Nouvelle Feuille

Venez armés, l'endroit est désert...

20 juin 2009

Plein de primitifs au musée Jacquemart-André

Nous n'étions encore jamais allés au musée Jacquemart-André, pourtant assez proche de chez nous. Et c'était regrettable car l'endroit vaut le détour.

Initialement c'était pour voir l'exposition consacrée aux Primitifs italiens que nous nous y rendions. Pour la précédente exposition, consacrée à Van Dyck, nous avions renoncé devant la foule massée sur le boulevard Haussmann devant le musée. Cette fois-ci, point d'improvisation, j'avais réservé mon billet auparavant sur internet et j'avais bien raison, vu la queue encore une fois. Quel bonheur de passer ainsi dans une file vide tandis que plein de gens poireautent longuement à côté.

Avant de voir l'expo en elle-même, nous découvrons donc le musée en lui-même, qui est en réalité une demeure bourgeoise de grande classe aménagée avec goût par les propriétaires du XIXe s., les époux Jacquemart-André. Ceux-ci l'ont meublé et orné de superbes oeuvres d'art, essentiellement des XVII-XVIIIe s. (Rembrandt, Van Dyck, Vigée-Lebrun, Fragonard, etc) et de la Renaissance italienne (Mantegna, Uccello, Botticelli), mais aussi des oeuvres anglaises, des meubles de l'école Boulle ou des statues antiques. Le tout est réellement superbe et ce musée mérite vraiment la visite malgré le prix assez élevé de l'entrée.

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(Liberale da Verona, Vierge à l'enfant, vers 1470, Lindenau Museum, Altenbourg)

La visite du musée était vraiment agréable et pas trop surchargée de monde. L'ennui vint plutôt ensuite, dans l'exposition proprement dite. Non pas que l'exposition fut mauvaise, au contraire, les oeuvres rassemblées étaient magnifiques; hélas deux choses ont rendu l'admiration difficile: le monde, la foule de mémères à l'oreille garnie d'un audioguide qui se pressaient et dissertaient sur chaque tableau pour dire des conneries aussi épiques que "oh ben ce peintre-là, t'as vu, son nom ne fait pas trop italien", et surtout la petite taille des pièces dans lesquelles les oeuvres sont exposées: exigües, on y circule mal, la chaleur y est vite étouffante et il est compliqué d'accéder aux oeuvres. Bref c'est un peu regrettable car ces merveilles venues tout droit de la collection du musée d'Altenbourg en Allemagne valaient vraiment le coup d'oeil. On y découvrait ainsi les deux principales écoles de ces primitifs italiens, celle de Florence et celle de Sienne, toutes deux égales en beauté. Il s'agit des peintres de la fin du Moyen Age italien, qui annoncent déjà, par leurs recherches, la première Renaissance: Lipo Memmi, Lorenzetti, Ciampani, Liberale da Verone, Fra Angelico, Filippo Lippi, etc... (si vous ne connaissez pas, allez vous cultiver dans Wikipedia ou mieux, dans un livre, bande de petits sapajous avides de savoirs! Je ne peux pas tout faire non plus...). L'un des grands intérêts de l'expo est aussi de reconstituer des polyptiques démembrés entre plusieurs musées et collections, ce qui permet de restituer leur programme d'origine.

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(Fra Angelico, La preuve par le feu de Saint François, 1429. Lindenau Museum, Altenbourg)

Bref, tout cela valait le coup même si la foule ne permet pas d'en profiter pleinement. Au final, je vous conseille avidemment le musée Jacquemart-André en lui-même et pour les expositions, essayez tôt le matin peut-être... surtout que la prochaine est consacrée à Bruegel!

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14 juin 2009

Lire ou relire Albert Cossery

J'ai rencontré deux fois dans ma vie Albert Cossery, à chaque fois au salon du livre. Chaque année cet humble vieillard venait y faire de la présence par sympathie pour Joëlle Losfeld, son éditrice, qui l'avait sorti du semi-oubli où il demeurait en rééditant ses ouvrages.

