir été bombardée en 1815, 1870, 1914, 1940 et 1944. Ce sont ces multiples souffrances qui lui valurent le rang basilical.

Basilique de Mézières (2)

(Basilique de Mézières)

 

Lors de notre passage, la basilique présente une exposition autour de Polichinelle. Mais le bâtiment vaut surtout pour ses superbes vitraux réalisés entre 1955 et 1979 par le vitrailliste André Seurre sur les dessins de l'artiste René Dürrbach. Le style cubiste de l'ensemble est très élégant et respecte les règles anciennes de couleur dominante par rapport à l'exposition de la verrière (nord : teintes bleues, sud : teintes rouges). Les vitraux modernes ne sont pas toujours formidables, mais ici c'est une réussite totale.

Vitraux de René Dürrbach (6)

(René Dürrbach, vitrail de la basilique)

 

Le spectacle pour lequel nous avons réservé ensuite se tient à l'hôtel de ville de Mézières et s'intitule "Garbage Monster". Malgré ce titre anglais, il s'agit d'un spectacle de Karagöz, ces marionnettes d'ombres turques avec lesquelles je vous ai assez saoûlé pendant les articles sur notre voyage dans ce pays. C'est une création de Cengiz Özek, un marionnettiste turc visiblement assez impliqué sur les questions écologiques.

Le propos du spectacle, entièrement en turc mais totalement compréhensible, consiste en une utilisation de tous les éléments traditionnels, avec les fameux Karagöz et Hacivat, au service d'un message environnemental simple mais franchement utile, surtout en Turquie : il ne faut pas jeter ses déchets n'importe où. Ainsi, Karagöz, qui balance ses ordures partout, se trouve aux prises avec un monstre marin dérangé par les détritus.

Karagöz (6)

(Garbage Monster, Karagöz aux prises avec le monstre)

 

A la fin, le manipulateur intervient pour expliquer à ce gredin de Karagöz à trier ses ordures et ne plus les jeter à l'eau. J'ai beaucoup aimé ce spectacle, même si les gamins qui se trouvaient là semblaient plus dubitatifs et n'avaient pas l'air d'avoir vraiment ni apprécié ni compris.

Karagöz (7)

(Garbage Monster, Karagöz trie ses ordures)

 

Le spectacle suivant se déroule aussi à Mézières, dans une salle située entre les remparts et la Meuse. Hélas, pour des questions de places mal gérées, tout le monde ne peut pas accéder à la séance de 19h00, mais pour dépanner, ils proposent une seconde séance immédiatemment après, à 21h00. Cela nous arrange plutôt et nous revenons donc à l'heure dite.

Je n'ai aucune bonne photo de ce spectacle, mais il est l'un des plus beaux que nous ayons vu. La troupe Aran Puppet Theater Group est iranienne et constituée autour du metteur en scène Behrooz Gharibpour et le spectacle s'appelle "Achoura", du nom de la grande fête chiite qui pleure le massacre de l'imam Husayn, le troisième imam chiite.

Le spectacle est composé de marionnettes à fil légèrement inférieure à la taille humaine, très impressionnantes, qui sont parfois très nombreuses sur scène, aux mouvements complexes. Les manipulateurs sont essentiellement des femmes et se tiennent sur une sorte de mezzaninne où, cachées, elles actionnent les marionnettes. L'histoire est une sorte d'opéra complexe, tout est en persan, mais on est fasciné par la beauté du spectacle. A tel point que nous sommes revenus le lendemain pour acheter le DVD du spectacle que la troupe vendait à la fin.

Je n'ai trouvé que cette vidéo youtube pour vous donner une idée du spectacle exceptionnel offert par cette troupe iranienne : http://www.youtube.com/watch?v=dCzfXPCpSDo

 Meuse

(La Meuse, près du Mont Olympe)

 

Le lendemain matin est activement consacré à se paumer un peu au nord de Charleville du côté du Mont Olympe, avant de trouver la salle où se tient notre spectacle du matin : "Cuttlas, anatomia d'un pistoler".

Cuttlas est un cow-boy de bande-dessinée du dessinateur Calpurnio, au trait simpliste, à l'humour acerbe et à l'univers très libre où les éléments de western-spaghetti se mêlent aux voyages dans une soucoupe volante...

Cuttlas (2)

(Cuttlas, scène de saloon)

 

Pour rendre le trait minimaliste de la BD, la troupe catalane Acetato Teatro a imaginé des marionnettes filiformes. L'interaction avec les manipulateurs n'est pas absente et donne lieu à de savoureux moments que je rends comme je peux :

" - Mais qui êtes-vous?

- Nous sommes les manipulateurs.

- Non! Personne ne me manipule. (La marionnette demeure donc inerte et les manipulateurs se croisent les bras, vexés)

- Bon bon, je veux bien qu'on me manipule... un peu."

Le tout est surtitré en français, ce qui est franchement appréciable.

 Cuttlas (13)

(Cuttlas et sa fiancée Mabel)

 

Nous errons ensuite encore pas mal dans la ville, nous attardant notamment dans les nombreux stands qui vendent des marionnettes plus ou moins belles, plus ou moins anciennes... Et qui vendent aussi à manger de bonnes choses à prix modestes, ce qui n'est pas négligeable.

Nous retournons vers Mézières pour le prochain spectacle, qui se déroule en plein air, dans le square Bayard juste à côté de la salle où se jouait "Achoura".

Statue de Bayard

(Statue de Bayard, d'après l'oeuvre de Croisy fondue en 1940 par les allemands, remplacée en 2005)

 

Pour nous faire patienter, un spectacle "off" se tient par là, avec des êtres mystérieux, cornus, griffus et velus sur des échasses, petits effets pyrotechniques et loup noirs un peu effrayants. 

Festival off, square Bayard (4)

(Festival off, square Bayard)

 

Cela provoquera une rencontre assez étonnante entre ces créatures venue d'un inframonde inquiétant et les manipulatrices iraniennes qui se détendent après leur spectacle.

Rencontre entre troupe d'Ashoura et festival off (3)

(Rencontre impromptue entre le "in" et le "off")

 

Le prochain spectacle : "Le crépuscule des temps anciens" se tient en plein air dans le square. Tandis que le spectacle franco-burkinabé se prépare, nous patientons en regardant passer une sorte de défilé de jeunes personnes avec des marionnettes sur le dos, manipulées par des tiges. Nous n'avons pas exactement compris de quoi il s'agissait, mais ça avait l'air d'une sympathique initiative. Nous les reverrons encore après le spectacle.

Jeunes d'une école (3)

(Défilé)

 

Le crépuscule des temps anciens est une pièce inspirée du roman du burkinabé Nazi Boni. Avec musique, masques, marionnettes à gaine et danse, la troupe nous raconte de très belle manière l'épopée tragique du jeune Théré. 

Le crépuscule des temps anciens (6)

(Le crépuscule des temps anciens)

 

Un beau mélange entre traditions africaine et française, où la narration se superpose aux danses et à du théâtre de marionnettes de type très "guignol".

Le crépuscule des temps anciens (10)

(Le crépuscule des temps anciens)

 

Un très beau spectacle en somme, divertissant et original. Certains moments, notamment avec le lion, la tête coupée ou certains masques, ont tout de même un peu effrayé certains enfants. Si l'on rajoute que l'histoire finit mal, ce spectacle n'est pas franchement à conseiller à de très jeunes enfants; pas en dessous de 8 ans environ, pour qu'ils puissent bien suivre l'histoire.

Le crépuscule des temps anciens (13)

(Le crépuscule des temps anciens)

 

Nous remontons à Charleville pour assister au dernier spectacle, celui, exceptionnel de Sbek Thom, les grands cuirs du théâtre d'ombres cambodgien, un art en voie de disparition depuis les années 1950 et qui faillit bien être totalement annihilé pendant le règne sanglant des Khmers Rouges qui n'étaient pas franchement friands de ce genre de spectacle traditionnel. Ces spectacles, proches de leurs homologues thaïlandais,  renaissent au Cambodge depuis les années 1990 et bénéficient depuis 2008 d'un classement par l'UNESCO au titre du patrimoine culturel immatériel. Pour tous les détails sur ces cuirs, je vous renvoie au travail de mon admirable fiancée, qui creuse la question depuis plus d'un an.

Sbek Thom, préparation (2)

(Sbek Thom, préparation)

 

Le spectacle démarre avec une bonne demie-heure de retard, par une prière de consécration servant à rendre vivantes les marionnettes et à faire que les marionnettes de personnages néfastes ne jette pas de mauvaise influence sur le spectacle et la troupe.

Sbek Thom, cérémonie de consécration 

(Sbek Thom, cérémonie de consécration)

 

La troupe se divise en trois : une partie est composée de manipulateurs/danseurs qui promènent leurs marionnettes devant un écran blanc éclairé théoriquement par un feu (ici des éclairages artificiels); sur le côté se trouvent quatre ou cinq musiciens chargés d'accompagner le spectacle; et devant les musiciens vient se placer le récitant qui narre l'histoire.

Sbek Thom (13)

(Sbek Thom, "Il était une fois Ravana, dans la lignée de Brahma")

 

La troupe qui nous présente ce spectacle exceptionnel s'appelle Kok Thlok. Il s'agit de l'une des rares troupes à présenter ce spectacle de façon traditionnelle légèrement revue au niveau de la durée (les spectacles anciens duraient théoriquement plusieurs heures pendant plusieurs nuits consécutives). Ils fabriquent eux-mêmes leurs cuirs d'après des modèles plus anciens.

Sbek Thom (58)

(Sbek Thom, "Face aux troupes d'Indrachit, Lakshmana commande à toute son armée...")

 

Les manipulateurs se font parfois danseurs lors des scènes qui se veulent plus de farce, singeant leur personnages et allant même jusqu'à mimer des combats.

Sbek Thom (61)

(Sbek Thom, scène de combat)

 

L'histoire représentée par les Grands Cuirs est immuable sur le fond : il s'agit d'un art sacré qui nous donne à voir uniquement le Ramayana, l'une des deux grandes épopées du monde indianisé. Ou plutôt, il s'agit ici de sa version khmère, le Reamker. Bien entendu, le poème étant monumental, la troupe choisit de n'en représenter qu'un épisode, en l'occurence la bataille d'Indrajit.

Sbek Thom (92)

(Sbek Thom, "A son arrivée, il demande à boire le lait de sa mère qui le guérira de ses plaies")

 

Le surtitrage est particulièrement appréciable pour ceux qui, comme moi, ne savent pas un mot de langue khmère. L'histoire est bien tordue, les démons sont très retors, les duperies et retournements sont nombreux mais les gentils finissent par s'en sortir malgré les vacheries et chausse-trappes des affreux.

Sbek Thom, salut final

(Kok Thlok, Association d'artistes du Cambodge. Salut final.)

 

Pour essayer de se faire un peu d'argent (le voyage semble avoir coûté très cher), la troupe vend quelques unes de ses créations. Ces cuirs magnifiques sont de trois sortes : Grands cuirs (Sbek Thom), Petits cuirs (articulés, Sbek Touch) et cuirs colorés (Sbek Poa). Nous craquons pour une jolie marionnette de Sbek Thom, d'un prix abordable et qui ne sera pas trop calamiteuse à transporter jusque Paris par train.

Vente de cuirs colorés (Sbek Poa)

(Exemple de Sbek Poa, cuirs colorés)

 

Il est bien 19h00 quand nous sortons et ce dernier jour de festival s'étire mollement. Les stands se replient, les spectacles dans la rue s'achèvent et Charleville reprend un rythme plus calme, tout doucement. Juste le temps d'un dernier spectacle, avec un vieux marionnettiste, visiblement une figure locale, qui manipule un pantin crachant le feu! De quoi impressionner toute l'assistance. Et l'homme, finissant son spectacle, de rappeller le premier festival, cinquante ans auparavant. Lui en faisait partie, en ces temps héroïques et l'hommage qu'il rend à Jacques Félix, fondateur de cet évènement merveilleux, est plus que qu'approprié et achève en beauté notre passage par les Ardennes. Et vraiment, avec une telle qualité de programmation, une telle ambiance, un tel bonheur, il est certain que nous ferons tout pour assister à nouveau à ce festival qui commence à gagner une forte notoriété mille fois justifiée.

Dernier spectacle (4) 

(Dernier spectacle, rendez-vous en 2013) 

Posté par Alfred Teckel à 18:31 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]




20 décembre 2011

Où nos pas nous mènent dans le quartier Latin

Oui, je sais, j'ai comme qui dirait un petit peu de retard, mais c'est pas de ma faute, la société où je bosse n'accorde pas de "congé-blog".

 

Donc on revient il n'y a pas si longtemps, vers la mi-septembre, le 18 plus précisèment, heureux jour où nous décidâmes de profiter de ces journées du patrimoine pour aller visiter l'Observatoire, et au-delà, d'aller voir ce qui était ouvert et intéressant dans les alentours du boulevard Saint-Michel.

