Nouvelle Feuille

Venez armés, l'endroit est désert...

22 novembre 2009

Touche pas à mon Camus!

Il y a certains monuments comme ça auquel je n'aime pas qu'on touche. Camus en fait partie. Camus, c'est une partie de mon adolescence, c'est une révélation, un auteur en apparence simple, complexe dès qu'on s'y plonge un peu mieux. C'est un très grand écrivain qui m'a beaucoup marqué quand j'ai découvert en cours de français (ça devait être en classe de seconde) La peste. Brillant, bien mené, classique dans sa forme, moderne dans son propos, ce roman m'avait séduit. Et puis il y a eu L'étranger. Une vraie claque: on pouvait écrire un chef-d'oeuvre de littérature en seulement une centaine de pages. Pas un mot de superflu dans ce court livre. Une merveille que j'ai relu depuis plusieurs fois.

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Camus ne m'a ensuite pas lâché. Je n'ai pas tout lu, mais j'ai pas mal fait l'essentiel : L'étranger, Les Justes, Caligula, Le mythe de Sisyphe... Si je ne l'ai pas relu depuis longtemps, il reste accroché au firmament de mes admirations littéraires.

Et comme cela fera un demi-siècle au mois de janvier prochain qu'Albert Camus a été lâchement assassiné par un arbre, sur la Nationale 5, dans l'Yonne, notre cher président de la République a décidé que ce ne serait pas mal de le zigouiller une seconde fois en lui faisant quitter le petit cimetière de Lourmarin en Haute-Provence pour l'austère crypte du Panthéon. Foutez donc la paix aux pauvres os de ce grand auteur, laissez-le reposer bercé par les parfums de la garrigue que charrie le mistral. Et lisez plutôt son oeuvre, monsieur le Président, pas comme on se donne un vernis de culture pour avoir moins l'air d'un ignare, mais comme on étudie les mots, la pensée et l'exemple de celui qui fut un homme honnête et humaniste. Ce que vous fûtes jamais.

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Ecrivain et homme complexe, engagé et honnête, de gauche sans les oeillères, ami/ennemi de Sartre, prix Nobel à 44 ans seulement, Camus est omniprésent et pourtant injustement oublié, un peu trop rangé dans la catégorie de ceux qu'on cite mais ne lit pas. Et c'est regrettable, car l'oeuvre, nécessairement inachevée, est une merveille.

Il mérite bien mieux que le Panthéon: il mérite d'être lu.

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11 novembre 2009

Ici Londres!

Nous voici repartis vers Londres, pour une sorte de petit week-end consacré essentiellement à deux expos qui se tiennent dans la capitale britannique en ce moment. Mais nous en avons aussi profité pour voir un peu d'autres choses malgré le temps trop court dont nous disposions.

Ainsi donc, à peine débarqués de l'Eurostar, nous nous précipitâmes vers un lieu que nous commençons à connaître un peu (nous y sommes passés à chacun de nos séjours londoniens): le British Museum.

Cette fois-ci, il s'y tenait la dernière exposition consacrée à un "grand dirigeant" (après Hadrien, Qin Shi Huangdi et Shah Abbas), en l'occurence Moctezuma, le dernier empereur aztèque.

Tout à fait plaisante, cette exposition ne se contente pas du côté exceptionnel des oeuvres qu'elle présente (certaines pièces n'étaient jamais sorties du Mexique) et tente, d'une façon scientifique assez rigoureuse, de replacer la vie de Moctezuma dans son contexte et son époque, et de voir de quelle façon son image s'est modifiée par la suite.

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(Serpent à deux têtes en mosaïque de turquoise, XV-XVIe s. source: www.britishmuseum.org)

Je dois avouer que les civilisations de l'Amérique précolombienne sont certes fascinantes, mais que je n'y connais pas grand chose. Je suis donc allé voir cette expo en béotien absolu et j'ai pas mal appris. Pas franchement sur la conquête espagnole et la fin tragique et controversée de Moctezuma, mais sur sa vie avant. Car à l'arrivée des Espagnols de Cortès, Moctezuma II règne déjà depuis 17 ans sur l'empire Mexica. L'un des faits les plus surprenants (et les plus sanglants) concerne l'accession au pouvoir d'un nouvel empereur. Celui-ci est choisi avant sa mort parmi sa parenté proche (fils, frère, cousin) par l'empereur en place. Une fois l'ancien empereur décédé, le nouveau doit se favoriser les Dieux en faisant une guerre de couronnement, c'est à dire ni plus ni moins qu'une razzia afin de récupérer des prisonnier à offrir en sacrifice.