Un peu par hasard j'étais allé vers ce vieil homme presque sourd, à l'oeil pétillant, dont j'avais acheté un livre. La lecture de cet ouvrage (Un complot de saltimbanques) ayant été une révélation, il m'a fallu continuer à explorer son oeuvre; ce fut chose faite l'année suivante avec l'achat du premier volume de ses oeuvres complètes, qu'il m'a fait l'honneur de dédicacer. Quelques mois après, ce vieil égyptien qui avait toujours écrit en français s'éteignait dans la chambre d'hôtel qu'il occupait depuis plus de 50 ans à Paris, entouré de rares meubles et objets personnels. L'homme était modeste et se contentait de peu.

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(Albert Cossery en 2007. La photo est floue au possible, mais finalement, je l'aime bien)

En matière d'écriture également il se contentait de peu de quantité pour beaucoup de qualité. Il s'était volontairement fait l'image d'un écrivain un peu paresseux, n'écrivant qu'une phrase par jour et passant le reste de sa journée à flâner dans le Quartier Latin. Il y a sans doute du vrai et sans doute de l'exagération dans ce propos, je n'en sais rien à vrai dire. L'homme était mystérieux. Mais ses romans sont exceptionnels et méritent la lecture, tant ils nous plongent dans l'ambiance de ce petit peuple du Caire, pauvre mais débrouillard, gouailleur et parfois un peu escroc.

Bien sûr, Cossery c'est un ton parfois suranné et des types de personnages récurrents: femmes jeunes, sensuelles et abusées, matrones violentes, petits voleurs, poètes et amoureux un peu sots, petit peuple travailleur, drogués philosophes, etc. Pour lui qui a quitté Le Caire en 1945 pour Paris, il a peuplé ses romans uniquement de ses visages du Caire, inoubliables.

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Mendiants et orgueilleux

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Mendiants et orgueilleux est sans doute l'ouvrage le plus connu d'Albert Cossery. Comme les autres, il ne raconte pas franchement une histoire, ou plutôt l'histoire est si ténue qu'elle n'est finalement pas très important. L'importance est dans la galerie de personnages pittoresques et truculents qui peuplent le roman et lui donne une vie incroyable. L'essentiel du roman tourne autour de Gohar, un ancien professeur de philosophie de l'université qui a tout abandonné pour vivre pauvrement dans un petit logis miséreux, sans meubles, ne vivant que de mendicité sympathique et n'ayant pour toute dépense que l'argent pour payer son hachich et de temps en temps une fille au bordel du coin.

La plupart des personnages de Cossery sont ainsi, des mendiants orgueilleux, pauvres certes, mais ne souhaitant surtout pas faire partie de toute cette société des gens biens, des gens qui réussissent. Ils préfèrent vivre de l'air du temps, ne rien faire ou alors pas grand chose, et demeurer dans une semi-honnêteté un peu interlope. Mais le tout sans jamais que cela ne devienne apitoyement. Ces pauvres se moquent des riches et des pédants et leur jouent des tours. Et finalement, dans ce petit monde, rien n'est vraiment grave, pas même le meurtre d'une jeune prostituée tuée par un pauvre hère en manque de drogue... Et quand cette curieuse philosophie finit par contaminer l'un des rares policiers intègres du coin...

Le roman est nonchalant, bien écrit et oscille toujours entre l'admiration pour cette pauvreté choisie par Gohar et la dénonciation de celle, violente et totalement subie, de la plupart des gens qui l'entourent.