L'Observatoire tout d'abord. Il s'agit d'un haut lieu de l'histoire de la science en France et dans le monde. Bâti en 1667 par Louis XIV sur pression des scientifiques de l'époque. L'édifice, conçu par l'architecte Charles Perrault, est toujours en activité, même s'il est aujourd'hui plus un centre d'étude et d'enseignement que d'observation très poussée, une activité impossible en raison des lumières de la ville éponyme. Evidemment, il faut s'imaginer qu'à la fin du XVIIe s., cet endroit aujourd'hui au bout du quartier Latin était alors en pleine cambrousse.

Observatoire (4)

(Observatoire de Paris, façade sur jardin, 1667)

 

 A l'intérieur comme à l'extérieur, le bâtiment est élégant et sobre, pour ne pas dire austère. L'intérieur abrite, pour ces journées du patrimoine, des expositions pédagogiques et photographiques. On peut également y voir de nombreux instruments scientifiques anciens et l'on peut aussi, exceptionnellement, accéder à la coupole. Hélas, la coupole n'est accessible qu'à un nombre très limité de personnes par jour, ce qui peut se comprendre mais reste atrocement frustrant; pour le reste, la foule est si dense dans des espaces qui en manquent, d'espace, que la visite est franchement désagréable et peu motivante. Malgré quelques éléments intéressants, comme le méridien de Paris matérialisé sur le sol de la grande salle du second étage ou le puits de lumière qui servit à la démonstration du pendule de Foucault. L'ensemble de cette grande salle d'expérience est habillé d'un appareillage de pierre, sans aucune fantaisie décorative. La froideur scientifique à la mode du XVIIe s. et surtout une preuve du peu d'intérêt que Louis XIV, pourtant protecteur avisé des sciences, portait à l'Observatoire.

DSCN8670 

(Salle de la méridienne)

 

Bref, frustrés et fatigués par la foule qui se presse, nous écourtons notre visite, et descendons le boulevard Saint Michel sur quelques dizaines de mètres. Très vite infidèles au "Boul'Mich", nous nous dirigeons vers les colonnes et les volutes du baroque français qui nous attirent. Il s'agit du Val-de-Grâce, sur lequel nous ne nous sommes jamais vraiment attardés.

Eglise du Val-de-Grâce

(Eglise du Val-de-Grâce, 1645-1667)

 

Vingt ans avant la construction du Val-de-Grâce actuel, la reine Anne d'Autriche avait déjà établi en ce lieu hors les murs un couvent de bénédictines. Une fois son fils devenu roi, elle fait bâtir l'église que nous connaissons par François Mansart puis Jacques Lemercier et Pierre Le Muet. Finalement achevés en 1667, la chapelle et les bâtiments conventuels sont des chefs-d'oeuvre du "classicisme" français du XVIIe s.  Depuis la Révolution, le lieu est devenu un hôpital militaire, pour lequel un autre bâtiment a été édifié non loin en 1979. Aujourd'hui, il abrite surtout le musée du service de santé des armées, des salles de cours et diverses administrations militaires hospitalières.

Nous démarrons la visite par les bâtiments conventuels. Quelques petites sculptures réalisées par des vétérinaires militaires y sont exposées.

Oeuvres d'un artiste vétérinaire (3)

 

 

La salle capitulaire est ornée de quelques oeuvres d'art, dont une tapisserie des Gobelins traitant un sujet original : le malade imaginaire et deux portraits de Philippe de Champaigne représentant Louis XIII et Anne d'Autriche.

Portraits de Louis XIII et Anne d'Autriche, Ph

(Philippe de Champaigne, Louis XIII et Anne d'Autriche)

 

La suite de la visite nous fait passer par le superbe cloître classique autour duquel s'organisaient les chambres des malades, et sur lequel donnait auparavant un pavillon bâti pour la reine.

Cloître (3)

(Cloître)

 

On passe ensuite par l'ancien réfectoire, depuis lors coupé en deux : d'un côté l'amphithéâtre et de l'autre une salle de cours plus modeste. Ces salles servent à la formation des médecins militaires; en effet, la médecine militaire est une spécialité médicale dont la dernière année de cursus se déroule dans ce cadre prestigieux.

Salle Michel-Lévy

(Salle Michel-Lévy)

 

Nous passons ensuite dans les salles du musée, où s'achève une exposition sur l'histoire des vétérinaires militaires. Exposition réellement passionnante; nous n'étions pas venu pour cela, nous en sommes partis ravis. Le rapport des animaux à la guerre est très bien évoqué, à travers essentiellement trois animaux très utilisés et faisant l'objet de "spécialités" dans l'armée : les chiens, les chevaux et les pigeons.

AFFICHE_2

 

 

On peut y voir des choses assez incroyables, comme cette cagoule de protection pour chien parachutiste. Car oui, à une certaine époque (dans les années 1950 pour être plus précis), on a tenté de lancer des chiens-parachutistes... La formule n'a pas vraiment été un succès et l'idée de parachuter les pauvres bêtes (et leurs maîtres) sur l'Indochine a été vite abandonnée.

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(Cagoule de protection pour chien parachutiste, 1951)

 

 Les animaux font partie des forces armées, il faut donc aussi les protéger, y compris contre les gaz : on peut ainsi voir un masque à gaz pour chevaux. Mais les animaux sont aussi des auxiliaires pour les secours, les chiens de sauvetage portaient également des dossards de la Croix Rouge. Et ceci, dans tous les milieux où pouvait se dérouler des combats, y compris les plus difficiles : l'utilisation, pendant la Première Guerre Mondiale, de cette ambulance alpine est remarquable : l'utilisation de l'animal couplé aux traditions montagnardes permet de créer un véhicule très performant dans des conditions difficiles de climat et d'altitude.

Evacuation hippomobile

(Cardinal-Kolsky, Novembre 1917, Evacuation hippomobile avec une schlitte vosgienne transformée en porte-brancard, Ambulance alpine 301) 

 

Les pigeons eux, eurent leurs heures de gloire lors des deux grandes guerres comme messager, parfois au travers de stratagèmes assez complexes, sont également bien évoqués.

On passe aussi devant des pièces venus de l'étonnant musée de l'école vétérinaire de Maisons-Alfort, comme ce masque en cire d'un des étudiants atteint de la morve, une atroce maladie du cheval transmissible à l'homme.

Specimen de morve chez l'homme

(Spécimen de la morve chez l'Homme, XIXe s.)

 

L'aspect de la recherche et des avancées techniques n'est pas oublié, depuis la chambre de sulfuration pour chevaux, inventée en 1917, dont on voit une jolie maquette, qui se présentait sous la forme d'un box roulant, étanche, avec un trou calfeutré pour seulement laisser dépasser la tête de l'animal tandis que dans la boîte, on le traitait contre la gale.

Chambre à sulfuration pour chevaux

(Chambre à sulfuration pour chevaux, modèle 1943-1945, maquette au 1/3 réalisée par les maréchaux de l'hôpital vétérinaire d'armée de Mulhouse)

 

Enfin, dernière curiosité, on voit le rat "Hector", empaillé, bien sanglé dans son harnais tubulaire. Ce rat n'est pas un rat ordinaire pourtant, il est le premier "français" dans l'espace. Il a en effet été le premier être vivant lancé dans l'espace par la France, depuis la base spatiale d'Hammaguir (désert algérien). Après 8 minutes et 10 secondes de vol ce 22 février 1961 à bord d'une fusée Véronique, Hector était récupéré. Une petite vidéo pour vous prouver la très bonne santé du rat à son retour.

Hector le rat de l'espace

(Le rat Hector)

 

La visite du musée proprement est achevée, et nous repassons dans les parties qui jouxtent l'église. Le Val-de-Grâce est probablement, en architecture religieuse, la quintessence du baroque français.

On accède tout d'abord à la chapelle du Saint Sacrement, qui fait partie de l'église mais est tout de même séparée par une grille. C'est de là que les soeurs du couvent suivaient la messe et recevaient la communion, à travers la grille. Moins ornée que le reste de l'église, elle mérite tout de même le coup d'oeil pour sa coupole et sa décoration.

Coupole de la chapelle du St Sacrement (2)

(Chapelle du Saint Sacrement, coupole)

 

Les reliefs qui ornent les médaillons sont de Michel Anguier et sont à la fois simples et beaux. Ils représentent les pères de l'Eglise : les saints Jérôme, Ambroise, Grégoire et Augustin. L'ensemble est complété par une fresque de Jean-Baptiste de Champaigne (le neveu de l'autre) montrant le Christ donnant la communion aux anges".

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(Michel Anguier, Saint Jérôme)

 

L'église n'est pas bien grande, mais elle marque par l'originalité de son autel, couronné d'un baldaquin torsadé, oeuvre de Gabriel Le Duc qui lorgne ouvertement du côté de celui du Bernin à St-Pierre-de-Rome. 

Baldaquin

(Choeur de l'église du Val-de-Grâce)

 

Cachant toute l'abside, le baldaquin est ici moins perdu dans son environnement que celui de Rome dans l'immense basilique St-Pierre. Le sommet du baldaquin et ses statues se mélangent aux reliefs des médaillons et attire l'oeil sur la fresque de Mignard qui orne la coupole.

Détail du baldaquin 

 

Cette église présente un bon nombre d'éléments baroques venus d'Italie, utilisés avec bonheur dans un lieu voulu par une Reine de France. Le moindre détail est superbe de vie et de mouvement et partout la leçon du Bernin est bien apprise et digérée.

Médaillon (2)

(Médaillon)

 

Dans cette église dédiée à la Nativité, l'autel, composé de trois sculptures de Michel Anguier, forme une sorte de grande crèche de marbre, très vivante. Celle que l'on admire au Val-de-Grâce est une reproduction du XIXe s., l'original ayant été déposé à l'église St-Roch sur demande de Joséphine de Beauharnais, Dieu sait pour quelle obscure raison alors qu'elle avait été conçue pour le Val-de-Grâce et s'y trouvait à l'aise depuis 150 ans... 

Nativité, copie d'une sculpture de Michel Anguier

(Nativité, d'après Michel Anguier)

 

La coupole est donc ornée de la fresque de Pierre Mignard représentant la Gloire des bienheureux, une vaste composition d'inspiration italienne (le peintre a passé 18 ans à Rome) comportant plus de deux cents personnages. L'ensemble, très lumineux et très bien éclairé par les fenêtres du tambour, est hélas peu lisible vu du sol; il aurait fallu des jumelles. Ce qui est regrettable pour une peinture louée en son temps par Molière :

"Toi qui dans cette coupe à ton vaste génie

Comme un ample théâtre heureusement fournie,

Es venu déployer les précieux trésors

Que le Tibre t'a vu ramasser sur ses bords,

Dis-nous, fameux Mignard, par qui te sont versées

Les charmantes beautés de tes nobles pensées,

Et dans quel fonds tu prends cette variété

Dont l'esprit est surpris et l'oeil est enchanté."

(Molière, La Gloire du Val-de-Grâce, 1669 - Vous lirez la version complète de ce petit morceau de flagornerie ICI)

La gloire des bienheureux, Pierre Mignard

(Pierre Mignard, La gloire des Bienheureux, 1663)

 

Mais Mignard et Anguier ne sont pas les seuls artistes majeurs à avoir une forte présence en ces lieux. Philippe de Champaigne y est superbement présents par quatre tableaux, présentés par deux de chaque côté de l'entrée de l'église. Ces tableaux sont magnifiques et le choix de les présenter ici permet de reconstituer un ensemble voulu à l'origine pour l'église du Carmel du faubourg St Jacques. On ne peut que louer la patience, la cohérence et l'intelligence de l'Etat dans cette présentation. Et pour une fois dans ma vie, je remercie l'affreux Karl Lagerfeld, qui s'est fait généreux donateur de l'un des tableaux.

Ascension, Philippe de Champaigne

(Philippe de Champaigne, L'Ascension, avant 1636, Acquis par le ministère de la Défense en 1991)

 

Nous redescendons par la rue Saint-Jacques, en passant devant l'institut océanographique, inauguré en 1911 par le prince Albert Ier de Monaco, passionné d'exploration maritime et de connaissance scientifique. J'ai toujours beaucoup aimé ce bâtiment à bizarre en particulier pour le poulpe qui orne la porte en fer forgée. L'architecture vaguement néo-renaissance italienne, mais agrémentée de divers éléments rappelant le monde maritime est due à Henri-Paul Nenot.

