28 novembre 2008
"L'intelligence est la faculté à l'aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est incompréhensible."
Claude Lévi-Strauss a 100 ans. A cette occasion, on aura dit tout et son contraire sur le célèbre anthropologue, qui connut de son vivant - et c'est rare - à la fois la gloire, l'oubli, puis le retour en grâce.
Je risquerai d'écrire trop de bêtises en m'aventurant sur des sommets intellectuels aussi élevés que ceux de Lévi-Strauss, qui m'intéressent énormément mais dont je ne maîtrise hélas pas toutes les subtilités. Mais promis, un jour je lirai et détaillerai avec attention son oeuvre. En attendant, comme tout le monde, je me régale de ses rares interviews, des émissions de télé plus ou moins bonnes qui lui ont été consacrées, et de ses propos si intelligents... et si pessimistes.
"Parce que je suis né dans les premières années du XXe siècle et que, jusqu'à sa fin, j'en ai été l'un des témoins, on me demande souvent de me prononcer sur lui. Il serait inconvenant de me faire le juge des événements tragiques qui l'ont marqué. Cela appartient à ceux qui les vécurent de façon cruelle, alors que des chances successives me protégèrent, si ce n'est que le cours de ma carrière en fut grandement affecté.
L'ethnologie, dont on peut se demander si elle est d'abord une science ou un art (ou bien, peut-être, tous les deux), plonge ses racines en partie dans une époque ancienne et en partie dans une autre récente. Quand les hommes de la fin du Moyen Age et de la Renaissance ont redécouvert l'Antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d'ethnologie? On reconnaissait qu'aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d'autres temps et d'autres lieux.

(Pendentif cérémoniel, Brésil, Population bororo ou kaduveo, Mission Dina et Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly)
La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l'univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu'en soupçonner l'existence. Au XVIIIe et au XIXe siècle, l'humanisme s'élargit avec le progrès de l'exploration géographique. La Chine, l'Inde s'inscrivent dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu'il s'agit bien du même mouvement humaniste s'étendant à un territoire nouveau. En s'intéressant aux dernières civilisations encore dédaignées - les sociétés dites primitives -, l'ethnologie fit parcourir à l'humanisme sa troisième étape.
Les modes de connaissance de l'ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs que ceux de ses devancières. Pour pénétrer des sociétés d'accès particulièrement difficile, elle est obligée de se placer très en dehors (anthropologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l'identification de l'ethnologue au groupe dont il partage l'existence et l'extrême importance qu'il doit attacher aux moindres nuances de la vie physique des indigènes.
Toujours en deçà et au-delà de l'humanisme traditionnel, l'ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir: sciences humaines et sciences naturelles.
Mais la naissance de l'ethnologie procède aussi de considérations plus tardives et d'un autre ordre. C'est au cours du XVIIIe siècle que l'Occident a acquis la conviction que l'extension progressive de sa civilisation était inéluctable et qu'elle menaçait l'existence des milliers de sociétés plus humbles et fragiles dont les langues, les croyances, les arts et les institutions étaient pourtant des témoignages irremplaçables de la richesse et de la diversité des créations humaines. Si l'on espérait savoir un jour ce que c'est que l'homme, il importait de rassembler pendant qu'il en était encore temps toutes ces réalités culturelles qui ne devaient rien aux apports et aux impositions de l'Occident. Tâche d'autant plus pressante que ces sociétés sans écriture ne fournissaient pas de documents écrits ni, pour la plupart, de monuments figurés.

(Figurine, Brésil, Population kaduveo, Mission Dina et Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly)
Or, avant même que la tâche soit suffisamment avancée, tout cela est en train de disparaître ou, pour le moins, de très profondément changer. Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l'attention de l'Organisation des Nations unies. Conviés à des réunions internationales, ils prennent conscience de l'existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maoris de Nouvelle-Zélande, les Aborigènes australiens découvrent qu'ils ont connu des sorts comparables, et qu'ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d'elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l'Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D'autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d'une autre nature: non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre.