"Sa réputation de poète lui avait acquis un immense prestige parmi ses compagnons illettrés. C'était lui qui mariait - affreux simulacre - les détenus entre eux. Il est vrai que sa laideur le préservait d'un danger réel: il aurait fallu être aveugle pour vouloir le sodomiser. Heureusement il n'y avait pas d'aveugles en prison."
p.43


Les hommes oubliés de Dieu

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De tout ce que j'ai lu de Cossery c'est sans doute ce que j'ai le moins apprécié. Le ton est dur, sans espoir, d'une noirceur incroyable. Ici aucune pauvreté choisie, mais une pauvreté écrasante, subie et violente, qui broie les hommes et les âmes. Un recueil de nouvelles remplies d'une humanité très noire, sans espoir de redemption. Pour une fois également, l'humour de Cossery, son regard goguenard et distant est absent ou presque. Ne se trouve ici qu'une hésitation entre révolte face à un monde d'une injustice noire et dédain pour cette humanité pauvre et qui se complait dans une manière de vivre assez odieuse et ne se révolte pas. Bref, une autre face de Cossery, moins connue et moins riante. Heureusement que la beauté de l'écriture sauve un peu ce livre qui sans cela ne serait qu'un précis de désespoir social.


La maison de la mort certaine

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Ici on aborde un sujet grave encore une fois, mais avec un retour au ton léger et à la célébration de la débrouillardise et l'invention du petit peuple cairote. Ici le récit est celui de la lutte épique entre les locataires d'un immeuble qui menace de s'écrouler et le propriétaire, un homme très avare, issu du même milieu et qui s'est à peine embourgeoisé. Toute cette histoire est l'occasion encore une fois de dresser une belle galerie de portraits, un peu mesquins, certains odieux, mais tous tellement humains. Une sorte de comédie humaine, un peu tragique, bien plus pauvre que celle de Balzac. Et surtout beaucoup plus amusante!


Un complot de saltimbanques

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Sans doute le roman le plus anarchiste de Cossery. Le plus jouissif aussi. Il s'agit ici d'un récit plus tardif, écrit par Cossery dans les années 1970. Beaucoup moins désespéré, il met en scène un jeune homme riche, Teymour, qui a fait ses études à l'étranger et s'en retourne dans sa petite ville d'origine, une quelconque bourgade provinciale d'Egypte. Armé d'un faux diplôme, il revient s'ennuyer dans cette ville. Mais, en reprenant contact avec des amis d'enfance, il prend conscience du fait qu'il ne sert à rien d'aller à la capitale ou à l'étranger pour se divertir, que l'amusement est présent partout dans cette rue et que l'on peut rire à chaque coin de rue. Pour cela, il faut simplement savoir le voir et le vouloir, qui à jouer des farces, à se tenir dans une sorte d'anarchie morale et civile, avec pour seul but de profiter de la vie et ses joies. Les jeunes hommes passent donc leur temps à choquer le monde, à outrepasser les lois, à provoquer la police et à se faire experts en subversion. Et tout cela sans but, sans idéal politique, juste pour rire et profiter de la vie. Une très belle lecture, légère et réjouissante, qui fait penser par moments au roman Les copains de Jules Romains.

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11 juin 2009

Allons donc à London!

Mercredi, sept heures et quart du matin. Autant dire, l'aube livide... Le train démarre pour une petite virée impromptue d'une journée à Londres. Heureusement, même si la météo nous avait prédit la pluie, nous n'eûmes qu'un temps couvert et de rares épisodes de petite pluie. C'est déjà ça. Ou alors s'il a plut, c'est quand nous étions enfermés.

Deux heures plus tard, 8h30 heure locale, nous voilà débarquant à nouveau dans cette chère gare de Saint-Pancras au style si particulier.

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(La gare de Saint-Pancras, ou la quintessence du néo-gothique anglais)

Comme il est encore tôt, qu'aucun monument ou musée n'est encore ouvert et que nos petits yeux ont besoin d'être revitalisés avant de visiter quoi que ce soit, nous marchons quelques centaines de mètres et nous attablons au Starbucks sis juste en face de notre première cible: la British Library.