Institut océanographique

(Institut océanographique de Paris, 1906-1911)

 

On arrive ainsi gaiement jusqu'à la rue Soufflot qui mène droit au Panthéon. Nous connaissons déjà le lieu avec ses belles fresques du XIXe s. et les austères tombeaux de nos "grands hommes" qui ont très peu d'intérêt comparés aux hommes en question. Nous préférons nous concentrer sur les alentours, à commencer par la bien connue "BSG" que pourtant, contrairement à des quantités d'étudiants-chercheurs, nous n'avons pas fréquenté. La bibliothèque Sainte-Geneviève donc, est l'un des grands lieux de la vie universitaire à Paris. Mais il s'agit aussi d'un lieu plein d'histoire, qui abrite les archives de l'abbaye Sainte-Geneviève qui se trouvait juste à côté. Parmi ces archives, on peut admirer en ce jour du patrimoine divers objets ethnographiques très anciens (XVIe - XVIIe s.), dans un superbe état de conservation dans les bureaux du directeur, où ils se trouvent, en vitrine à la manière d'un cabinet de curiosités. Ces objets, venus du Canada, des côtes africaines ou des Guyanes, racontent aussi l'histoire des explorations françaises outre-mer et la "première colonisation" française.

BSG, contrepoids d'olifant, XVIIe s

(Contrepoids d'olifant, Afrique orientale, XVIIe s.)

 

Dans le hall qui débouche sur l'escalier menant à la grande salle de lecture du premier étage, quelques manuscrits anciens sont exposés dans une lumière très limitée. Parmi eux, le plus ancien manuscrit de la bibliothèque : un évangéliaire carolingien du IXe s., tout simplement magnifique. On est surpris qu'un ouvrage si précieux et si fragile soit exposé, mais pourquoi pas si toutes les prudences et normes de protection sont prises. On est en tout cas loin de l'excessive prudence presque paranoïaque de la BnF que j'ai eu à subir autrefois.

Evangéliaire carolingien, IXe s

(Evangéliaire carolingien, IXe s., Saint Luc écrivant)

 

Nous accédons à la salle de lecture, une des premières réalisations de cette importance à faire usage de la fonte et du fer dans de telles proportions, et surtout, sans chercher à le cacher, en en faisant étalage. Lumineuse, fonctionnelle, usant de matériaux nouveaux avec élégance, la bibliothèque Sainte Geneviève, élevée en 1851 sur les plans d'Ernest Labrouste, est un manifeste de l'ére industrielle qui s'ouvre alors et de son esthétique. Conçue pour répondre à l'augmentation d'alors du nombre d'étudiants à Paris (surtout avec les lycées Louis-le-Grand et Henri-IV ainsi que la Sorbonne à proximité), elle semble devenue bien modeste aujourd'hui quand on connaît des monstres comme le site François-Mitterrand de la BnF.

Salle de lecture (3)

(Salle de lecture de la bibliothèque Sainte Geneviève)

 

Contournant le Panthéon, nous arrivons tout droit à l'église Saint-Etienne-du-Mont, une des plus belles de Paris sans doute mais une des plus mal connue car trop souvent éclipsée par l'énorme Panthéon qui draine le flot des touristes. Tant mieux, cela laisse plus de quiétude dans ce lieu. La façade frappe déjà, par sa symétrie avec fronton à l'antique, rosace à l'instar des grandes cathédrales gothiques, le tout surmonté d'un pinacle triangulaire; symétrie brusquement brisé par un clocher unique. Ce mélange étonnant forme au final un exemple harmonieux et rare à Paris de transition entre gothique finissant et renaissance (1492-1626). 

Eglise St Etienne du Mont

(Façade de l'église St-Etienne du Mont, 1610-1622)

 

Mais si la façade est très belle, l'intérieur recèle un joyau : le seul  jubé encore en place à Paris. Et pas un petit, un moche ou un contrefait : 

St Etienne du Mont, intérieur

(Eglise St Etienne du Mont)

 

Sa présence ici est d'autant plus surprenante qu'il s'agit d'un ouvrage tardif, installé en 1530, en pleine Renaissance. Et il appartient parfaitement à son époque : pas de réminiscence gothique ici, rien que le pur vocabulaire décoratif de la Renaissance, récité avec finesse et talent dans le marbre. 

Jubé

(Jubé, 1530)

 

Rien que pour admirer ce jubé avec sa richesse décorative, son marbre travaillé comme de la dentelle, sa tribune appuyée sur une voûte longue de neuf mètres, ses escaliers en colimaçon aux deux extrémités, l'église St Etienne du Mont mérite largement la visite.

Jubé, escalier

(Escalier du jubé)

 

Mais d'autres belles oeuvres sont visibles ici, à commencer par cette belle mise au tombeau en terre cuite du XVIe s., de grande qualité et dans un état exceptionnel. On peut également y voir un vieux sarcophage en pierre, aujourd'hui enserré dans une châsse, qui contint à la dépouille de Ste Geneviève.

Mise au tombeau, XVIe s

(Anonyme, Mise au tombeau, XVIe s.)

 

Les vitraux sont assez nombreux et les plus intéressants me semblent ceux du XVIIe s., qui présentent des éléments assez pittoresques. Dans la scène de la visite des anges à Abraham, on est saisi par le réalisme de la représentation du boucher qui dépèce son veau.

Vitrail, détail

(Vitrail : la visite des trois anges à Abraham, détail, début XVIIe s.) 

 

Mais on est encore plus surpris de voir que le vitrailliste a jugé bon de rajouter, dans un souci du détail piquant, un chien qui se régale à laper le sang qui se déverse dans un baquet.

Vitrail, détail (4)

(Vitrail : la visite des trois anges à Abraham, détail, début XVIIe s.) 

 

Autre détail qui fait fortement réfléchir certaines personnes : sur un des vitraux est représentée une belle arche de Noé, avec un mouton, un taureaux, un cheval, un chameau, un lion mais aussi... une licorne! (et une bestiole bizarre avec des points bleus, encore non identifiée). La question étant : si Noé n'avait pas oublié les licornes, que s'est-il passé depuis? 

Vitrail, arche de Noé (2)

(Vitrail : L'arche de Noé, début XVIIe s.)

 

On passe ensuite par la chapelle près de laquelle furent enterrés, comme le rappelle des plaques, les corps de Blaise Pascal et Jean Racine. Un bien beau repaire de jansénistes ma foi...

 

Nous finissons notre périple du jour par cette bonne vieille Sorbonne que j'ai fréquenté pas mal (mais jamais assez à mon goût). Bien que je connaisse un peu les lieux (en grande rénovation en ce moment), je n'avais jamais pu voir ce que nous vîmes aujourd'hui. En l'occurence, tous les grands salons de réception et de glorioles pour les diverses sommités du lieu sont accessibles. C'est un endroit assez grandiose, très XIXe s., et où le souvenir de Richelieu est pour le moins omniprésent (et où celà nous donne l'occasion de retrouver notre ami Champaigne, déjà largement évoqué plus haut).

Sorbonne, portrait de Richelieu

(Philippe de Champaigne, Portrait de Richelieu, Salon Richelieu, Sorbonne)

 

Mais pour moi, la Sorbonne, dont 90% de la structure actuelle date du XIXe s (et est due à Henri-Paul Nenot, lui aussi déjà évoqué plus haut *), est un monument qui vaut en soit la visite essentiellement pour ses peintures murales, magnifiques témoignage du goût de l'allégorie et de l'histoire si présent à cette époque de rationalisme et de volonté de progresser dans le savoir et les humanités. Je me souviendrais longtemps je crois de mes séminaires obligatoires du vendredi soir, qui se déroulaient dans l'amphithéâtre Guizot, où se trouvait, au-dessus de l'estrade, un grand tableau allégorique qui nous montrait une femme ôtant son voile blanc devant un barbu, le tout au milieu de ruines antiques, intitulé si ma mémoire est bonne : "La Grèce se dévoilant aux archéologues". Un petit bijou, fascinant, révélateur de toute une époque de découvertes concentrée dans la force d'un seul tableau. Et surtout quelque chose de distrayant lors de séminaires particulièrement peu intéressants.

* à toi de retrouver où, petit lecteur attentif !

 

Dans les salons habituellement invisibles au commun des étudiants, on ne peut pas dire que ce soit mal non plus, avec des références affichées plutôt prestigieuses; ici dans une allégorie que je présume être celle de l'éloquence, on retrouve les noms de Démosthène, Cicéron, Bossuet et Mirabeau, tandis que sa voisine, qui symbolise peut-être l'Histoire, se réfère à Hérodote, Tacite et Montesquieu. 

Fresque allégorique

(Je ne connais pas le le titre ni l'auteur de cette peinture, si un de mes rares lecteurs le connait, qu'il n'hésite pas à me le faire savoir)

 

Ces salons débouchent sur l'escalier d'honneur, qui n'est pas en reste niveau peinture édifiante. Une série de neuf tableaux signés Théobald Chartran orne la galerie qui surplombe cet escalier. Elle évoque l'histoire des sciences au travers de grands épisodes et personnages, tous français quand même, parce que bon, faut pas exagérer. On peut ainsi admirer Cuvier qui travaille sur ses fossiles, Buffon qui lit son traité d'histoire naturelle, Lavoisier qui fait une expérience ou Ambroise Paré qui rafistole un pauvre soldat esquinté.

Ambroise Paré au siège de Metz

(Théobald Chartran, Ambroise Paré au siège de Metz pratique la ligature des artère sur un arquebusier blessé - 1553, 1886-1889)

 

 Dans la salle des Autorités, ce sont des tableaux plus récents, du début du siècle, qui sont présents, avec plusieurs oeuvres de Clémentine-Hélène Dufau, seule femme qui a participé à la décoration de la Sorbonne. Ses tableaux, dans un style un peu naïf, font face à ceux, impressionnistes, d'Ernest Laurent. 

La zoologie

(Clémentine-Hélène Dufau, La zoologie, début XXe s.)

 

Nous repassons par la cour d'honneur de la Sorbonne, pour visiter la chapelle qui sort à peine de plusieurs années de travaux. La chapelle est à peu près tout ce qui a été conservé de l'ancienne Sorbonne. Et quand on dit ancienne, pas la Sorbonne médiévale, mais celle du XVIIe s., puisque le lieu, construit par Lemercier, a été voulu par Richelieu et abrite son tombeau. En fait de chapelle, il faudrait plutôt parler du mausolée de Richelieu. Bref, d'extérieur, le bâtiment a retrouvé sa splendeur, ce qui n'est pas encore le cas de l'intérieur dans lequel les travaux commencent à peine. L'ensemble est un autre exemple de l'art classique français.

Chapelle de la Sorbonne (4)

(Façade de la chapelle de la Sorbonne, 1626)

 

L'intérieur est assez vide et franchement de peu d'intérêt si l'on excepte le superbe tombeau de Son Eminence, où celui-ci est soutenu par la Foi et regretté par la Science, pas moins. Cette sorte de semi-gisant, oeuvre du grand Girardon, a survécu miraculeusement dit-on aux saccages de la Révolution par l'intervention physique d' Alexandre Lenoir lui-même, l'un des rares qui avait compris qu'on pouvait défendre la valeur artistique d'une oeuvre sans défendre son sujet ou son auteur, et que protéger le tombeau de Richelieu n'était pas défendre la mémoire du Cardinal-Duc. Seul le grand nez du cardinal aurait été brisé par un coup de hache (et restauré depuis).

Tombeau de Richelieu (4)

 

 

Voilà pour nos journées du patrimoine 2011. En somme, nous n'avons pas vraiment profité de ce que nous avions prévu mais nous avons découvert ou redécouvert ce que nous n'avions pas spécialement programmé de voir. Au final, cela nous a fait du bien de faire une balade un peu touristique au sein de notre propre ville. On repart très vite hors des frontières du périph' pour le prochain article.

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18 décembre 2011

Un jour d'été à Versailles

Quelques jours après notre retour de Turquie, un grand évènement nous attendait : la rencontre avec Sacha, notre chère amie russe, et son fiancé Alexis. Ils sont en France depuis quelques jours et sont déjà passés par la Normandie et la Bretagne, avant d'achever leur premier voyage en France à Paris. Nous  les retrouvons au métro le plus proche pour les amener passer une journée épuisante à Versailles.

Ch_teau

Certes, nous, nous connaissons déjà très bien Versailles, depuis plusieurs années et j'ai déjà évoqué cette merveille à plusieurs reprises :
- Le petit Trianon

- La belle exposition sur la science à Versailles

- Un petit tour rapide un jour d'hiver 2010

 

Bref, nous voici en route tôt le matin. Nous achetons des viennoiseries à la boulangerie et nous allons les grignoter dans les jardins.

Sacha_et_Alexis

(Petit-déjeuner dans les jardins)

 

J'ai déjà pré-acheter les billets, histoire de gagner du temps dans le système d'accès au château qui est tout sauf pratique et bien pensé. Bien entendu, nous guidons nos amis à travers les Grands Appartements, que nous connaissons plutôt bien. Je ne vais pas revenir sur toute cette partie de la visite, mais plutôt sur quelques détails ou lieux que nous n'avions, malgré nos multiples visites, pas encore vus.