(Masque frontal, Canada, Colombie Britannique, Population nisga'a, Anciennes collections Heye Foundation à New York et Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly)
La population mondiale comptait à ma naissance 1,5 milliard d'habitants. Quand j'entrai dans la vie active, vers 1930, ce nombre s'élevait à 2 milliards. Il est de 6 milliards aujourd'hui, et il atteindra 9 milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu'à l'échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité non pas seulement culturelle mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d'espèces animales et végétales.
De ces disparitions, l'homme est sans doute l'auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l'explosion démographique et qui - tels ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer - se mettrait à se haïr elle-même parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué.
Aussi la seule chance offerte à l'humanité serait de reconnaître que, devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire.
Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces.
Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d'une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création.
Seule cette façon de considérer l'homme pourrait recueillir l'assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d'abord, car la conception que je viens d'esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d'influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l'ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l'Orient et de l'Extrême-Orient, inspirées par l'hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d'entre eux, les sociétés sans écriture qu'étudient les ethnologues.

(Diadème, Brésil, Population bororo, Mission Dina et Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly)
Par de sages coutumes, que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l'homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l'homme une partie prenante, et non un maître de la création.
Telle est la leçon que l'ethnologie a apprise auprès d'elles, en souhaitant qu'au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer."
Claude Lévi-Strauss, Les Leçons d'un ethnologue. Paru dans Le Nouvel Observateur, le 9 juin 2005.
26 novembre 2008
Un peu de Japon à Paris (II)
Jusqu'au 14 décembre (dépêchez-vous!), au Petit Palais, se tient une autre exposition, encore meilleure que celle du musée Guimet (même si la présentation en est plus traditionnelle), consacrée à l'art des temples zen de Kyôto.
Sont présentés des trésors artistiques prêtés par trois des plus célèbres temples zen de Kyôto: le Shôkokuji, le Pavillon d'Argent (Ginkakuji) et le Pavillon d'Or (Kinkakuji). C'est l'occasion de découvrir un peu mieux cette tendance du bouddhisme japonais appelée zen et les réalisations artistiques qui en sont issues.
L'exposition présente des portraits peints et sculptés de grands maîtres zen:

(Musô Soseki, Epoque de Muromachi (1333-1573), Shôkokuji)
Des éléments du Pavillon d'Or (dont je me suis abstenu de mettre des images, tant les visuels qu'offre le musée sont de mauvaise qualité), notamment le phénix qui orne le faîte du temple; des peintures présentant les principales personnalités révérées dans le bouddhisme zen, en particulier les boddhisattva Kannon (Avalokiteshvara, masculin en Inde devenu féminin au Japon) et Monju (Mañjusri); des peintures de l'époque moderne, inspirées des peintres et des poètes chinois; des ustensiles pour la très codifiée cérémonie du thé (chanoyu).
Et aussi des peintures des deux grands peintres japonais de cette époque, déjà évoqués dans l'expo Konpira-san, Maruyama Ôkyo (1733-1795) et Ito Jakuchû (1716-1800):

(Martin-Pêcheur, Ito Jakuchû, Shôkokuji)
Informations pratiques:
Petit Palais
Avenue Winston Churchill
75008 PARIS
M° Champs-Elysées-Clemenceau ou Invalides (en face du Grand Palais)
Ouvert tous les jours sauf lundi, 10h00-18h00.
Choses intéressantes:
L'excellent petit programme de l'exposition, avec détail des salles et même un petit glossaire pour mieux comprendre tout cela:
http://www.paris.fr/portail/viewmultimediadocument?multimediadocument-id=59760 (Pdf)
Site officiel des trois temples (en anglais ou en japonais pour les masos, mais on y trouve de belles photos):
http://www.shokoku-ji.or.jp/english/index.html

(Pavillon d'Argent au printemps)
23 novembre 2008
Un peu de Japon à Paris (I)
Pour ceux qui ont la chance de vivre à Paris ou d'y passer bientôt, deux expositions consacrées au Japon s'y tiennent pendant encore quelques jours.