Dans ce bâtiment moderne mais en briques rouges tout de même, se trouve l'équivalent de notre Bibliothèque nationale. Sauf que les Anglais, moins casse-pieds que nous autres, permettent à nos petits yeux enfin réveillés et avides d'histoire et de livres rares de contempler quelques unes de leurs merveilles, dans le Trésor. Qui plus est, tout cela est accessible gratuitement!

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(British Library)

Bref, nous admirons ainsi, un peu pêle-mêle il faut bien le dire, mais conservés avec amour et respect, quelques textes et écrits majeurs de l'histoire et de la littérature. Nous avons donc pu voir de nombreux livres rares et superbes: une Bible de Gutenberg (1454-1455); de nombreux livres enluminés et peints, anglais mais pas seulement car la British Library conserve beaucoup d'ouvrages indiens, chinois et d'autres pays asiatiques ou moyen-orientaux; des partitions musicales originales, du XVe s. aux Beatles en passant par le Messie de Haendel, Mozart ou le Boléro de Ravel. Parmi les ouvrages littéraires, toute une section est consacrée à Shakespeare, écrivain national dont on possède de nombreux imprimés originaux mais très peu d'écrits...; on peut également voir les manuscrits originaux d'ouvrages de Jane Austen, Charlotte Brontë (Jane Eyre), Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles, illustré par lui-même), Joseph Conrad (Lord Jim), Virginia Woolf (Mrs Dalloway), Harold Pinter ou Sylvia Plath et Ted Hughes. On y trouve également de superbes cartes géographiques et un florilège de superbes livres sacrés représentants la plupart des religions du globe (Christianisme, Bouddhisme, Sikkhisme, Hindouisme, Islam, Judaïsme, Jaïnisme et même Zoroastrisme!).

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(Evangéliaire de Lindisfarne, 715, British Library. Chef-d'oeuvre de l'enluminure et de la culture anglo-saxonne du début du VIIIe s.)

Mais aussi parmi les documents historiques les fameux carnets de Léonard de Vinci; le journal du capitaine Cook ou celui du capitaine Scott; le livre de bord du HMS Victory à bord duquel Nelson vainquit la flotte française à Trafalgar. Et bien sûr, dans une salle à part, se trouve le trésor des trésors de la British Library: la Magna Carta, précieuse charte de 1215 par laquelle Jean Sans Terre accorde des libertés à ses barons révoltés, texte qui marque un premier pas dans la conquête anglaise des libertés.

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(Magna Carta, British Library)

Bref, la British Library est un endroit merveilleux mais qui semble peu connu. Comme en plus elle se trouve à deux pas de la gare "où arrivent les Français", elle doit devenir un incontournable des visites à Londres! Et ça vaut vraiment le coup, même si on n'est pas un fan absolu d'histoire ou de littérature.

Sur ces entrefaites, il n'est déjà pas loin de midi et nous nous dirigeons dare-dare vers le British Museum afin d'aller vers les buts initiaux de notre voyage, à savoir deux expositions qui s'y tiennent en ce moment. Un petit passage par le "jardin indien" qui se tient devant le musée pour la saison estivale nous permet d'entrevoir, sous un prétexte de thématique géographique, la diversité florale du sous-continent, passant sans souci des zones himalayennes aux régions tropicales. Dommage que le temps ait été si couvert, cela gâchait un peu une ballade restreinte mais agréable.

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(Jardin indien, British Museum)

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(Bambous et bananier, Jardin indien, British Museum)

Arrivé dans ce musée que nous commençons à connaître un tant soit peu, nous y mangeons rapidement puis commençons par l'exposition consacrée à Shah Abbas, shah d'Iran issu de la dynastie Safavide, qui régna à la fin du XVIe et au début du XVIIe s. Son règne marqua une période de splendeur et de prospérité pour la Perse.