Portrait_en_cire_de_Louis_XIV

(Antoine Benoist, Portrait de Louis XIV, cire colorée, 1705)

 

Désormais visible (il me semble que ce n'était pas le cas autrefois), il y a ce portrait de cire très connu du roi-soleil, dix ans avant sa mort. Le roi y est représenté dans toute sa vérité, de façon crue, avec un grand réalisme. Il s'agit sans doute de l'un des portraits qui nous donne le mieux à voir à quoi ressemblait réellement le vieux Louis XIV. Une belle oeuvre très fragile qui mérite un coup d'oeil.

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(Grand cabinet de Madame Victoire)

 

Lors de notre visite, les petits appartements du rez-de-chaussée, qui abritèrent longtemps Mesdames Victoire et Adélaïde, deux des filles célibataires de Louis XV, après avoir servi d'appartements des bains sous Louis XIV, étaient ouverts. Ces pièces, d'un beau goût XVIIIe, méritent une petite visite et j'ignore pour quelle raison je n'avais encore jamais pu les voir. 

Chambre_de_Mme_Victoire

(Chambre de Madame Victoire)

 

Cet été, un artiste contemporain de plus a été mis à l'honneur dans les jardins de Versailles. Comment expliquer ce que j'en pense?... Disons que si je pensais que Jeff Koons n'avait pas sa place dans le château mais égayait un peu le jardin, là on est vraiment en présence d'oeuvres qui risquent vraiment de donner une image un chouïa pourrie aux millions de visiteurs étrangers qui passeront une seule fois dans leur vie ici. Il s'agit purement et simplement de gigantesque morceaux de ferraille rouillée, dans le genre Richard Serra mais en moins marrant. Bref, c'est nul.

Cochonnerie_contemporaine

(Oeuvre de Bernar Venet)

 

 

Nous sommes dans une journée de grandes eaux musicales, les bosquets généralement fermés sont donc accessibles, ce qui est très agréable et constitue un vrai plus pour nos visiteurs moscovites. Nous repassons ainsi dans les toujours superbes bosquets de la Salle de Bal, de la Colonnade, de l'Encelade, etc...

Bosquet_de_l_Encelade

(Bosquet de l'Encelade)

 

 Nous nous dirigeons ensuite vers le Petit Trianon et le domaine de Marie-Antoinette. Ce charmant ensemble, si parfait exemple du goût de la fin du XVIIIe s. pour les parcs à fabriques, nous séduit toujours autant et semble faire un certain effet sur nos amis également.

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(Maison du gardien)

 

J'ai toujours beaucoup aimé cette campagne d'opérette, rousseauiste et idéalisée au possible, miraculeusement conservée à travers les épreuves de l'histoire. En plus, en cette fin d'été avec des touristes finalement pas si nombreux que cela à s'y être aventurés, la promenade est un réel plaisir.

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(Tour de Marlborough et laiterie)

 

S.M. la Reine venait ici jouer à la fermière et l'on peut encore aujourd'hui, grâce à la ferme pédagogique, observer des animaux de ferme bien gras, ce qui plaît toujours aux enfants...

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(Lapins)

 

... aux enfants et aux plus grands, n'est-ce pas Sacha?

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(Bonjour petit âne!)

 

 Exceptionnellement, le petit théâtre de Marie-Antoinette est également ouvert! Moi qui pensais ce lieu accessible uniquement sur rendez-vous, je suis ravi. Ce micro-théâtre est un caprice de la Reine et ne servit que très peu à vrai dire; achevé par Mique en 1780, il ferma définitivement en 1785 après l'affaire du collier. La Reine et ses amis jouèrent ainsi plusieurs fois la comédie sur cette scène, dans un joli décor baroque, devant une salle de 160 places tout de même. A la visite, on a pourtant l'impression d'un théâtre de poche. L'espace étant très sombre, ma photo est très moche, mais elle donne une vague idée.

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(Petit théâtre de Marie-Antoinette)

 

Après cette balade aux Trianon, nous revenons vers le Grand Canal où débutent les grandes eaux musicales. Il est toujours particulièrement agréable de profiter des jardins et bosquets où jaillissent les fontaines, au son des compositions de Lully ou de Rameau. 

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(Bassin d'Apollon)

 

Pour la première fois également, je peux voir le bosquet des bains d'Apollon, où se trouve un rocher creusé d'une grotte, où se trouvent de superbes groupes sculptés par Girardon et Regnaudin. Ces trois groupes ornaient autrefois la célèbre grotte de Téthys, détruite en 1684. Lors de l'aménagement de ce bosquet à la fin du XVIIIe s., on y a transporté les sculptures (aujourd'hui remplacées par des copies).

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(Bosquet des bains d'Apollon)

 

Pour le reste de notre petit parcours dans ces bosquets et parterres nord, quel meilleur guide que Louis XIV lui-même? Le Roi-Soleil a rédigé, on ne sait pas vraiment pourquoi, plusieurs versions d'une sorte de mini-guide de visite des jardins, intitulé "Manière de montrer les jardins de Versailles". Certes, c'est succinct et cela manque fortement de style; à vrai dire, on croirait plus un bête aide-mémoire qu'un quelconque écrit destiné à plaire (et il n'y a même pas de petites étoiles comme dans le Michelin). Néanmoins, le parcours que le Roi propose est toujours réalisable dans certaines parties des jardins.

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(Bosquet des Trois fontaines)

 

"On entrera aux trois fontaines par en haut, on descendra, et après avoir considéré les fontaines des trois étages, l’on sortira par l’allée qui va au Dragon."

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(Bassin du dragon)

 

"On tournera autour du Dragon , et l’on fera considérer les jets et la pièce de Neptune."

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(Bassin de Neptune)

 

 

 "On ira à l’arc de Triomphe, l’on remarquera la diversité des fontaines, des jets, des nappes et des cuves des figures et les différents effets d’eau."

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(Bosquet de l'arc de triomphe, Fontaine de la France triomphante)

 

- Merci Votre Majesté de ce petit bout de chemin avec nous à travers les jardins. 

- "On resortira par le Dragon, on passera par l’allée des Enfans..."

- Oui bon Louis, t'es gentil, tu me laisses parler maintenant.

 

Donc, nous arrivons au bosquet de l'arc de triomphe, où une superbe fontaine probablement restaurée récemment représente la France triomphante. Il n'y a pas d'arc de triomphe, mais une belle sculpture contemporaine. D'après Arcimboldo, l'artiste américain Philip Haas a réalisé une grande sculpture en fibre de verre, très réussi et qui pour le coup s'intègre parfaitement dans l'environnement. J'ai beaucoup aimé cette initiative en tout cas. Et après on dira que je suis hostile à l'art contemporain à Versailles, non mais je vous jure!

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(Philip Haas, Hiver, d'après Arcimboldo, 2010) 

 

Complètement crevés, nous repartons vers Paris. Après un peu de repos, la soirée s'est fini formidablement autour de crèpes et de cidre. Promis Sacha, on vient vous voir dès que possible. Le prochain repas que nous prendrons ensemble, ce sera à Moscou.

Bassin_de_la_pyramide

(Bassin de la pyramide)

 

 

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11 décembre 2011

Safranbolu et le retour des chats

Finalement, nous arrivons à Safranbolu de nuit. Les gens nous indiquent que la gare routière est très loin du centre-ville, et qu'il faut absolument prendre un taxi. Connaissant un peu les Turcs, leur tendance à l'exagération et leur propension à te faire monter dans le taxi d'un copain plus ou moins filou, nous y allons à pied.

Mal nous en aura pris. Le trajet est réellement long tant la ville paraît scindée en plusieurs petites entités distinctes. Et ça descend, et ça monte, etc... Nous arrivons vers le centre, nous débattons face à la tentative d'escroquerie d'un hôtel bien situé qui essaie de nous attirer chez lui en proposant d'appeler l'hôtel déjà réservé pour soi-disant se renseigner, mais en réalité pour le décommander. Je quitte le lieu excédé. On finira par trouver après bien des difficultés notre hôtel. Le moins cher que j'ai pu trouver en cette saison. Safranbolu bénéficie d'un classement UNESCO et d'une forte attractivité touristique : la ville est pleine, les hôtels aussi et les prix sont élevés.

Vue depuis l'hôtel (2)

(Vue depuis la fenêtre de l'hôtel)

 

Le joli konak rénové où nous descendons s'intitule hôtel, mais vu l'ambiance un peu désordonnée et cosmopolite, il rappelle plutôt quelque chose entre l'auberge de jeunesse et l'hôtel de backpakers. Nous croisons deux françaises, quelques autres nationalités et surtout une quantité très impressionnante de.... coréens! Je n'ai aucune idée de la raison pour laquelle cette nationalité pourtant discrète dans la foule touristique en Turquie est si présente ici particulièrement.

Bref, nous allons assez vite dormir, alors qu'à l'extérieur, la pluie tombe à verse. Après nos déboires, la chaleur d'un bon lit est vraiment un réconfort formidable pour nos petits corps fatigués.

Hôtel

(Fenêtre de l'hôtel) 

 

Le lendemain, nous partons assez tôt pour explorer la ville : comme nous devons à tout prix regagner Istanbul au plus tard ce soir et qu'il faut compter six bonnes heures (plus les bouchons), nous sommes en route dès potron-minet (et je n'ai pas choisi cette expression au hasard). 

Place principale, konak, hammam, mosquée

(Place principale du vieux Safranbolu)

 

Il pleuvote ce matin, mais rien de rédhibitoire. L'heure matinale et le temps ont découragé les autres touristes qui paraît-il envahissent la ville. Et il est vrai que, presque seuls dans cette jolie ville, la découverte n'en est que plus agréable. La place centrale est bordée de joli konaks, cette vieilles maisons ottomanes à pans de bois. L'intérêt de Safranbolu, qui lui vaut un classement UNESCO, c'est son ensemble exceptionnel de vieilles maisons de ce type, la plupart du temps très bien restaurées. 

Konaks du vieux Safranbolu

(Safranbolu)

 

Mais il n'y a pas que des maisons; les bâtiments essentiels de la vie turque sont là, avec une petite mosquée et un très beau hammam ottoman qui donne également sur la place centrale.

Cinci Hamami

(Cinci Hamamı)

 

Safranbolu a construit sa prospérité au XVIIe s. par sa situation sur les grandes routes commerciales terrestres, mais surtout, comme son nom l'indique, par le commerce du safran. Jusqu'au XIXe s., les habitants enrichis se font construire de belles maisons, les plus riches allant jusqu'à s'en faire construire deux, une dans la ville basse et une dans la ville haute, pour pouvoir "migrer" selon la saison de l'une à l'autre.

 Aujourd'hui, la ville tire sa prospérité du tourisme et on y voit de très nombreuses boutiques. Pourtant, comme nous sommes encore loin de l'heure d'affluence, nous n'avons pas l'impression d'un excès; en fait, il n'y a au début de notre promenade qu'une seule boutique ouverte, celle donnant sur la place principale, là où s'arrêtent les dolmuş. 

Place principale, boutique

(Boutique de souvenirs)

 

Un autre bâtiment se signale particulièrement dans le centre-ville par son allure de forteresse, c'est le Han de la ville, autrefois coeur battant du commerce de la ville. Aujourd'hui, le lieu est transformé en hôtel de luxe, qui fait payer les touristes pour prendre des photos à l'intérieur. 

Cinci Hani

(Cinci Hanı, 1640-1648)

 

Mais comme il n'y avait pas de gardien et que personne ne nous a emmerdé (sûrement parce que nous avions l'air de clients potentiels très fortunés), nous avons pris des photos gratuites, ce qui est la moindre des choses. L'intérieur de cette énorme bâtisse du XVIIe s. est à peine moins austère que l'extérieur.

Cinci Hani (4)

(Cinci Hanı, intérieur)

 

Safranbolu est notre dernière étape, mais c'est une étape très importante car elle signe le retour d'un élément essentiel de notre voyage, un élément curieusement assez absent depuis que nous sommes en pleine Anatolie. Car ni à Ankara, ni à Sivas, ni à Amasya nous n'avions revu l'un des charmes essentiel de la Turquie : les chats! Dans la paisible et endormie Safranbolu, les greffiers sont légion, à notre grande joie. 

Le regard du greffier

(Le regard plissé du matou)

 

Nous nous enfonçons un peu plus dans la ville, à travers des ruelles plus étroites et tortueuses. Nous passons dans la rue Manufaturacilar, où se trouve un bedesten (marché), dont toutes les boutiques en bois sont encore fermées. Nous n'y croisons que quelques vieux qui errent ou qui discutent. 

Manufaturacilar et Izzet Mehmet Pasa Camii

(Manufaturacilar et mosquée Izzet Mehmet Paşa)

 

 On voit dans cette rue l'une des plus jolies façades de la ville, celle de la Mektepçiler Evi, décorée de moulages en plâtre très étonnants et variés.