Jusqu'au 8 décembre, il est donc possible de découvrir au musée Guimet une exposition consacrée au sanctuaire de Konpira-san (aujourd'hui appelé Kotohira-gu). Ce sanctuaire shintô est devenu un centre de pélerinage particulièrement important à partir du XVIIe s. A ce titre, il accueille près de 6000 oeuvres d'arts, commandées ou données. A l'époque Edo (1600-1868) il devient un foyer de création artistique important. Les cloisons intérieures et les paravents peints constituent des chefs-d'oeuvres d'art japonais. Quelques grands artistes du XVIIIe s. ont contribué à orner les cloisons du temple, notamment Maruyama Ôkyo et Itô Jakuchû*.

(situation de la préfecture de Kagawa, sur l'île de Shikoku, où se trouve le sanctuaire)
L'exposition du musée Guimet propose un parcours muséographique reconstituant l'organisation intérieure du temple principal. Si l'idée est bonne et les oeuvres présentées de très grande qualité (finesse du trait, impression de sérénité qui s'en dégage, conjuguée à un soupçon d'ironie et d'influence occidentale), les explications à l'intérieur du musée sont plutôt embrouillées et ne donnent qu'une idée un peu bancale du temple et de son utilité. Nous eussions préféré quelque chose de plus complet, mais comme cela devient de plus en plus une habitude, au Guimet ou ailleurs, les explications intéressantes, claires et complètes se trouvent dans le catalogue magnifique et hors de prix qu'on peut acheter à la sortie de l'expo...
Bref... On peut quand même admirer de superbes salles et l'idée d'avoir reconstitué l'espace intérieur du temple est bonne et il ne faut pas louper ces chefs-d'oeuvres venus directement du Japon de façon exceptionnelle.
Parmi les peintures les plus exceptionnelles du temples, on peut remarquer celles de la salle des tigres, de Maruyama Ôkyo, qui servait de salle de réception.
La salle des grues, du même Maruyama Ôkyo:
La salle surélevée des fleurs, de Ito Jakuchû, ornée de 201 fleurs:
Bref, une immersion dans l'art japonais dont on peut regretter que les aspects matériels de la vie au temple et une réflexion plus globale sur ce sanctuaire et son importance soient absentes. A voir tout de même pour les merveilleuses peintures.
Informations pratiques:
Musée Guimet
6, place d'Iéna
75016 PARIS
M° Iéna (juste à la sortie de métro)
Tous les jours sauf mardi
(Et profitez-en si vous ne connaissez pas pour visiter le reste du musée, qui constitue la grande plus collection d'art asiatique en France).
Choses intéressantes:
Une visite "virtuelle" du temple:
http://www.guimet.fr/visite_konpira/index.html
Un peu de lecture sur cette expo:
http://www.guimet.fr/IMG/pdf/konpira_pageweb.pdf
Le site officiel du sanctuaire (en japonais):
http://www.konpira.or.jp/
* : Les liens sont en anglais, vu la grande pauvreté du wikipedia francophone au sujet de ces peintres.
20 novembre 2008
De la liberté de choix des femmes
Bon, je viens d'apprendre que Simone Veil a été élue cette après-midi à l'Académie française. Elle en devient la 5 ou 6e femme, et nul besoin de rappeller son parcours de déportée, de femme engagée, de ministre, de militante des droits des femmes, elle qui fit légaliser l'avortement, d'Européenne convaincue. Bref, une grande dame et une grande vie de 81 ans couronnée glorieusement par une entrée dans cette vieille institution.
Las, si tout cela était suffisant et bouclait la boucle, quel bonheur dès lors dans un pays où l'égalité hommes/femmes est réelle et non pas anecdotique via des mesures stupides comme la parité!