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(Shah Abbas, portrait attribué à Bishn Das, 1618. Portrait réalisé pour l'empereur moghol Jahangir)

On découvre ainsi, dans un ordre à la fois chronologique et thématique, la vie et l'oeuvre de ce dirigeant majeur, le tout toujours vu en relation avec un contexte plus large, que ce soit sur le plan culturel, économique ou religieux. On découvre ainsi que Shah Abbas n'a laissé que très peu de portraits de lui, tout au plus quelques miniatures. On explore ainsi, après une mise en contexte, dans un premier temps les réalisations architecturales qu'il a fait exécuté pour sa capitale, Ispahan; puis suivent divers exemples des grandes réalisations artistiques persanes, notamment dans les domaines de la calligraphie, la miniature et la porcelaine. Les rapports avec le reste du monde sont constamment évoqués, qu'il s'agisse de l'influence et la diffusion des porcelaines chinoises, des rapports commerciaux et militaires avec les Anglais et contre les Portugais (prise d'Ormuz), ou encore des relations de bon voisinage avec les Moghols et de voisinage exécrable avec les Ottomans (Shah Abbas cherchant d'ailleurs du soutien en Occident pour écraser les Turcs, ennemis communs des Perses et des Européens).

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(Shah Abbas et l'ambassadeur moghol Khan Alam, peinture indienne du Golconde, vers 1600)

Outre ce contexte international tumultueux, on évoque la vie à la cour de Shah Abbas, une vie raffinée, baignée de poésie et d'une tolérance religieuse relative. La religion occupe en effet une grande place dans sa vie. C'est lui qui fait du chiisme la religion officielle du pays et organise ce courant de l'Islam. Il développe divers lieux de pélerinage, les gâtant à grands coups d'offrandes et donations somptueuses. Ainsi l'exposition insiste fortement sur trois sanctuaires qui firent l'objet de donations importantes: Ardabil, le mausolée de l'Imam Reza à Mashhad et celui de Fatimah Ma'sumeh à Qom. Il y donne notamment des porcelaines chinoises, des tapis précieux brodés d'or et d'argent. Ces pélerinages demeurent parmi les plus importants du monde; celui sur le tombeau de l'Imam Reza (8e Imam du chiisme) attire chaque année 20 millions de personnes!

On insiste également sur les guerres qu'il a menées et qui ont permis à l'empire de s'étendre, notamment au détriment de l'Empire Ottoman, auquels sont arrachées les villes de Bagdad ainsi que Nadjaf et Kerbala, deux villes saintes du chiisme.

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(Portrait d'un jeune page lisant un livre de poésie, 1625, par Riza Abbasi, principal représentant de la miniature et la calligraphie à l'époque safavide)

Enfin on aborde la question de son héritage. Héritage direct d'abord, qui fut difficile, car cet empereur ami des arts et puissant prince était aussi légèrement paranoïaque. Etant arrivé au pouvoir en usurpant violemment le trône de son père incompétent, il craignait que le même genre de chose ne lui arrive; ainsi il fit tuer ou aveugler tous ses fils. Ce fut son petit-fils Safi Ier qui lui succéda, ouvrant pour l'Iran une longue période de déclin jusqu'à ce que la dynastie safavide soit détrônée par les Afghans en 1722. Héritage contemporain également, puisque la place de Shah Abbas dans l'Iran pré-Révolution islamique jusqu'à aujourd'hui est rapidement évoquée en fin de parcours.

Au final, une exposition très intéressante qui nous resitue bien un personnage majeur et méconnu de l'histoire mondiale.

Seconde expo ensuite, toujours au même endroit. Celle-ci est consacrée à la peinture indienne de la cour de Jodhpur. Jodhpur est, du XVIIe au XIXe une principauté du nord de l'Inde, de religion hindoue mais vassale du puissant empire moghol. Néanmoins, comme dans nombre de petites souverainetés de ce genre, un art de cour assez florissant se développe. C'est cet art qu'entreprend d'explorer cette exposition, en l'observant à travers un même type d'oeuvre (la peinture miniature de cour) tout au long de la période. On constate que chaque souverain important initie alors des changements thématiques majeurs.