Mektepçiler Konagi (2) 

(Mektepçiler Evi)

 

Après quelques minutes, nous arrivons en vue de curieuses boutiques, sans aucun vendeur à l'horizon. Il y a un antiquaire, un vendeur de tapis et un boulanger. Intrigués, nous allons y voir de plus près : les boutiques sont encombrées de matériel d'éclairage, le pain est faux : ces endroits servent de cadre à des tournages, ce ne sont que des aménagements de cinéma dans une très belle maison. Il est vrai que Safranbolu est un peu un rêve pour un tournage, si l'on excepte le climat peu clément. 

Trucs de tournage

(Fausses boutiques)

 

Toute la ville est pittoresque, mais le quartier de la rivière Gümüş est le sommet en la matière. Un petit pont enjambe cette petite rivière encaissée dans une sorte de minuscule gorge. Sous les arches sont taillés des sortes de casiers étayés de bois, qui servent en fait de pigeonniers à de pauvres ramiers recroquevillés par la fraîcheur de cette matinée. De l'autre côté, surplombant la rivière, se trouvent des maisons en bois qui paraissent en équilibre assez instable. Plus loin en longeant la rivière, se trouvent, paraît-il, les restes d'un moulin et d'une tannerie. 

Près de la petite rivière

(Maison au-dessus de la rivière Gümüş)

 

Une remarque : ici, comme relativement souvent en Turquie (plus souvent qu'en France en tout cas), on voit - étrange contraste avec la saleté des parcs publics - des panneaux solaires individuels sur les maisons, ce qui témoigne d'un certain souci écologique et plus sûrement encore économique. Cette solution offre l'intérêt de ne pas dénaturer ni les paysages ni le patrimoine.

Konak et panneau solaire

(Konak équipé d'un panneau solaire)

 

De ruelles en ruelles, de konaks en konaks, la ville s'élève doucement vers Hıdırlık Tepesi, un petit sommet qui domine la ville, en offrant de très belles vues sur le vieux Safranbolu.

Vue depuis la colline (2)

(Vieux Safranbolu)

 

Au sommet de cette colline, outre de belles vues, on trouve une tour de l'horloge assez sobre datée de 1797 et l'ancien palais du gouverneur, un manoir massif du début du XXe s. qui abrite aujourd'hui un musée ethnographique (que nous n'avons pas visité, il n'était pas encore ouvert) 

Palais du gouverneur (1906), musée de la ville

(Hükümet Konağı, 1906)

 

Nous redescendons vers la place principale où nous nous faisons un copain particulièrement sympathique. Au début, nous nous sommes contentés de le caresser, mais le bougre nous a suivi dans toute la seconde partie de notre promenade, se faisant même à l'occasion transporter dans nos bras en ronronnant.

Copain 

(Câlin) 

 

Nous passâmes dans le quartier du bazar aux métaux qui se réveillait doucement, avec notre adorable chat dans les bras. Jusqu'au moment où nous avons pu mesurer que si les Turcs aiment les chats, ils ne le portent pas non plus une adoration sans borne. L'un des ferblantiers nous a proféré un truc du genre : "Ne pose pas ton chat là", sous-entendu "pas devant ma boutique sinon il viendra et je devrai le chasser". J'ignore pourquoi les commerçants, sans pour autant leur faire du mal, chassent les chats de chez eux avec une telle constance. Surtout chez un marchand de métaux. Fortement obligés, nous avons donc repris notre copain dans les bras.

Bazar aux métaux

(Bazar des métaux)

 

Mais il est déjà 10h30 et le moment de se diriger vers l'otogar arrive, non sans un dernier coup d'oeil à la vieille ville. Le but de l'opération est de repasser prendre nos sacs à l'hôtel et remonter tranquillement les quelques kilomètres jusqu'à la gare routière. Non loin de l'hôtel, une bande de chats nous accueille. Moins sympathiques que notre ami rouquin, ils ne sont néanmoins pas hostiles et l'un d'eux possède des yeux vairons, une caractéristique fréquente chez les chats turcs de la race "de Van", à laquelle le chat en question n'appartient pourtant pas. 

Yeux vairons (2)

(T'as de beaux yeux tu sais)

 

Après avoir passé le grand mur qui proclame la fierté de la ville, nous remontons, en suivant la route qui grimpe fortement, ornée de konaks assez dispersés. Il faut presque bénir le temps d'être aussi maussade, cela nous évite de suer comme des boeufs et nous permets de ne suer que comme des veaux. 

Fierté

 

Nous passons ainsi au travers de la ville haute, elle aussi bâtie de konaks cependant en nombre bien moindre et de façon beaucoup plus éparpillée. C'est la partie moins touristique de la ville, mais elle ne manque pourtant pas de charme. 

Konak et fontaine

(Konak, 1913)

 

Nous arrivons à la gare routière, où il nous faut attendre midi trente avant d'avoir un bus pour Istanbul. Mais ici encore, malgré une bonne heure d'attente, nous ne nous ennuyons pas grâce à nos amis chats et à nos amis turcs. Nous faisons ainsi connaissance avec un petit diable noir et blanc qui s'acharne sur notre sac comme sur un boss de fin de niveau. 

Chat joueur (4)

(Grrr)

 

Jusqu'au moment où, s'étant bien défoulé, il trouve un repos bien mérité et ronronnant sur les genoux de Louise.

Copain (4)

(Dodo)

 

Les vendeurs des différentes sociétés d'autobus s'ennuient ferme mais sont plus sympathiques et c'est sans compter sur un petit bonhomme qui ne doit pas excéder le mètre cinquante, cheveux gris, petite moustache, avec lequel nous discutons un peu, plus à base de gestes qu'autre chose. Il souhaite clairement me montrer quelque chose, en lien avec le chat visiblement. Il m'amène dans un autre coin de la gare pour me montrer que les otogar sont un lieu d'accueil bien meilleur pour les chats que les boutiques des ferblantiers. Les chauffeurs ou Dieu sait qui a installé un carton et des gamelles de nourriture et d'eau pour une chatte et ses petits, qui roupillent comme des bienheureux.

Tas de copains potentiels

(Une scène touchante)

 

 

Nous rentrons à Istanbul. Le voyage doit durer environs six heures, et nous sommes à peu près dans les cordes. Du moins, jusqu'à l'arrivée dans les faubourgs asiatiques de la ville. Et là, aux embouteillages monstres et pourtant habituels qui ferait passer le périphérique parisien pour une route de campagne dégagée, on mesure à quel point Istanbul est une mégalopole tentaculaire, grouillante et surchargée.

Embouteillages

(Embouteillages)

 

Nous arrivons finalement deux heures plus tard que prévu, la nuit est déjà tombée. Nous repassons à l'hôtel du début, à la surprise de nos hôtes. J'en profite pour leur demander, pour plus de sécurité, un taxi pour le lendemain matin.

Nous passons la soirée à chercher un marchand de tapis encore ouvert. Celui que nous trouvons fait de belles choses, mais il pratique des tarifs un peu élevés. Nous finissons par le marché de ramadan où quelques emplettes nous permettent de nous faire plaisir et d'acheter quelques cadeaux pour la famille. Nous partons nous coucher, fatigués mais heureux de ce superbe voyage composé par nos seuls soins. 

Un nouveau message sur la mosquée bleue

 

 

Le lendemain, le taxi nous amène à l'aéroport à toute vitesse. Nous y dépensons nos dernières livres turques en gourmandises typiques et nous repartons, destination Bâle-Mulhouse. Cette fois, notre voyage est fini et il a été formidable. Nous avons découvert un pays chaleureux et au patrimoine naturel et historique exceptionnel. Je sais avec certitude que nous y reviendrons : le grand Est du pays nous appelle, mais aussi la Cappadoce hors-saison ou la côte égéenne et ses villes antiques.

 

 

Güle Güle!

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05 décembre 2011

Vieilles villes ottomanes : Tokat et Amasya

 Nous quittons Sivas la tête encore pleine des rencontres et des découvertes des deux jours précédents. Nous nous rendons d'abord assez rapidement à Tokat, une ville assez importante qui se trouve entre Sivas et notre prochaine étape Amasya.

Tokat est une vieille ville ottomane, avec un patrimoine de konaks assez jolis, pas tous dans état exemplaire de conservation. Ce ne sera pas la ville la plus exceptionnelle de notre voyage loin de là, mais elle présente pas mal de petites choses intéressantes qui nous ont occupé quelques heures avant de repartir.

 

La ville ancienne et les principaux points d'intérêt le long d'une grande avenue, la GOP ou Gazi Osman Paşa Bulvarı et dans les rues proches. Nous décidons donc de descendre cette rue depuis l'otogar jusqu'à la tour de l'horloge de la ville. 

Tour de l'horloge

(Saat kulesi (tour de l'horloge), Tokat)

 

La ville vaut le coup d'oeil pour ses beaux konaks. Dans le quartier sud autour de la tour de l'horloge, ils sont plutôt cossus et bien entretenus. L'un d'eux est même devenu un musée reconstituant les pièces et la vie dans les maisons ottomanes du XIXe s. Hélas, le lieu est fermé entre midi, et nous n'avons pas franchement le temps de poireauter une demi-heure dans le café attenant. 

Latifoglu Konagi (2)

(Latifoğlu Konağı, XIXe s.)

 

Cette région de Turquie est très montagneuse et la plupart des villes où nous passons offrent un paysage de vallée encaissée dominée par des montagnes particulièrement peu verdoyantes. Souvent, une forteresse ancienne passablement ruinée domine ce paysage impressionnant. 

Citadelle (2)

(Citadelle, Tokat)

 

Remontant le GOP Bulvarı, nous nous attardons un peu à la mosquée Ali Paşa, une jolie mosquée ottomane du XVIe s., assez classique. 

Ali Pasa Camii (6)

(Ali Paşa Camii, 1572)

 

La mosquée forme un ensemble très agréable avec le türbe du fondateur et le hammam qui porte également ce nom.  

Hammam Ali Pasa (5)

(Ali Paşa Hamamı)

 

 Mais surtout, Tokat est une ville réputée pour ses indiennes, des soieries imprimées au moyen de tampons en bois. Nous pénétrons donc dans un des han de la ville, histoire de se faire une idée par nous-mêmes.  Et effectivement, si comme la plupart du temps le rez-de-chaussée est occupé par un café, l'étage est rempli exclusivement de boutiques d'indiennes. Le lieu est assez peu fréquenté et semble baigner dans une douce torpeur.

Tas Hani, boutiques d'indiennes

(Taş Hanı, 1631)

 

Sur place, dans une des boutiques, nous détaillons un peu les indiennes, sans nous faire emmerder par les vendeuses. Nous allons vers elles et demandons quelques explications, données de très bonne grâce. On nous montre la façon dont les tampons sont appliqués sur les soieries et même un tampon en cours de fabrication. Les indiennes ne sont pas réalisées ici mais dans un autre han de la ville. Ici, dans ce très beau caravansérail restauré, c'est un peu la vitrine, ce serait le lieu "à touristes" s'il y avait le moindre touriste.

Découpe du tampon de bois 

(Tampon en cours de fabrication)

 

Finalement, nous arrêtons notre choix sur une indienne blanche avec un motif de karagöz. Le motif n'est pas très fréquent dans la production du coin, on trouve plus de motifs floraux ou de ce petit cerf aux très grand bois qu'on trouve dans l'art de l'Anatolie ancienne (cf. article sur le musée d'Ankara).

Indienne et tampons

(Karagöz Karagöz! Hacivat Hacivat!)

 

Un peu plus loin, car rien n'est vraiment loin dans cette ville, se trouve l'ancienne Gök Mederse, devenue aujourd'hui le musée d'archéologie locale. Il s'agit d'un joli bâtiment de style seldjoukide bâti, comme à Sivas, pendant la domination mongole sur la région.  

Gök Medrese

(Gök Medrese, 1275)

 

Le musée nous semble d'un intérêt assez relatif et nous n'avons pas énormément de temps à consacrer à Tokat. Nous continuons notre chemin dans les quartiers proches qui s'étalent en pente douce sous le massif montagneux.

Vieux quartiers ottomans (2)

(Vieux quartiers de la ville)

 

Ces vieux quartiers ottomans sont assez abîmés et ce sont visiblement des quartiers populaires. Les maisons traditionnelles donnent à toute cette zone un grand charme malgré leur état parfois dégradé.  

Vieux quartiers ottomans (5)

(Piments séchant le long d'une façade)

 

Par moments, cette ville d'un peu plus de 100 000 habitants tout de même (l'équivalent d'une ville comme Metz ou Orléans) prend des airs franchement campagnards et rappelle ce qu'on aperçoit fréquemment au bord des routes et dans les petites villes. 