Cependant, en dehors des salaires encore pas au niveau de ceux des hommes ou des questions de violences conjugales, il existe un autre domaine, plus tabou en France, plus mal pensant, plus mal vu, c'est celui de la liberté des femmes de disposer de leur corps. En particulier au moment de l'accouchement. Ce moment, naturellement, est douloureux. Nul besoin dès lors d'en rajouter et de surmédicaliser les choses.
Le problème est qu'en France, dans ce domaine, le choix des femmes (et de leurs conjoints) est souvent mis à mal. Les hôpitaux, par soucis de rentabilité et d'efficacité, ne tiennent que rarement compte du déroulement naturel de cet épisode et le plus souvent méprisent les demandes de la femme qui accouche. Que la plupart des femmes n'osent se plaindre (ou ne trouvent pas lieu de le faire), c'est une chose. Qu'on fasse tout pour faire disparaître les choix d'accouchements alternatifs, c'en est une autre.
L'accouchement à domicile... Trois mots qui font peur et pourtant! Aujourd'hui, en France, un accouchement à domicile se passe aussi bien - voire mieux - qu'un accouchement à l'hôpital. Une atmosphère plus intime, moins médicalisée, l'assistance d'une sage-femme compétente, voilà de quoi rendre à la naissance d'un enfant une qualité un peu disparue. Pourtant, sous la pression de certains lobbys médicaux et de problèmes d'assurances, il est de plus en plus difficile pour beaucoup de femmes souhaitant accoucher chez elles (et elles sont nombreuses à le faire - 8 000 par an - et encore plus à le désirer) de trouver une sage-femme pour les assister. Par la force des choses, on leur enlève la liberté de choisir. La liberté, c'est important il paraît, c'est même écrit sur les frontons de nos mairies et édifices publics. De plus, il parait que la sécurité est une préoccupation importante de tout le monde.
Donc, les femmes doivent conserver la liberté d'accoucher de la façon qu'elles souhaitent et à l'endroit qu'elle souhaite, en toute sécurité (c'est à dire, pas toutes seules, avec une personne du métier).
J'invite donc tous ceux et celles qui le souhaitent à signer cette pétition (très mal écrite à mon avis, mais qui a le mérite d'exister et de dénoncer un état de fait plus qu'anormal). Parce que préserver la liberté de choix, c'est essentiel. Merci.
15 novembre 2008
Der des Der (VI)
Orages d'acier, de Ernst Jünger
"Plus qu'une apologie du militarisme comme on l'a trop souvent dit, "Orages d'acier" est plutôt l'oeuvre lucide d'un observateur attentif et minutieux qui voit la guerre comme il voit les insectes (il était passionné d'entomologie), à la loupe, mais avec peu de sentiments.
On a tout de même un peu l'impression que Jünger n'a pas fait exactement la même guerre que Barbusse, Dorgelès, Remarque et consorts. Car si il a aussi subi les bombes et les tranchées, il était gradé, ce que n'étaient pas les autres. Mais sa façon de décrire permet une chose que ne permettent pas les autres livres : de suivre l'évolution de la guerre. Car Jünger a fait toute la guerre, de 1914 à 1918, et pas seulement une partie ou une période. On voit la progression de la guerre, qui passe insensiblement de la dernière guerre ancienne, celle où les lauriers pouvaient se cueillir sur les charniers, à la première guerre moderne, dans laquelle sont englouties des générations d'hommes.
On voit aussi clairement l'internationalisation de la guerre. En effet, en 4 ans de guerre franco-allemande, Jünger combat des Anglais, des Ecossais, des Hindous, des Néo-Zélandais, mais assez peu de Français.
Mais je crois que l'intérêt essentiel réside dans le fait que la guerre est vue par un gradé, et pas par un poilu de base. C'est la grande différence de Jünger (assez élitiste, il faut le reconnaître) et les autres, aux oeuvres beaucoup plus populaires.
Mais cela reste un témoignage intéressant, sinon essentiel, sur la Grande Guerre, porté par une langue belle et travaillée."