Ainsi pour le premier par ordre chronologique, Bakhat Singh (règne 1725-1751) , la vie semble avoir été plus consacrée à s'écouler tranquillement en profitant de tous les plaisirs offerts qu'à autre chose. On le voit donc, le plus souvent entouré d'une myriade de jeunes femmes, en train de se baigner, d'observer des jeux, de s'amuser de multiples façons. Celui-ci semble avoir vécu une vie douce et voluptueuse peu consacrée aux questions complexes et pénibles que requièrent la gestion d'un Etat.

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(Bakhat Singh au bain)

Le second, Vijai Singh, qui règne de 1752 à 1793, est déjà nettement moins primesautier. Très dévot, il s'emploie à faire peindre des épisodes de la vie des dieux Krishna et Rama, notamment en faisant illustrer le Ramayana et le Baghavata Purana. Néanmoins, cela reste très joli et assez compréhensible pour peu qu'on se donne la peine de vouloir comprendre les épisodes représentés.

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(Episode du Ramayana: la traversée vers Lanka)

Le troisième et dernier souverain par contre, un dénommé Man Singh (1803-1843), se place quant à lui sous des auspices bien plus difficilement compréhensibles. Et honnêtement, je n'ai rien pigé aux histoires de cette spiritualité des yogis Naths. Cela m'est absolument impénétrable et me paraît plutôt fumeux comme doctrine. Voici ce que donnent les peintures obtenues sous cette influence bizarre.

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(...)

Après tout cela, un passage à la librairie du musée, il était déjà temps de nous remettre en chemin vers la gare. Au passage nous nous fîmes un éphémère ami...

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(Un écureuil gris, mignon envahisseur des parcs anglais qui nuit beaucoup aux écureuils roux autochtones)

Prochain passage à Londres sans doute en janvier 2010, pour l'exposition consacrée à Moctezuma... et sans doute d'autres choses!

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09 juin 2009

Les gaulois, au-delà des clichés

"Nos ancêtres les gaulois" "n'avaient peur que d'une chose: que le ciel leur tombe sur la tête", ils étaient barbares, paillards, sympathiques mais sans doute pas bien intelligents et c'est pour cela que la romanisation de la Gaule s'est faite aussi facilement... Voilà ce qu'on pense et entend souvent quand on évoque les Gaulois.

En fait, quand on y regarde bien, que sait exactement de précis le grand public (moi le premier) sur les Gaulois, qui sont pourtant vu et ressenti comme les premiers habitants ayant un nom dans l'histoire de ce qui allait devenir la France? Pas grand chose en fait, et beaucoup de confusions.

Confusions dues à plusieurs faits: notre source principale et quasiment unique se trouve dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César. D'où le problème pour réellement situer et restituer ce que furent les Gaulois quand on ne possède pour source que le récit de l'homme qui les a vaincu. En effet, si les Gaulois connaissaient l'écriture, ils ne l'utilisaient quasiment pas, cette exclusion de l'écrit étant liée à des croyances religieuses. Les druides enseignaient en effet l'intérêt de la transmission uniquement orale des connaissances... Lourde erreur de leur part.

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(Après avoir lu le livre de J-L Brunaux, Astérix et Obélix décident de quitter la Gaule, déçus de ne pas correspondre à la réalité historique)

Bref, tout cela pour dire que, à cent lieues des Astérix et autres clichés ou fantasmes liés aux Gaulois, il existe un historien français, Jean-Louis Brunaux, qui, depuis quelques années, construit une oeuvre essentielle consacrée à ce peuple et destinée - pour une fois dans ce domaine - non pas aux spécialistes mais au grand public. De quoi remettre bien des idées en place.