Marchand de pastèques et de balais

(Marchand de pastèques et de têtes de balais)

 

La Hatuniye Camii est une jolie petite mosquée ottomane bâtie par le sultan Beyazıt II pour sa mère. D'époque ottomane, elle utilise pourtant des éléments rappelant l'art seldjoukide, notamment dans son beau portail. 

Hatuniye Camii (3)

(Portail de la Hatuniye Camii, 1485)

 

On peut voir dans cette ville quelques anciennes hostelleries de derviches, plutôt bien restaurées. Celle-ci, la Halef Sultan Zaviyesi, est typique de l'art seldjoukide mais également construite à la période de la domination mongole. On est très gentiment accueilli dans ce qui est devenu aujourd'hui une sorte de petit centre culturel doté d'une bibliothèque. On peut y voir l'ancienne salle de prière et diverses salles voûtées qui servaient à l'accueil des derviches. 

Halef Sultan Türbesi (2)

(Halef Sultan Zaviyesi, 1292) 

 

Un certain nombre de petits türbe sont également disséminés dans la ville. Ce tombeau, toujours d'époque ilkhanide, est l'une des plus jolis, par son architecture inhabituelle et  fenêtres soulignées par une frise et des bandeaux sculptés.

Sentimur Türbesi

(Sentimur türbesi, 1314)

 

Pour finir la visite de Tokat, un petit mot sur le grand homme local qui a donné son nom à la grande artère de Tokat : Gazi Osman Paşa. Il s'agissait d'un général ottoman du XIXe s. qui s'est notamment battu contre l'empire russe avant de finir ministre de l'armée. Mais surtout, et admirez l'art de la transition, ce brave homme était né à Amasya, notre prochaine ville-étape...

Gazi Osman Pasa

(Gazi Osman Paşa (1832-1900))

 


 

Environ deux heures et deux cents kilomètres plus loin, nous arrivons à Amasya, ancienne capitale du royaume hellénistique du Pont et ancienne ville ottomane réputée pour son charme. Cernée de massifs montagneux, la ville est traversée par le fleuve Yeşilırmak (Rivière verte, fleuve Iris pour les Anciens).

Le long de la Yesilirmak 

 

La ville est assez étendue et nous galérons un tantinet pour trouver la vieille ville où n'avons pas réussi à réserver le moindre hôtel à distance sur le net. Il va donc falloir, comme à Sivas, ajouter au crapahutage un peu compliqué dans la ville, la difficulté de trouver à se loger dans une ville beaucoup fréquentée touristiquement que les précédentes. En conséquence, le nombre d'hôtels est également plus grand. Un peu perdus et ne sachant lequel choisir, nous allons vers l'un de ceux indiqués dans le guide Michelin, un ensemble de trois konaks transformé en pension. L'ensemble est très agréable et sympathique, d'un prix assez abordable, mais mon guide avait raison de préciser "réservez en saison", car il ne reste plus pour le soir-même qu'une seule chambre, la plus petite. Cela nous convient néanmoins parfaitement et la chambre est charmante même si elle n'arrive pas à la cheville de ce que nous avons connu à Ankara. Comme de nombreuses grosses villes des environs, elle est dominée par une forteresse construite on ne sait trop comment sur l'un des sommets environnants depuis l'Antiquité et remaniée de nombreuses fois jusqu'à l'époque ottomane. 

Citadelle

(Citadelle) 

 

La citadelle comporte également quelques partie bien moins élevées dans le massif, qui prennent directement derrière les dernières maisons de la ville ottomane située sur la rive gauche. Cette partie ancienne ne représente qu'un tout petit morceau de la ville, mais elle possède un charme incroyable.

Citadelle inférieure (2)

(Citadelle)

 

 Tout cela est terriblement photogénique depuis la rivière, où l'on voit successivement à mesure que le regard s'élève, les maisons ottomanes, les tombeaux des rois du Pont et la citadelle supérieure.

Tombeaux des rois du Pont (3)

(Tombeaux des rois du Pont, IVe - IIIe s. av. J-C) 

 

Ces curieux tombeaux sont l'une des grandes attraction de la ville et nous décidons d'y aller. Finalement, ce sera un peu à regret et si nous avions su peut-être nous serions-nous abstenus. En effet, le lieu n'est pas encore fermé mais le sera à 19h00 nous indique le gardien du lieu, un personnage plutôt antipathique qui a la charge de faire payer l'entrée de ce site plutôt mal entretenu. J'aurais dû me méfier; le guide bleu ne signale rien de spécial mais le Michelin dit que l'accès à ce lieu est "pour les plus sportifs". Et en effet, il faut trouver par où y grimper! Un "chemin" est très vaguement tracé sur des pierres lisses et glissantes qu'il faut véritablement escalader... Et les tombeaux en eux-mêmes, si admirables depuis le bas, sont particulièrement décevants une fois en haut : vides, sales, avec des graffitis, ils sont plutôt une honte qu'une gloire. Le genre de site dont il vaut mieux ne pas s'approcher de trop près en fait.

Tombeaux des rois du Pont (7)

(Tombeau)

 

On est toutefois un peu récompensé de nos efforts si on jette un oeil sur les environs. La vue sur la ville et la vallée de la Yeşilırmak est tout simplement superbe. On y voit très bien les konaks de la vieille ville.

Amasya

(Vue depuis les tombeaux rupestres)

 

On voit très bien, sur la rive droite, l'ancien han en ruine et la mosquée au minaret torsadé, dont nous reparlerons plus loin. 

Tas Hani

(Taş Hanı et Burmalı Minare Camii vus depuis les tombeaux)

 

Juste en dessous des tombeaux, dans l'espace aplani entre eux et la ville, dans l'enceinte de la citadelle inférieure, se déroulent diverses fouilles archéologiques. Le lieu abritait en effet le palais des rois du Pont et plus tard, le palais ottoman où l'on envoyait en tant que gouverneur de la ville le prince héritier de l'empire, afin qu'il se forme aux affaires du pouvoir. Un peu comme si en France, on avait refourgué le gouvernement d'une grande ville du royaume au Dauphin. 

Fouilles archéologiques (4) 

(Fouilles archéologiques en cours)

 

Nous prenons un peu de temps pour explorer cette zone archéologique où l'un des bâtiments les mieux mis en valeur est l'ancien hammam du palais, construit au XIVe s. et utilisé jusqu'au XIXe s.

Ruines du hammam principal du palais (2)

(Hammam, XIVe s.)

 

 Nous marchons jusqu'au tunnel menant à d'autres tombeaux. Les différents tunnels font encore l'objet d'hypothèses; la plus probante semble celle de points d'accès pour se ravitailler en eau, surtout en voyant de près ce tunnel où l'on voit très nettement des traces de conduites ou de petits canaux sur le sol. La présence d'un hammam à quelques dizaines de mètres renforce cette opinion.

Passage dans la montagne (2)

(Tunnel)

 

Ayant finis notre visite, nous redescendons vers la sortie. Il doit être 19h10 et nous n'avons entendu aucun bruit ni avertissement, rien. Et l'énorme porte en métal est fermé, verrouillée! Le connard velu qui sert de gardien au lieu ne s'est absolument pas préoccupé de savoir s'il restait quelqu'un... Nous sommes enfermés, et une touriste israélienne également... Nous crions et surtout, je tambourine comme un sonné dans la porte. Quand je commence à donner de grands coups de pied dans la serrure pour essayer de la faire sauter et qu'elle commence à se tordre, la porte s'ouvre sur un jeune garçon envoyé par le gardien qui se trouve un peu plus bas, goguenard. Nous l'insultons, en français ou en anglais. C'est inutile, il ne comprend rien, mais ça défoule un chouilla.

Bref, notre après-midi à Amasya n'aura été ni très réussie ni très reposante...

 

 Une fois cet épisode pénible passé, nous errons un peu le long du fleuve, admirant la rive gauche et ses maisons. Et soudain, nous apercevons une étrange lueur à flanc de montagne : un incendie. En fait, il ne s'agit guère plus que d'un feu de broussaille, mais il est tout de même relativement proche des premières maisons. 

Incendie (2)

(Au feu!)

 

Nous finissons la soirée dans un petit bar-restaurant situé dans un grand konak et surtout fréquenté par des jeunes. La musique est trop forte, mais la nourriture et le cadre sont excellents.

Finalement, malgré les légères déconvenues de la journée, la soirée est plus reposante et la nuit tout à fait bonne. Le lendemain, nous sommes sur le pied de guerre assez tôt et nous partons en vadrouille sur la rive droite, à la découverte des divers monuments qui s'y trouvent.

 En fait, nous longeons la rivière de l'autre côté, admirant la très belle rive gauche et nous attardant aux différents points d'intérêt de la rive droite, à commencer par la mosquée Beyazıt II et son "ensemble" (külliye) composé d'un imaret, une médersa et d'une bibliothèque. Cet ensemble du XVe s. est beaucoup plus typique des débuts de l'art ottoman, inspiré par l'art byzantin et se détachant fortement des influences seldjoukides.

Portail en marbre

(Portail de la Sültan Beyazıt Camii, 1485)

 

Les coupoles du portiques sont très jolies, décorées de peintures probablement du XVIIIe s. représentant notamment la mosquée et sa fontaine aux ablutions. L'intérieur de la mosquée est plutôt sobre, avec un beau minbar en marbre. Tout cet ensemble social est situé dans un très agréable parc assez peu fréquenté à cette heure de la journée (il est environ 9h00 du matin).

Sültan Beyazit Camii, détail du portique (2)

(Peintures des coupoles du portique)

 

Un peu plus à l'ouest se trouve un autre exemple d'architecture seldjoukide, le bel ensemble constitué par la Gök Medrese (une médersa devenue aujourd'hui une mosquée) et le türbe de son commanditaire. Contrairement à beaucoup d'autres édifices religieux, celui-ci n'est pas en superbe état et pas entretenu à la perfection. Il reste néanmoins un très beau témoignage d'architecture seldjoukide, avec son petit minaret octogonal garni d'une frise de briques émaillées bleues.

Gök Medrese (3)

(Gök Mederse, 1266-1267)

 

 Juste à côté de la médersa-mosquée, on trouve donc le tombeau, assez monumental, du fondateur, un certain Torumtay. On y remarque surtout de jolis décors sculptés.

Torumtay Türbesi (2)

(Torumtay türbesi, 1278)

 

Nous longeons la rivière en suivant une douce promenade agrémentée de buste des souverains et princes venus s'essayer au gouvernement dans cette ville.  

Beyazit II

(Buste du sultan Beyazıt II)

 

Les vues sur les maisons de l'autre rive, les tombeaux rupestres et la citadelle sont superbes et sont un véritable à appel à les photographier. Pour des raisons inconnues, on a installé des moulins à eau dans la rivière, visiblement assez récemment.

La carte postale parfaite

(Moulin, konaks, tombeaux)

 

Nous passons dans diverses petites mosquées, près de la tour de l'horloge, un édifice visiblement assez fréquent dans la région, observons de petits tombeaux semblables à ceux situés dans la montagne, détaillons un beau portail seldjoukide puis nous enfonçons un peu à la recherche de la mosquée au minaret torsadé et du han qui lui fait face.

Après quelques détours un peu agaçants, nous la trouvons. Son principal intérêt, comme son nom l'indique, est dans son minaret de curieuse forme. 

Mosquée au minaret torsadé (2)

(Burmalı Minare Camii, 1241)

 

Preuve supplémentaire que tout va très vite en Turquie et que les indications des guides deviennent obsolètes en un rien de temps devant la rapidité du développement économique et des restaurations : le Taş Hanı, un caravansérail du XVIIe s. nous est annoncé comme "très ruiné". C'est effectivement le cas, mais la ruine en question est surtout en plein travaux de restauration afin de lui redonner un peu de sa gloire passée. 

Tas Hani (3)

(Taş Hanı, 1698-1699)

 

Nous poursuivons notre route vers l'otogar, passant encore par plusieurs belles mosquées de la ville. Nous nous renseignons sur la façon de nous rendre à Safranbolu, notre prochaine étape. Il est tout à fait possible de le faire, mais il nous faut changer à Kastamonu, une grosse ville à une centaine de kilomètres de Safranbolu. Le voyage durera cinq heures jusqu'à Kastamonu, puis deux pour rejoindre notre destination. Et les prochains jours, qui seront nos derniers en Turquie, compteront ainsi de nombreuses heures de bus pour nous rapprocher d'Istanbul...

 Mais en attendant, nous profitons des paysages de la région de la mer Noire, plus doux que ceux vus depuis que nous avons quitté Istanbul. Le relief devient moins abrupt, le vert est une couleur qui refait son apparition.

DSCN8233

(Région d'Amasya)

 

 Nous arrivons à Kastamonu sous une pluie d'orage battante, qui fait un boucan de tous les diables sur le toit métallique de la gare routière. Ce sera notre seul vrai gros orage de tout le voyage. Nous attendons une heure et nous dirigeons vers Safranbolu, réputée comme la plus jolie ville de la région et classée à l'UNESCO...