Extraits:
"Les alentours étaient parsemés d'autres cadavres par douzaines, pourris, calcinés, momifiés, figés dans une inquiétante danse macabre. Les Français avaient dû tenir des mois auprès de leurs camarades abattus sans pouvoir les ensevelir."
"Non sans un certain frisson, je me souviens que durant cette collation, je tentai de dévisser un drôle de petit appareil, trouvé à mes pieds sur le sol de la tranchée; je crus reconnaître, Dieu sait pourquoi, une «lanterne d'assaut». Bien plus tard seulement, je devais comprendre que l'objet que j'avais tripoté était une grenade dégoupillée."
"Je crois avoir imaginé une analogie qui rend fort bien le sentiment propre à une situation où je me suis trouvé souvent, comme tous les autres soldats de cette guerre: qu'on se représente ligoté à un poteau et constamment menacé par un bonhomme qui brandit un lourd marteau. Tantôt il arrive en sifflant, vous frôlant le crâne, puis il frappe le poteau si fort que les éclats en volent — c'est exactement cette situation que reproduit tout ce qu'on subit quand on est pris à découvert en plein milieu d'un pilonnage."
14 novembre 2008
Der des Der (V)
Dans la guerre, d'Alice Ferney
"Franchement, ce n’est peut-être pas le livre de l’année, mais au moins le livre d’Alice Ferney nous change de ceux de toutes ces femmes qui prétendent faire de la littérature et ne nous exposent que les pâles récits de leurs mornes coucheries, réelles ou fantasmées. Je n’en cite aucune, mais vous savez lesquelles sont visées.
Alice Ferney nous offre un livre sensible, sans essayer de "faire" de la littérature, avec simplement son cœur et ses sentiments. Alors bien sûr, on relève des incohérences historiques, on peut trouver la fin un peu rapide, mais l’essentiel est là, et le message est fort, beau, important. Les personnages sont fortement découpés.
En fait, le livre débute comme un anti "Âmes Grises", dans la joie, le ciel lumineux, la mer pas loin, le bonheur. Il se finit hélas comme tous les livres sur cette Grande Guerre, de l’époque comme d’aujourd’hui, sur ce constat, certes banal, mais qui mérite d’être rappelé : il n’y a pas de belle guerre. La guerre, ce n’est pas des héros et de la bravoure, la guerre c’est du sang, des larmes, de la boue, des corps démembrés, du fer et du bruit, des "orages d’acier".
Ce livre profondément pacifiste aurait pu être écrit par Bernard Clavel, ce qui est pour moi un compliment.
Et ce qui me frappe surtout, c’est à quel point cette guerre, entamée voici 90 ans, reste présence dans la mémoire collective française, comme une marque de sang, comme un terrible déchirement de l’Europe, comme un gâchis sans nom. Quelle famille française n’a pas un ancêtre ou un aïeul quelconque qui a péri quelque part dans la boue, à Verdun, dans la Somme, la Marne ou au Chemin des Dames ? Cette guerre a pour la France la même importance que la guerre de Sécession pour l’Amérique. C’est l’un des grands traumatismes de l’histoire nationale, et il me semble logique que les romanciers continuent à s’y intéresser, et nous donner de grands romans, qui, s’ils n’ont plus la force de ceux écrits par les acteurs (Jünger, Remarque, Barbusse, Genevoix, etc., etc.), ont le mérite de s’attarder sur des points méconnus de cette guerre (emploi des animaux dans l’armée chez Ferney, vie à l’arrière chez Claudel).
Un beau livre, intelligent et sensible, à lire et à faire lire. Parce que la guerre est toujours une horreur, en 1914 comme en 2004."
Extraits:
Les yeux clos
"Lorsque l’avenir s’assombrit, nous fermons les yeux, […], mais nos yeux clos n’ont pas le pouvoir de changer l’avenir. Fallait-il regretter de n’avoir pas voulu voir ?" p. 29
La guerre ou les femmes ?