Ainsi je ne peux que conseiller à tous cet excellent ouvrage, de lecture tout à fait abordable et limpide, intitulé "Nos ancêtres les Gaulois" dudit Jean-Louis Brunaux. L'argument de ce livre est justement de faire la lumière sur la Gaule pré-romaine et les Gaulois, en partant des préjugés et expressions toutes faites.

Ainsi l'auteur explore la Gaule à partir non seulement de César et des sources romaines, mais surtout à partir des dernières découvertes archéologiques et des sources grecques, en particulier ce qui nous reste de Poseidonios d'Apamée. Il revient tour à tour sur la Gaule elle-même, nous indiquant par exemple qu'à cette époque la forêt censée couvrir le pays n'était pas tout à fait cette espèce de forêt primitive et sauvage qu'on se plait, à la suite des romantiques du XIXe s., à imaginer, mais bel et bien une forêt exploitée et gérée, tout comme aujourd'hui. De même il aborde des sujets a priori complexes, traitant tour à tour de l'art gaulois, de la gestion des terres, de l'influence romaine déjà très large avant la conquête, de la question d'une éventuelle "nation" gauloise, etc. Les passages obligés sur la religions, les druides si sujets à fantasmes et les sacrifices humains sont sans doute parmi les plus éclairantes et nous montre une réalité assez éloignée de ce qu'on imagine couramment. Ces chapitres méritent une exploration attentive. Enfin, il aborde les questions liées aux relations avec Rome et celles liées à l'héritage que nous ont laissé ceux qui, parmi tant d'autres, sont tout de même en grande partie nos ancêtres et que nous connaissons si mal.

De quoi leur rendre un peu d'épaisseur historique et de réalité.

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A noter également que Brunaux est l'auteur, dans la même collection d'un livre sur les Druides, des philosophes chez les Barbares, désormais disponible en poche.

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02 juin 2009

Un évènement passé inaperçu...

Les médias, tous occupés à glorifier M. Sarkozy, ne se sont pas fait l'écho, ou alors bien faiblement, d'un évènement religieux très important qui a lieu en France voici seulement quinze jours. Non, le Pape n'est pas revenu. Il s'agit d'un fondateur de religion qui se trouve désormais en France.

Il faut reconnaître qu'il n'est pas là physiquement, car le personnage en question est mort depuis 2500 ans au bas mot. Il s'agit du Bouddha historique, dont la France a l'insigne honneur d'accueillir les cendres, de façon définitive. Et curieusement, sans que je sache bien pourquoi, cela est passé quasiment inaperçu médiatiquement.

Il faut revenir un petit peu sur la genèse de cet évènement. Tout d'abord, pour vous renseigner un peu sur Bouddha, allez jeter un oeil à la page wikipedia qui lui est consacré.

Il se trouve qu'une partie des cendres de cet illustre personnage reposait sous un stûpa appartenant à sa famille, les Sakya. L'écroulement de ce stûpa, situé dans le nord de l'Inde, à la fin du XIXe s., on y découvre des reliques du Bouddha historique. Le gouverneur britannique de l'Inde décide de confier les saints restes à la Thaïlande, qui est alors le seul pays bouddhiste à ne pas être colonisé. Les reliques sont installées dans le Temple de la Montagne d'Or (Wat Saket) à Bangkok. Une prophétie est alors faite qui indique que les reliques quitteront l'Asie pour aller en Occident, 111 ans après.

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(Stûpa du Temple de Wat Saket à Bangkok, où se trouvaient les reliques du Bouddha)

Comme il y a des pays où l'on aime que les prophéties se réalisent, le Patriarche de Thaïlande a décidé, avec l'approbation des bouddhistes d'Asie, d'offrir ces reliques à l'Occident et a choisi la France pour les accueillir (pour deux raisons a priori: pour ce que symbolise la France au niveau des Droits de l'Homme et parce que la France accueille la plus forte et la plus diversifiée des communautés bouddhistes occidentales). C'est un honneur immense qui est fait à notre pays.