DSCN8236

(Otogar de Kastamonu)

 

La suite au prochain billet; nous approchons de la fin de ce très long et très étiré compte-rendu de voyage, mais il reste encore quelques surprises.

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30 novembre 2011

Go Est : Sivas et Divriği

 Après notre balade à Yazılıkaya, nous resdescendons au centre de Boğazkale pour trouver un taxi, théoriquement plus ou moins réservé par notre hôtel. Avant, nous avons envie d'acheter un petit truc à manger pour le long trajet qui nous attend. Cela tombe bien, un petit marché paysan se tient tout près. Il s'agit vraiment d'un marché ultra-local, où les paysans du coin vendent leurs fruits et légumes savoureux, la plupart du temps en gros. Nous choisissons un étal qui propose de très belles tomates. Nous expliquons tant bien que mal que nous en voulons deux et voilà le brave homme qui se met à nous en remplir des quantités... Il croyait que nous en voulions deux kilos! Lui expliquant l'erreur, il nous en donne deux et refuse qu'on les paye!!! Du jamais vu encore dans ce pays où l'on cherche si fréquemment à vous escroquer un petit peu. Nous nous confondons en remerciements puis trouvons le taxi qui nous attend. Il nous emmène à toute vitesse sur les routes défoncées qui se dirigent vers Yozgat, la ville au sud de Boğazkale, où nous pouvons trouver un bus pour notre prochaine étape : Sivas.

 

Au cours des trois heures de bus, perdant nos complexes de non-musulmans gênés de manger pendant le ramadan, nous mangeons (comme plusieurs autres personnes dans le bus d'ailleurs). Nos tomates sont succulentes et à la réflexion, nous aurions peut-être dû en prendre plus de deux...

 

Finalement, après trois heures de voyage, nous débarquons à Sivas, une grande ville qui commande l'entrée dans le grand Est de la Turquie. Le soleil décline déjà quand nous débarquons dans cette ville où tout est à faire pour nous : nous repérer en général, repérer la gare de train en particulier en vue du voyage du lendemain, trouver un hôtel, etc...  

Médersa aux deux minarets (3)

(Médersa au deux minarets, 1271-1272, Sivas) 

 

Trouver un hôtel fut un vrai parcours du combattant. L'hôtel indiqué dans le guide Michelin n'est plus un hôtel, un autre est en travaux... nous nous rabattons sur l'hôtel le plus cher de la ville, un grand truc international qui se la joue palace avec loufiats, mais en moins classe. Seul avantage : il est bien placé. Nous regrettons amèrement l'amabilité de l'hôtel d'Istanbul et le charme de celui d'Ankara... Nous repérons la gare et achetons nos billets de train pour le lendemain. Le prix du trajet nous choque vraiment : c'est incroyablement peu cher! De l'ordre de 4 ou 5 euros pour deux et pour un trajet de trois heures!

La fin de soirée est assez agréable. Nous arpentons un peu la ville, d'assez peu d'intérêt dans son ensemble, si l'on excepte les superbes médersas du centre et quelques autres monuments plus éparpillés. Ce sera pourtant, vous le verrez, l'une des villes où nous passerons des moments parmi les plus agréables. Nous allons nous balader notamment vers la médersa bleue (Gök Medrese), en travaux, dans laquelle ma petite souris s'insinue hors de vue du gardien, tandis que je reste à guetter. Mais je parlerai de la ville plus en détail en fin d'article.

Revenus au centre de la ville, nous attendons que les muezzins se mettent à hurler la rupture du jeûne.

Fruko Gazoz

(Fruko, sorte de limonade locale)

 

Le Ramadan est ici aussi une très grande fête. Pour la rupture de jeûne, la municipalité distribue sous un grand chapiteau et pour un prix très modique, des plateaux-repas. A la tombée de la nuit, il y a également, sur une grande scène dressée au milieu de la place centrale de la ville, une sorte de mini-festival des arts traditionnels. Vu l'âge des participants, je pense qu'il doit s'agir de représentations données par les différentes associations de jeunes et école des environs. Le cadre est magnifique et surtout, la médersa juste à côté est devenu une sorte d'espace vaguement marchand avec un çay bahçesi (litt. jardin de thé), où l'on ne sert vraiment que du thé. Le serveur charge son grand plateau en argent d'une quantité improbable de ces petits verres de thé en forme de tulipe, et les distribuent à tous ceux qui en veulent. Puis un autre passe, note le nombre de thé sur une petite feuille et la met à votre table. Quand vous avez fini, après y être resté le temps que vous vouliez et avoir repris autant de thés que souhaité, vous amenez la note à la caisse et payez. A 1 TL le thé (50 centimes d'euro), ça vaut le coup, surtout quand on voit à Paris le café à 1.50 euros... Bref, c'était vraiment très cool.

Scène et Bürüciye Medresesi

(Scène du festival, en arrière-plan : Bürüciye Medresesi)

 

Les différents spectacles présentés sont tous des manifestations culturelles typiques à la Turquie. Pendant un certain temps, il y a juste quelques musiciens. Puis le spectacle commence avec la troupe de derviches tourneurs. Une demi-douzaine de jeunes garçons (à la louche entre 10 et 17 ans), habillés de noir, avec un grand chapeau en feutre, arrivent et commencent à tourner en une sorte de ronde, sous le regard de deux adultes, sans doute leurs maîtres.

Derviches tourneurs (7)

(Derviches tourneurs)

 

Les derviches tourneurs pratiquent une forme très particulière et spectaculaire de mystique soufie, dans laquelle le rapport privilégié avec Dieu arrive au bout de plusieurs heures de pratique d'une danse assez codifiée qui mène à une sorte de transe. Cette forme, parfois très adaptée pour les touristes, est spécifique à la Turquie et bénéficie d'un classement au patrimoine mondial immatériel de l'humanité. Il faut être honnête qu'en l'occurence, si le spectacle proposé à Sivas était celui de jeunes encore peu expérimentés et durait assez peu de temps (de l'ordre d'une demi-heure), il était réellement surprenant et méritait le coup d'oeil. Et surtout, il avait l'avantage de ne pas être un truc de commande bien cher pour amuser les touristes comme à Istanbul, vu que nous devions être a priori les deux seuls touristes dans cette ville (du moins les deux seuls non-Turcs).

Derviches tourneurs (18)

(Derviches tourneurs)

 

Nous assistons ensuite à une représentation de karagöz, ce théâtre de marionnettes d'ombre traditionnel, qui narre les aventures et les bons mots des fameux Karagöz et Hacivat déjà évoqués à Istanbul (4e image en partant de la fin) et Bursa (5e image). C'est très amusant même si on comprend pas tout, très bavard, ça a l'air de toujours faire rire. Hélas, ça rend très mal à la photographie, on ne voit que la tache lumineuse de l'écran mais pas les marionnettes qui s'y agitent. C'est également un art classé au patrimoine immatériel par l'UNESCO, comme à peu près tous les théâtres de marionnettes (sauf le Guignol...).

Karagöz (2)

(Karagöz)

 

Puis c'est le tour d'un conteur habillé en Nasreddin Hodja, ce sympathique personnage turc plein de bon sens et de petites blagounettes astucieuses. Franchement, même avec des efforts, c'était absolument incompréhensible, trop rapide pour nous. 

Histoires de Nasreddine Hodja (4)

(Nasreddin Hodja)

 

Enfin est venu une sorte de pièces humoristique en costumes, avec trois jeunes acteurs incarnant tous les personnages. Nous n'avons pas non plus tout compris et cela a duré assez longtemps et continuait encore quand nous partîmes rejoindre notre hôtel, devant nous lever vraiment très tôt le lendemain. 

Théâtre humoristique (3)

(Pièce de théâtre)

 


 

Le lendemain, nous avons prévu de faire l'aller-retour vers Divriği, une petite ville assez isolée. Le train que nous devons prendre est celui qui traverse toute la Turquie d'Istanbul à Kars (frontière arménienne) en quelque chose comme 40 heures. Il passe à Sivas à 5h58 du matin... Nous sommes donc, frais (très frais d'ailleurs en ce petit matin) et dispos, à la gare, en compagnie de rares courageux de notre trempe, uniquement des Turcs. Le train finira par arriver... une bonne heure et demi plus tard.... Le train n'est pas cher, mais pas tellement ponctuel a priori.

 Nous traversons, en compagnie de plein de Turcs et d'un couple de belges (flamands) qui a embarqué à Istanbul et va jusqu'au bout du pays! Il faut un certain courage surtout dans un train dont les toilettes sont à la turque... Les paysages sont magnifiques et par endroit très impressionnants. Nous arrivons finalement à notre destination, une terre assez sèche entourée de sommets plutôt désolés. La gare est isolée à quelques centaines de mètres de la ville.

Arrivée à Divrigi

(En arrivant à Divriği)

 

La petite ville d'environ dix mille habitants est dominée par une forteresse du XIIIe s. plantée sur la montagne. Vu la chaleur et le temps assez limité dont nous disposons, nous renonçons à y monter avant même d'avoir envisagé de le faire. 

Forteresse en ruines (2)

(Ruines de la forteresse)

 

En arrivant dans la ville, nous constatons qu'il s'y trouve pas mal de petits türbe seldjoukides joliment décorés. 

Türbe de Shahin Shah (3)

(Türbe de Shahin Shah, 1194-1196)

 

Mais surtout, et c'est cela que nous sommes venus voir, cette modeste citée péniblement accessible, située sur des routes médiocres, bénéficie d'un classement comme patrimoine mondial par l'UNESCO. Pourquoi? Pour ça : la Ulu Cami et l'hôpital, un joyau unique d'art seldjoukide. La mosquée a été édifiée en 1228 sur ordre d'Ahmet Shah, un vassal des seldjoukides, tandis que sa femme Turan Malik faisait édifier l'hôpital attenant. L'ensemble est exceptionnel dans l'art seldjoukide par son architecture et par sa décoration.

Grande Mosquée et Hôpital 

(Ulu Cami (Grande Mosquée) et Hôpital, 1228-1229)

 

Les deux bâtiments sont jointifs et arborent d'incroyables portails sculptés. Mais parlons pour l'instant de l'intérieur de la mosquée, chaque lieu bénéficiant d'une entrée distincte. La salle de prière est beaucoup moins richement décorée que l'extérieur et se singularise surtout par son architecture de voûtes toutes différentes, produit de la virtuosité des ouvriers et architectes arméniens du XIIIe s. habitués à bâtir des églises et qui utilisent ici les mêmes techniques et le même vocabulaire décoratif, adaptées aux exigences de l'Islam. Il est vrai que, ne serait-ce l'absence de statues et d'un bénitier, on pourrait tout à fait se croire dans une église.

Intérieur de la mosquée (2)

(Intérieur de la mosquée)

 

L'un des éléments qui, semble-t-il, rappelle le plus les église arméniennes (si j'en crois les guides, car je ne connais pas l'Arménie), c'est cet ancien puits de lumière qui servait d'éclairage principal à l'édifice.

Coupole avec ancien puits de lumière 

(Coupole en bois sur puits de lumière)

 

 

Le minbar de 1218, en bois sculpté, a été réalisé par un artisan de Tbilissi (Géorgie). Il est dans un état remarquable de conservation et très habilement ouvragé. 

Minbar

(Minbar, 1218)

 

On ne peut pas dire que le lieu est envahi de touristes, malgré la saison et le classement UNESCO. Il y a quelques autres personnes qui passent plus ou moins furtivement, mais guère plus. Le gardien du coin nous indique que l'essentiel des visiteurs individuels est composé de Français et d'Italiens, et d'un peu de Japonais en groupes. Ce qui confirme notre impression générale que plus un coin touristique est reculé, plus les rares visiteurs qu'on y trouve on des chances d'être français.

Nous ressortons pour admirer à loisir le portail ouest de la mosquée. 

Portail ouest (2)

(Portail ouest de la mosquée)

 

Ce portail ouest est superbe et véritablement très richement orné, mais on peut en dire autant des autres portails. Sa décoration évoquerait, selon mon guide, celle des manuscrits arméniens du XIIIe s.

Portail ouest 

(Portail ouest)

 

Si l'aspect général semble assez habituel de l'art seldjoukide, on est néanmoins surpris par la niche à muqarnas trilobée. J'ignore si le lieu a bénéficié d'une restauration; c'est assez probable, mais on est pourtant surpris du peu de prise qu'a eu le temps sur l'ornementation, globalement peu usée et peu dégradée. L'isolement du lieu, loin des routes aussi bien commerciales que militaires ou touristiques y est sans doute pour quelque chose.

Détails

(Détail de l'ornementation de la niche du portail)

 

Sur le côté de ce portail se trouvent deux éléments décoratifs vraiment étonnants : deux aigles, l'un monocéphale et l'autre bicéphale.