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(Un couteau aztèque, XV-XVIe s. source: www.britishmuseum.org)

A la fois chronologique et thématique, l'expo replace bien tous les éléments et a au moins cet avantage de nous rafraîchir les idées sur l'empire aztèque, ses habitudes religieuses, ses croyances, son système politique, ses arts et sa culture, et bien sûr sa disparition. Seul vrai bémol, la cosmogonie est évoquée mais pas explicitée nettement; on aurait aimé un tableau un peu synthétique des différents dieux et leurs attributions. La fin nous montre l'image ambigue, entre fascination pour ses richesses et répulsion pour avoir laissé les Espagnols pénétrer jusqu'à Tenochtitlan, que Moctezuma véhicule encore aujourd'hui. Bref, je ne vais pas plus développer sur cette exposition, mais sachez qu'elle vaut vraiment le coup d'être vue, les objets présentés sont vraiment exceptionnels et le côté didactique est plutôt bien amené.

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(Masque en mosaïque réalisé sur la base d'un crâne humain, XV-XVIe s. source: www.britishmuseum.org)

Après un petit repas rapide au sein-même du musée, nous allons nous aventurer dans le reste du musée, que nous connaissons déjà, à la découverte des deux autres expos du moment, plus petites (et gratuites).

L'une est consacrée à l'affiche et l'imprimé dans le Mexique des années 1910 à 1960 et présente de belles oeuvres, dont certaines signées des grands artistes Diego Rivera, Clemente Orozco ou David Alfaro Siqueiros. Tout cela raconte l'histoire contemporaine agitée du pays avec des thématiques morbides, joyeuses et révolutionnaires; c'est intéressant mais je dois avouer que cela me passionne moins que le reste.

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(Diego Rivera, Emiliano Zapata et son cheval, lithographie, 1932. source: www.britishmuseum.org)

Dans la salle attenante, c'est une superbe expo consacrée aux dogû qui se tient. Le propos de cette expo, qui présente vraiment de superbes pièces, est de tenter de donner une vision synthétique et chronologique de ces statuettes de terre cuite curieuses et à l'utilité encore mal déterminée (a priori des sortes d'amulettes à briser pour se délivrer de la maladie, mais sans certitude). En embrassant ainsi plusieurs milliers d'années de préhistoire japonaise (périodes Jômon), on est surpris par la diversité des formes (humanoïdes, animales) et des tailles de ces statues. La collection réunie pour l'occasion de cette expo est en grande partie prêtée directement par le Japon (qui en a classé quelques unes au rang de "Trésor national") et elle répond en partie à une petite exposition du rez-de-chaussée consacrée au mangaka Hoshino Yukinobu qui utilise dans son art certaines figures inspirées de dogû.

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(Dogû, 1500-1000 av. J-C, Trésor National du Japon. source: www.britishmuseum.org)

Il est certain que l'on va beaucoup moins mettre en exergue cette exposition que celle sur Moctezuma et pourtant, si d'aventure vos pas vous conduisent au British Museum, allez voir cette petite salle pleine de ces mystérieux et superbes dogû.

Après ces expos, nous repartîmes en vadrouille dans le musée à la découverte des salles réouvertes consacrées au Moyen Age. On peut y regretter l'organisation trop thématique et pas assez chronologique qui donne un peu une impression étrange de fouillis. Ceci dit, quelques uns des trésors du musées se trouvent là, dont l'échiquier de Lewis et la coupe de Sainte Agnès, qui fit pousser des petits cris de joie à au moins la moitié de nous deux...

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(Coupe dite de Sainte Agnès, Paris, 1370-80)

Après cette orgie de culture, nous partîmes vers le domaine du futile et du shopping (mais pas pour acheter hein, juste pour voir) en descendant Oxford Street, longue avenue bordée de boutiques plus ou moins luxueuses et surfréquentées. Arrivés vers Hyde Park à la nuit déjà bien tombée (vers 19h00...), nous tournâmes du côté de Hyde Park Corner avant d'arriver en vue de Buckingham Palace dont je vous épargne les ignobles photos (mais prendre en photo ce palais de nuit et obtenir quelque chose d'à peu près net est une gageure). Je peux juste vous dire que S.M. la Reine était bien chez elle, sans doute à faire la popote ou à finir ses mots croisés... Bref, nous nous sommes assis sur la base du monument dédié à la reine Victoria dressé juste en face du palais histoire de reposer nos pieds meurtris. Un petit passage dans un petit restau histoire de se remettre d'aplomb et direction l'hôtel où un sommeil de plomb nous a écrasé à peine allongés.