Du 15 au 17 mai, de nombreuses cérémonies ont donc eu lieu à Paris et à Vincennes, où vont désormais reposer les vénérables reliques, dans la Grande Pagode du Bois de Vincennes. Et pas l'ombre d'un président de la République ou d'un ministre quelconque lors de ces cérémonies. Les bouddhistes ne sont sans doute pas assez nombreux pour représenter un enjeu électoral. Si ça avait été Mahomet, Jésus ou un quelconque prophète juif, nous les eussions entendu ces politiciens, se battre pour récupérer l'évènement.

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(Grande Pagode de Vincennes, où se trouvent désormais les reliques)

Bref. Toujours est-il que cela est un évènement plutôt important passé inaperçu, mais qui me donne l'occasion, à la suite du Patriarche de Thaïlande, qui souhaite "renforcer les liens de transmission et de partage qui se tissent entre ces cultures depuis plusieurs décennies", de revenir sur plusieurs siècles de relations franco-thaïlandaises!

En effet, on l'oublie souvent, mais la Thaïlande est sûrement un des rares pays d'extrème-Orient avec lequel la France entretient des relations d'aussi longue date. Dès la fin du XVIIe siècle, les envois d'ambassades entre la France et le Siam se font importantes, sous l'impulsion des Jésuites et de Louis XIV*. L'arrivée des ambassadeurs du Siam à la cour de Versailles a laissé beaucoup de traces dans les mémoires du temps! Qu'on s'imagine l'exotisme invraisemblable que pouvait représenter ces personnages.

Voici ce qu'en dit le Baron de Breteuil dans ses Mémoires:
"Après s’être lavés selon leur coutume, ils mirent des bonnets de mousseline, faits en pyramides, au bas desquels étoient des couronnes d’or larges de deux doigts, qui marquoient leurs dignités ; de ces couronnes, il sortoit des fleurs, des feuilles d’or minces, ou quelques rubis en forme de grains. Ces feuilles étoient si légères, que le moindre mouvement les agitoit. Le troisième ambassadeur n’avoit point de fleurs au cercle d’or de sa couronne. Les huit mandarins avoient une pareille coiffure de mousseline sans couronne.
On avoit préparé au bout de la grande galerie du château, du côté de l’appartement de Mme la dauphine, un trône élevé de six degrés, le tout couvert d’un tapis de Perse à fond d’or, enrichi de fleurs d’argent et de soie. Sur les degrés, on avoit placé de grandes torchères et de grands guéridons d’argent ; au bas du trône, à droite et à gauche, en avant, on avoit mis, d’espace en espace, de grandes cassolettes d’argent, chargées de vases d’argent. On avoit ménagé un espace vide de quatre à cinq toises, où les mandarins qui étoient à la suite des ambassadeurs pussent être pendant l’audience, sans être pressés par les courtisans."
(L'intégralité du texte se trouve ici)

De même quelques voyageurs français, essentiellement des Jésuites, ont laissé des récits de leur voyage au Siam**, ce royaume bien mystérieux dont les ambassades réciproques entre le roi Phra Naraï et Louis XIV devaient donner à chacun l'impression de rayonner jusqu'aux confins du monde connu...

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(Réception des ambassadeurs de Siam à Versailles, gravure française. Il est vivement conseillé d'agrandir l'image)

* Lucien Bély étudie en quelques pages ces fugitives mais très marquantes ambassades extraordinaires dans L'art de la paix en Europe, Puf, 2007, pp. 352-357.

** On consultera avec profit le récit du Comte de Forbin, qui dirigea une petite garnison accompagnant l'ambassade de 1687 au Siam ainsi que celui de l'Abbé de Choisy, qui résida dans ce royaume en 1685. Ce dernier a été réédité ces dernières années et se trouve sans doute encore facilement en librairies.

Posté par Alfred Teckel à 20:05 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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