Nouvelle Feuille

Venez armés, l'endroit est désert...

06 novembre 2009

Venise au XVIe s....

Ah! Pour une fois le Louvre nous offre une grande exposition irréprochable! Cela faisait longtemps, entre les expos mal conçues et peu claires malgré les merveilles qu'elles présentaient (Babylone) ou bien très pédagogiques mais avec 95% des oeuvres provenant des collections du Louvre (Les Portes du ciel). Cette exposition consacrée à la peinture vénitienne du XVIe s. sous l'angle des influences et des rivalités entre Titien, Tintoret et Veronèse vaut vraiment le coup d'oeil.

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(Titien, Danaé, Musée di Capodimonte, Naples)

Organisée par grands thèmes, cette exposition présente quelques uns des chefs-d'oeuvre de ces trois peintres, et la confrontation entre les trois permet de mieux dégager et mettre en lumières leurs influences réciproques et leurs différences. Pour ma part, cela m'a permis de découvrir une peinture que je connaissais assez mal.

Tout d'abord, il y a l'aîné: Titien. Le maître, et sans doute le plus brillant des trois. Au cours d'une vie exceptionnellement longue pour l'époque (86 ans, dont presque 70 de peinture), Titien affirme son talent et son influence sur l'art vénitien. Jamais il ne cesse de se renouveler, de travailler et... de faire bon usage de son influence pour essayer de ralentir la carrière de Tintoret tout en favorisant celle de Veronèse. Dès 1516, Titien est le peintre officiel de la République de Venise et en 1530 il reçoit des mains de l'Empereur Charles Quint le titre de Comte Palatin, une première pour un artiste. Il travaillera également auprès du Pape Paul III. C'est donc un immense artiste comblé de la faveur des plus grands, ce qui en fait un personnage incontournable de la Sérénissime, qui influencera plus ou moins directement et bien au-delà de Venise, notamment en ce qui concerne son utilisation de la couleur. Sa dernière manière, par larges touches, fait apparaître un art renouvelé et novateur. Après, il reste la question: est-ce une volonté claire de réinventer son art ou simplement un moindre perfectionnisme de la part d'un vieillard?

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(Titien, Autoportrait, Musée du Prado, Madrid)

L'exposition s'ouvre donc sur la Venise des années 1540-1550, où Titien domine de façon incontestable la peinture. C'est l'époque où l'un de ses élèves, un autre vénitien, Tintoret, commence son ascension. Très ambitieux, Tintoret se veut incarner la nouveauté et reléguer Titien à un peintre de l'ancienne manière.

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(Tintoret, Autoportrait, Museum of Art, Philadelphie)

C'est également l'époque (1553) où s'installe à Venise un jeune homme venu de Vérone et qui prendra vite le nom de sa ville natale. Véronèse obtient très rapidement un grand succès et bénéficie du soutien appuyé de Titien, qui cherche à tout prix - en vain -  à éliminer Tintoret de toute commande publique. Pourtant, alliés ou rivaux, ces peintres ne cesseront de s'influencer mutuellement et de demeurer aux courants artistiques qui traversent l'Italie et l'Europe, empruntant de-ci de-là au manièrisme de Michel-Ange, aux flamands, etc. Ainsi, par petites touches, par quelques détails, nous avons entrevu de mini-influences des écoles du Nord, en particulier chez Tintoret (Le buisson de rose de sa Suzanne et les vieillards rappelle de loin la Vierge au buisson de roses de Schongauer, tandis que le dragon vaincu par Saint Georges ressemble pas mal à ce que faisait les peintres rhénans ou flamands (Grünewald, Bosch, Brughel). L'héritage flamand nous a paru encore plus discret chez Véronèse, dans cette Tentation de Saint Antoine, pour le coup très différente et beaucoup moins effrayante que celle de Grünewald, mais avec ce détail cruel dans la main de la femme, dont les doigts sont des serres de rapace. Il semble, d'après ce que m'en ont dit des gens plus avertis que moi, que cela provienne de la présence de flamands à Venise dans les ateliers de ces peintres.

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(Véronèse, Tentation de Saint Antoine, Musée des Beaux-Arts, Caen)

L'exposition se veut à la fois chronologique et thématique. Une partie est consacrée à la naissance de la rivalité entre les peintres. Une seconde traite du portrait de représentation en vogue au sein des grandes familles vénitiennes.

Des trois, celui dont les portraits possèdent sans doute le plus de force expressive est Titien, qui peint des portraits à la fois sobres et réalistes. Ce portrait du doge Francesco Venier est particulièrement saisissant dans sa représentation toute en retenue à la fois de la fragilité physique du doge et de sa fermeté morale.

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(Titien, Le doge Francesco Venier, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid)

Titien invente les modèles à suivre: les portraits d'hommes sont ouverts sur l'extérieur qui nous montre un de ses faits glorieux, tandis que ceux de femmes sont systématiques en intérieur. Aucun des autres ne se détachera de ses canons ni ne contestera à Titien sa place de portraitiste des grands de ce monde.

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(Titien, Paul III, Musée di Capodimonte, Naples)

On s'attarde ensuite sur quelques peintures à la fois érotiques et de vanité, représentant, pour chacun dans un style propre, une femme (Vénus, Suzanne) à sa toilette avec un miroir et jouant avec les reflets.