"Les hommes aiment la guerre, dit Julia. Vois comme la plupart sont heureux ! Ils craignent moins la mort que l’ennui. Ils craignent moins la bataille que les colères de leurs femmes !" p. 61
La terre indestructible
"La terre c’était tout, elle l’aimait mieux que les humains qui la peuplaient. Il lui suffisait de respirer son pays, d’écouter le vent faire pleurer les grands arbres et de voir les fougères cinglées par la pluie."
"Julia se croyait peut-être indestructible, comme les chemins de sable qui pétrissaient ses pieds. Car elle était plantée dans ce sol sableux, et quand elle serait morte son esprit sauvage viendrait cogner sa liberté contre les cimes des pins." p. 65
C'est ça la guerre ?
"Des charges explosives jamais imaginées dégringolaient du ciel. Ce n’était pas cela la guerre ! La guerre n’avait jamais ressemblé à ce massacre." p. 79
Le résultat
"On aurait dit qu’il désespérait de la vie et des hommes. Comme s’il avait su avant tous les autres que les soldats mouraient déjà par milliers et que cela ne servirait à rien, qu’à forger des vainqueurs exsangues et des vaincus revanchards." p. 106
Femmes de guerre
"Qu’est-ce que tu crois que tu ferais si tu étais une femme ? […]
T’attendrais. T’attendrais le retour des hommes, le mari, les fils. Mais ce serait en vain, et tu récolterais l’annonce de leur mort. […]
Tu pleurerais toutes les larmes de ton corps merveilleux. […]
Il se parlait : Tu pleurerais dans la nuit de ta chambre, parce que les petits sortis de tes entrailles seraient de la chair à canon. On les jetterait n’importe comment sous le feu. Mais ça, tu n’en saurais rien. Car on te mentirait constamment. […]
Oui, fit-il à Brêle, si t’étais une gonzesse comme tu dis, tu saurais petit à petit, à force d’attendre en vain, que la guerre sépare les sexes, que les visages des uns disparaissent dans la boue, et ceux des autres sous le crêpe noir." pp. 160-161
Les chefs
"Tu vois pas que le lieutenant est en pétard. Ils nous feront jamais tant rire qu’ils nous font chier !" p. 360
13 novembre 2008
Der des Der (IV)
Le feu, d'Henri Barbusse
"Le feu. Le sang. La guerre. Voici les trois ingrédients qui composent ce roman, l'un des plus grands de la guerre de 1914-1918. Portée par une écriture très classique, le roman de Barbusse, avec ses grandes envolées lyriques, nous présente la guerre sous son jour le plus infâme. Ce roman fait penser par bien des points à celui, venu de la tranchée d'en face, d'Erich-Maria Remarque. Dans ces deux ouvrages, même horreur des tranchées, du sang, de l'attente lors des guets, la même proximité de la mort. Et surtout le même dégoût, la même incompréhension. Et cette même question : Pourquoi ? (Il est bon de lire les Orages d'acier, de Ernst Jünger, afin de pouvoir comparer ces deux visions de la guerre : l'une héroïque et glorieuse, et l'autre, prosaïque et inhumaine). Sans nul doute le meilleur ouvrage de Barbusse, car moins politique. Profondément pacifiste, Barbusse recevra le prix Goncourt en 1916 pour le Feu, en pleine guerre !"