Motif d'aigle bicéphale

(Aigle bicéphale, portail ouest)

 

Le portail de l'hôpital est lui aussi plutôt richement décoré, mais dans un autre style, moins traditionnellement seldjoukide. L'effet de profondeur avec ce double arc décoré qui aboutit sur une pierre de taille vierge d'ornementation, ce qui permet de mieux mettre en valeur la décoration centrale qui encadre la porte.

Portail de l'hôpital (3)

(Portail de l'hôpital)

 

Encore une fois, devant un tel portail, il est difficile de ne pas penser aux portails des églises, mais sans l'ornementation chrétienne. Il y a même une sorte de mini-trumeau qui sépare en deux la fenêtre.

Portail de l'hôpital (4)

(Portail de l'hôpital)

 

L'intérieur est là encore beaucoup plus austère et les rares éléments décoratifs sont beaucoup plus sobres. Tout peut se visiter, et c'est particulièrement intéressant malgré le peu d'explications présentes. Le rez-de-chaussée se compose d'une vaste salle avec au centre un bassin de bien curieuse forme. Une fenêtre communique avec la mosquée et permettait sans doute aux malades de suivre les services religieux sans se mêler au reste des croyants.

Salle principale de l'hôpital

(Salle principale de l'hôpital)

 

Quelques tombes sont présentes dans un coin et un escalier étroit et peu praticable mène à l'étage supérieur organisé en une sorte de mezzanine donnant sur la salle principale. On peut y voir ce qui était les chambres des malades, dont on espère, vu la difficulté pour monter, qu'ils n'étaient pas trop mal en point.

Salle principale vue depuis la galerie

(Salle principale vue depuis la galerie supérieure)

 

La galerie supérieure est d'une sobriété absolue, sans aucune décoration, spartiate. Elle offre, à travers des fenêtres grillagées, de très belles vues sur les environs. 

Vue sur Divrigi depuis l'hôpital

(Divriği vu depuis la galerie supérieure)

 

Ressortis, nous faisons le tour du bâtiment pour admirer les deux autres portails de la mosquée qui s'ouvrent au nord et à l'est. Le portail nord, le plus extravagant, était autrefois l'entrée principale de la mosquée. 

Portail nord

(Portail nord)

 

Surchargé de motifs géométriques et floraux, ce portail superbe arbore quelques élements végétaux sculptés de telle façon qu'ils semblent pour ainsi dire se détacher de la façade. 

Portail nord, détails

(Détails du portail nord) 

 

A plusieurs endroits, on distingue des variations de couleurs, sans qu'il soit vraiment simple de déterminer s'il s'agit d'anciennes traces de polychromie ou simplement d'un effet obtenu par la nuance des teintes naturelles de la pierre. J'ai tendance à pencher pour la deuxième solution. 

Détail des motifs végétaux

(Motif moitié ocre - moitié rose)

 

Espérant pouvoir reprendre le seul train de la journée dans le sens Kars-Istanbul, qui part de la ville à 13h00, pour être de retour à Sivas autour de 16h30, nous nous dépêchons de redescendre vers la gare. S'il était possible, nous préférerions éviter de perdre du temps à chercher une gare de bus aux horaires inconnus et dont le trajet durerait plus longtemps que le train... Cela ne nous empêche pas de jeter un oeil à une discrète petite mosquée dotée d'un très curieux minaret en bois.

Petite mosquée au minaret en bois

(Petite mosquée au minaret en bois)

 

Nous marchons donc sous la chaleur vers la gare. Nous sommes très justes au niveau du temps, mais vu la bonne heure et demi de retard du train aller, nous ne craignons pas vraiment de le louper. Mais bien entendu, comme nous sommes malchanceux, le seul train à l'heure de l'année est celui-ci et il part sous nos yeux, pile à l'heure, alors que nous sommes à moins de deux minutes de marche. Malgré notre course, nous le ratons et là, il faut bien avouer que nous posons les sacs et qu'une légère envie de pleurer s'empare de nous. Mais, comme finalement nous sommes chanceux, moins de trente secondes après, un coup de klaxon nous fait sursauter. Un homme a arrêté sa voiture et immédiatement, je comprends. Nous montons dans la voiture et nous démarrons à toute vitesse. Le pari est gagné : le train s'arrête ensuite dans une gare vaguement industrielle à quelques kilomètres de là et notre génial şoför (chauffeur) nous y amène avant que le train n'y soit parvenu. La preuve est faite que dans ce pays, la solidarité n'est pas un vain mot et que l'étranger est toujours centre d'intérêt. Et ici, de bienveillance.

Après moults remerciements, nous grimpons au terme de cette aventure incroyable dans le train où nous achetons notre billet. Nous racontons notre histoire, notre parcours et discutons un peu avec les contrôleurs, également particulièrement sympathiques. Nous avons payé notre billet encore moins cher qu'à l'aller.

Finalement, malgré le côté pénible du train, nous aurions été déçus de n'être pas venu dans cette ville, ça méritait le détour au niveau culturel comme au niveau humain. Cette partie de la Turquie est beaucoup moins fréquentée par les touristes, mais elle ne manque pas d'intérêt ni de surprise!

Anatolie (4)

(Anatolie, quelque part entre Divriği et Sivas)

 

Les paysages que nous admirons depuis le train sont les mêmes que ce matin, mais on ne lasse pas de ces terres sèches, caillouteuses, de ces gorges montagneuses, de ces arbres rares, de cette steppe presque lunaire par endroits, où émergent parfois des sortes de pitons acérés. 

Anatolie (5)

(Belle surimpression du croissant et de l'étoile turc de la vitre du train sur le paysage)

 

Cela mérite bien encore une photo supplémentaire, allez, c'est cadeau:  

Anatolie (11)

(Anatolie, non loin de la petite ville de Kangal)

 


 

Revenus à Sivas, nous ne perdons pas vraiment notre temps et décidons de compléter, tant qu'il fait encore jour, la visite de la ville commencée la veille et pas franchement idéale vu la lumière qui déclinait rapidement. Nous commençons par ce qui est le plus éloigné du centre-ville et de notre hôtel, à savoir la Médersa Bleue (Gök Medrese), celle en travaux depuis plus de dix ans, où nous avions pénétré en douce la veille. Elle est beaucoup plus belle de jour, il faut bien l'avouer. 

Médersa aux deux minarets (15) 

(Gök Medrese, 1271)

 

Cette médersa très ornée et assez monumental illustre l'évolution connue par ces écoles coraniques sous les sultans seldjoukides. 

Médersa aux deux minarets (10)

(Gök Medrese)

 

Alternance de pierre blanche et bleutée, briques émaillées turquoise, décoration typiquement seldjoukide, tout concourt à faire de la façade de la médersa un ensemble très harmonieux et qui rappelle, par certains points, la médersa aux deux minarets qui se trouve également à Sivas et dont j'ai rapidement parlé plus haut. Les deux bâtiments sont d'ailleurs exactement contemporains, voulus par le même gouverneur agissant pour le pouvoir des Mongols Ilkhanides qui s'étaient rendus maîtres de la région, sans toutefois empêcher l'épanouissement de l'art seldjoukide.

Médersa aux deux minarets (14)

(Gök Medrese, détails)

 

En remontant vers la grande place centrale de la ville, nous croisons le chemin de la Ulu Cami et son minaret de brique un rien penché.

Ulu Cami (2)

(Minaret de la Ulu Cami, XIIIe s.)

 

On s'aperçoit encore mieux de très forte inclinaison quand on se rapproche de la base octogonale.

Ulu Cami (3)

(Minaret de la Ulu Cami)

 

A l'extérieur, cette mosquée a franchement une allure peu glorieuse de grande bâtisse assez basse, comme une sorte d'entrepôt. L'intérieur de ce qui est le plus ancien monument de la ville frappe essentiellement par son aspect de vaste halle envahie de piliers soutenant nombre d'arcs brisés.

Ulu Cami (6)

(Ulu Cami, 1197)

 

 

Nous rejoignons donc la fameuse place principale, nommée en fait Selçuklu Park (parc seldjoukide, ou quelque chose de ce genre). Nous détaillons tout d'abord un peu la Bürüciye Medresesi, la médersa devenue à la fois centre d'accueil de l'office du tourisme et salon de thé.

Bürüciye Medresesi

(Bürüciye Medresesi, 1271) 

 

Le portail présente tous les éléments classiques de l'art seldjoukide, avec des parties en relief celles de la mosquée de Divriği. Une fois passé le portail, on accède à la cour intérieure où s'est installé le salon de thé. Le fond de la cour est dominé par un iwan plus élevé que les autre corps de bâtiments.

Bürüciye Medresesi (4) 

(Cour de la Bürüciye Medresesi)

 

 

Nous finissons, à deux pas de là, par le monument que je trouve le plus fascinant de la ville : cette superbe médersa aux deux minarets, dont il ne reste rien si ce n'est justement le portail et les deux imposants minarets. On peut sans problème déambuler à son pied. 

Médersa aux deux minarets (9)

(Médersa aux deux minarets, 1271-1272)

 

Ces minarets sont un superbe exemple de l'art de la brique glaçurée, et à leur base, on découvre avec stupéfaction le premier pacman de l'histoire! 

Le premier pacman (2)

(Base des minarets)

 

Au-delà de ces fameux minarets, les restes de la médersa sont remarquables par le portail auquel on accède soit par une petite rue transversale, soit tout simplement en passant la porte.

Portail de la médersa

(Portail de la médersa aux deux minarets)

 

Le portail emploie bien entendu tout le vocabulaire commun à ce type de réalisations seldjoukides largement évoquées dans ce billet. Mais ces muqarnas, colonettes et entrelacs sont également reproduits pour la moindre fenêtre de la façade.

Fenêtre 

(Fenêtres)

 

Juste en face, de l'autre côté de la ruelle, se trouve une autre médersa, la Şifaiye Medresesi, hélas en travaux et totalement inaccessible. Nous restons dans les environs de cette vaste place, décidés à passer la soirée un peu de la même façon que la veille : achat de victuailles dans une supérette, attente de la rupture du jeûne, repas, thé dans la médersa, et spectacle. Mais en attendant, nous essayons de trouver un kilim à acheter. Nous le trouvons, avec joie et pour un prix tout à fait abordable. Hélas, mille fois hélas, peu habitués aux touristes, les marchands ne livrent pas et encore moins à l'étranger. A grand regret, nous renonçons à notre achat.  Nous déambulons encore un peu et rencontrons deux jeunes filles, sans doute étudiantes, qui souhaitent nous inviter à manger le repas de rupture de jeûne avec elles pour discuter un peu. Nous promettons de les retrouver un peu plus tard si cela est possible. Nous ne les retrouverons hélas pas.

Cheval-poubelle (2)

(Cheval-poubelle)

 

Ceci dit, les gens d'ici doivent voir vraiment peu de touristes car la xénophilie est très présente. En  effet, plus tard, alors que nous attendons le chant du muezzin, un jeune couple avec un bébé nous invite pareillement. Nous refusons également, un peu gênés.

 

Mais ce n'est que partie remise, car un peu plus tard, attablés devant notre thé, on nous tape soudain sur l'épaule. C'est la jeune femme, qui souhaite nous offrir une tasse calligraphiée à nos prénoms. Nous refusons, mais elle insiste. Nous finissons par accepter (au final, la calligraphie foutra le camp dès le premier lavage, mais enfin, c'est l'intention qui compte). Ils s'attablent alors avec nous et commencent à discuter, à raconter leur vie, à nous questionner. Elle a fait des études, mais finalement a choisi de se marier et de devenir femme au foyer. Leur petit est assez mignon. Ils sont particulièrement amicaux et désireux d'échanger malgré les problèmes de langue (ils ne parlent pas français et très très peu anglais, tout se fait en turc). Ils souhaitent même nous inviter chez eux pour dormir, mais nous devons refuser, nous avons déjà un hôtel. Ceci dit, je pense qu'Antoine de Maximy devrait essayer d'aller dormir chez les gens ici, il n'aurait aucune difficulté!

Finalement, nous ne verrons pas les spectacles, mais nous aurons passé une soirée excellente et tout à fait inattendue. La soirée s'étire fort tard et nous ne savons comment prendre congé de nos nouveaux amis, qui ont même rameuté le père de l'homme, qui a travaillé quelques années en France du côté de Mulhouse et qui parle un petit peu français (vraiment très peu et avec un fort accent). Malgré mes efforts, ils nous payent même les nombreux thés bus et nous offrent de délicieuses douceurs en sucre filé appelées pişmaniye (que nous n'avons pas su retrouver en France. Si vous avez des adresses...).

 

Nous retournons à l'hôtel étonnés et heureux. Nous aurons passé ce jour-là une de nos plus belles soirées en Turquie, qui nous laissera longtemps un très agréable souvenir.

 

Posté par Alfred Teckel à 10:28 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]