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(Tintoret, Suzanne et les vieillards, Kunsthistorisches Museum, Vienne)

Un autre sujet intéressant qui est traité est celui de l'insertion de thèmes profanes au sein de peintures religieuses, vu au travers des sujets de repas bibliques. Titien avec ses Pélerins d'Emmaüs nous offre une toile à l'ancienne, où le Christ occupe une place réellement centrale et où la scène est resserrée et ne contient que cinq personnages et un chien. Tintoret déjà, agrandit la scène et multiplie les personnages dans sa Dernière Cène. Véronèse enfin, dans sa version des Pélerins d'Emmaüs, charge sa toile de multiples éléments sans rapport direct avec elle; le plus surprenant est sans doute la présence des deux enfants jouant avec le chien et semblant se contrefiche complètement de la présence du Christ à la table. C'est une Cène un peu du même genre, remplie de détails sans rapport direct, qui valut à Véronèse les foudres de l'Inquisition, à laquelle il rétorqua: "S’il reste de l’espace dans le tableau je l’orne d’autant de figures que l’on me demande et selon mon imagination."

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(Véronèse, Les pélerins d'Emmaüs, Musée du Louvre, Paris)

Ce glissement vers des sujets très profanes est également caractérisé par la réalisation de toiles "familiales" par Titien ou Véronèse, pleines d'espiéglerie. Les deux tableaux de Véronèse représentant la famille da Porto sont les plus aboutis. L'un nous montre le père et son fils, l'autre la mère et sa fille (ces gens avaient la chance d'avoir une famille très équilibrée!). La petite fille est très vivante et curieuse, à la manière d'un chat, elle se protège derrière sa mère tout en nous dévisageant.

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(Véronèse, Livia da Porto et sa fille, Walters Art Museum, Baltimore)

L'on découvre également un aspect plus inattendu: les débuts de la peinture animalière, avec la première toile du genre, un couple de chiens de chasses peints par Bassano. Les chiens ne sont plus un symbole ou un détails plaisants: ils sont au centre de la toile, ils en sont le sujet unique et font l'objet d'un véritable "portrait" attentif et soigné.

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(Bassano, Deux chiens de chasse liés à une souche, Musée du Louvre, Paris)

Sont ensuite abordés les "nocturnes sacrés", des sujets assez doloristes (Saint Jérôme, Mise au tombeau du Christ, etc) où la lumière du tableau se fait presque surnaturelle et met ainsi en valeur le côté presque expressioniste du Christ martyrisé. C'est dans ce Saint Jérôme de la fin de sa vie que Titien exprime sans doute le mieux sa nouvelle manière de peindre, par larges touches, très modernes, créant une toile magnifique mais sombre et torturée. Je reconnais sans doute un certain parti pris de ma part, la figure de Saint Jérôme étant l'une de celles que je trouve parmi les plus intéressantes de la peinture occidentale.

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(Titien, Saint Jérôme, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid)

Quittant cette ambiance crépusculaire, nous arrivons dans une salle consacrée au portrait d'artiste et de collectionneur. Dans la Venise du XVIe s. comme ailleurs en Europe, l'artiste n'est plus simplement le vecteur, l'artisan qui créé le beau; il devient lui-même objet de représentation et d'oeuvre d'art. Au-delà de l'autoportrait des peintres, on découvre les portraits des collectionneurs et amateurs d'art entourés de leurs oeuvres favorites. L'art sous toute ses formes est devenue la grande affaire pour beaucoup de gens fortunés, plus seulement pour les grands princes. Encore une fois, c'est sans doute Titien qui donne le plus de force à son portrait, avec ce collectionneur à la fois averti et au regard presque effrayant, pressé d'emporter la statue qui a fait l'objet d'un achat compulsif de sa part.

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(Titien, Jacopo Strada, Kunsthistorisches Museum, Vienne)

Après un passage par de petits tableaux décoratifs destinés à orner les intérieurs aisés ou les cassone (coffrets de mariage). Ce genre de petits machins décoratifs paraît moins abouti, un peu comme si les peintres s'y testaient, y éprouvaient leur art. Rien de comparable avec les superbes cassone que l'on peut voir au château d'Ecouen.

Enfin nous abordons la fin de cette superbe exposition par une section peut-être moins fascinante, consacrée au nu féminin, qu'il s'agisse de la femme en danger (Lucrèce, Andromède) ou de la femme offerte (Danaé, Vénus). Un seul exemple, ce bel Amour et Vénus de Sustris, un hollandais élève du Titien, réalisé à la demande de la très riche famille Fugger. Observez les colombes... ces oiseaux sont symboles d'amour et de fidélité dans la peinture. Je ne pense pas avoir l'esprit particulièrement tordu, mais les volatiles semblent exprimer plus que clairement leur amour...

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(Sustris, Vénus et Amour, Musée du Louvre, Paris)

En somme, il faut, si on a l'occasion, passer voir exposition. Pourquoi?
- Tout d'abord, cela faisait longtemps que le Louvre ne nous avait pas offert une expo d'une aussi bonne qualité.
- Parce que cela donne à ceux qui ne connaissent pas la peinture vénitienne l'occasion de la découvrir, et à ceux qui la connaissent de la redécouvrir.
- Parce que tout ici est pertinent, bien amené, clair, compréhensible et sans fanfreluches muséographiques superficiels. Simple et efficace.
- Parce que Tintoret est un génie de la lumière.
- Parce que Véronèse est un génie de la couleur.
- Parce que Titien est un génie de la peinture.
- Pour la qualité et la diversité des oeuvres présentées.
- Parce que je vous le recommande!

Posté par Alfred Teckel à 21:48 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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