(tableau d'Otto Dix)
12 novembre 2008
Der des Der (III)
Les croix de bois, de Roland Dorgelès
"Roland Dorgelès est un cas à part dans la littérature née des tranchées. Il n'est pas un intellectuel engagé comme Barbusse, il n'est pas aviateur comme Kessel, il n'est pas fasciné par la guerre comme Jünger. C'est le fantassin moyen, le soldat français basique, qui ne s'inquiète pas de savoir pour quoi ou pour qui il se bat, qui ne pense ni bien ni mal de la guerre ; c'est un observateur. Comme ses compagnons, ses buts dans cette guerre sont avant tout survivre aux attaques absurdes menées par des chefs invisibles, manger et rigoler, profiter de la vie avant d'être haché menu par les obus. Ses héros sont les mêmes que ceux de Barbusse et Remarque, mais Dorgelès n'encombre pas ses descriptions d'idéaux et de grandes idées. Ses héros ne se posent pas de questions, ils font la guerre, c'est tout, ils acceptent et attendent l'hypothétique fin. Il s'agit sans doute du roman le plus proche de la vie dans les tranchées, et le plus juste quant à la mentalité et aux pensées des poilus. Les préoccupations quotidiennes des soldats sont vraies, dénuées de fascination. Dorgelès est peut-être le seul de tous les grands auteurs à n'être pas hypnotisé par le fer et le feu. Si vous ne devez lire qu'un seul roman sur cette période, lisez les Croix de Bois, car il contient la vérité des tranchées et de ses soldats, ni passionnés par la guerre, ni haineux de celui d'en face, ni idéalistes."
11 novembre 2008
Der des Der (II)
11 novembre 1918.
11 novembre 2008.
Il y a 90 ans, cessait la première guerre mondiale.
En hommage à tous les hommes qui ont vécu ce grand suicide collectif (le premier) de l'Europe, je poste cette semaine chaque jour un petit mot en rapport avec ce conflit. Le plus souvent une note de lecture.
Tenter de comprendre, d'entrevoir ce qu'on vécu nos arrières-grands-parents...
Aujourd'hui, un extrait des Paroles de poilus:
"Le poilu, c'est celui que tout le monde admire, mais dont on s'écarte lorsqu'on le voit monter dans un train, rentrer dans un café, dans un restaurant, dans un magasin, de peur que ses brodequins amochent les bottines, que ses effets maculent les vestons de dernière coupe, que ses gestes effleurent les robes cloches, que ses paroles soient trop crues. C'est celui que les officiers d'administration font saluer. C'est celui à qui l'on impose dans les hôpitaux une discipline dont les embusqués sont exempts. Le poilu, c'est celui dont personne à l'arrière ne connaît la vie véritable, pas même les journalistes qui l'exaltent, pas même les députés qui voyagent dans les quartiers généraux. Le poilu, c'est celui qui va en permission quand les autres y sont allés, c'est celui qui ne parle pas lorsqu'il revient pour huit jours dans sa famille et son pays, trop occupé de les revoir, de les aimer ; c'est celui qui ne profite pas de la guerre ; c'est celui qui écoute tout, qui juge, qui dira beaucoup de choses après la guerre."
10 novembre 2008
Der des Der (I)
La chambre des officiers, de Marc Dugain
"On les appelait des « gueules cassées ». Ils étaient ces défigurés, ces héros et ces monstres qui hantèrent comme un vivant souvenir les rues de l’après-guerre de 14. A ces gens devenus des symboles vivants de l’atrocité de la guerre et des progrès de la chirurgie faciale, il manquait un grand roman pour dire leur calvaire. Marc Dugain l’a fait, et un excellent film fut tiré de ce livre. Mais quid de ce livre, qui eut un grand succès à l’époque ?
Eh bien, lecture faite, c’est un bon roman, auquel on peut reprocher toutefois une certaine rapidité sur beaucoup de points. L’auteur passe assez vite sur les 4 années d’hôpital, c’est un roman sobre, qui évite apitoiement et sentimentalisme, mais qui n’effleure parfois que la surface des choses. Dugain fait un peu plus de 150 pages là où il en aurait fallu 400 au bas mot… Cependant, la psychologie des principaux personnages est bien dessinée et l’évocation de l’après, de la réaction des gens, du regard du narrateur sur lui-même est assez fine.
Un excellent livre à faire lire au collège ou au lycée. Un peu rapide pour celui qui espérait y trouver plus et une œuvre plus ambitieuse."

Perdre son visage, perdre son identité...
tableau de Magritte