Nous n'en fûmes que plus revigorés le lendemain (sauf des pieds...) quand il nous fallut descendre dans le West End. Histoire de ne pas en rajouter une couche pour nos pauvres pieds, nous prîmes le bus jusqu'à Hyde Park Corner. Le bus à Londres, c'est sympa et beaucoup moins cher que le métro. En plus, on voit la ville.

Bref. Depuis Hyde Park Corner nous rejoignons un endroit qui a un petit goût de paradis et que nous ne connaissions pas encore mais qu'il aurait fallu être sots pour ignorer: Harrods.

Harrods, c'est un grand pâté de maison entièrement occupé par un superbe bâtiment qu'on ne peut pas louper.

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(Harrods)

Les étages ressemblent à ceux d'un grand magasin traditionnel (ameublement, vêtements, vaisselle de luxe, etc). Les escaliers sont particuliers et assez curieux (en particulier l'escalier égyptien, tout décoré à la mode de l'Egypte antique dans un ensemble surprenant et un peu kitsch). On y trouve aussi un "mémorial" pour Lady Di et le mec avec qui elle s'est emplafonné dans le tunnel de l'Alma. Ce n'est hélas pas étonnant car le magasin appartient à la famille de ce milliardaire égyptien. Cela n'empêche pas Harrods d'être toujours un temple du luxe et d'avoir des salles consacrées à la nourriture qui sont magnifiques, toutes décorées sublimement de sculptures et de divers éléments évoquant les aliments qui y sont vendus. C'est vraiment superbe et un grand moment d'art décoratif "art nouveau". Quelques photos (toutes sont cliquables pour les agrandir):

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(Admirez les lustres!)

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(Devinez ce qu'on vend dans ce secteur...)

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(Superbe travail dans le quartier des viandes)

Après ce délicieux passage, sans même rien acheter vu que tout coûte un bras, nous nous dirigeâmes vers le Victorian and Albert Museum situé tout près. Si, abrégé en V&A, ce musée a un nom assez court, il est grand, très grand. Ainsi, il faut faire des choix.

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(Victorian & Albert Museum)

En l'occurence, notre choix s'est porté tout d'abord sur l'exposition Maharaja, The splendour of India's Royal Courts. Cette expo est vraiment superbe, sans doute même supérieure à celle du British Museum.

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(Howdah, Jodhpur, fin XIXe s., Mehrangarh Trust Museum, Jodhpur. Le howdah servait pour monter sur les éléphants de parade.)

De prime abord, l'expo paraît essentiellement centrée sur l'aspect spectaculaire et ne pas être très grande. Erreur! Le propos scientifique derrière est tout à fait cohérent, se proposant d'examiner ce qu'est un maharaja, ce qui fait sa fonction et son mode de vie, puis l'évolution dans l'histoire de ces princes, en particulier sous la domination britannique. Au final, l'ensemble est passionnant et envisage le maharaja sous tous ses aspects à l'aide de pièces magnifiques et d'explications pertinentes, en allant au-delà de la simple image de décadence et de folie des richesses qui les caractérisent dans l'imaginaire occidental.

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(Ornement de turban, Murshidabad, vers 1730-55, V&A)

Historiquement, les maharajas (le terme désigne aussi bien un prince hindou que musulman) montent en puissance au XVIIIe s. à la faveur d'un épuisement politique de l'empire moghol et des rivalités franco-anglaises dans le sous-continent, puis de la montée de la domination britannique au début du XIXe s. Comme un empire s'effondre progressivement, les différents princes des Etats marathes, sikhs ou rajpoutes gagnent en importance et s'efforcent de jouer un rôle politique sur la grande scène indienne, par la guerre puis par le prestige et la richesse, comme en témoignent les impressionnants éléments d'apparat et symboles de pouvoir rassemblés dans les cérémonies grandioses au cours desquelles le prince défile juché sur un éléphant et suivi d'une foule nombreuse. La présentation de ces tissus et objets mis en contexte sur un "mannequin" d'éléphant taille réelle ne manquent pas de surprendre le visiteur qui accède à ce qui n'est que la seconde salle. Ces immenses défilés festifs seront par la suite repris par les britanniques qui ne manqueront pas d'opérer une synthèse entre leur propre conception du pouvoir monarchique et les idées locales à ce sujet.

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(Roderick McKenzie, Le durbar de Delhi en 1903, 1907, British Empire and Commonwealth Museum)

Après avoir admiré les joyaux de certains maharajas ainsi que tout ce qui fondent leur pouvoir royal et qui leur permet de faire éclater leur immense richesse aux yeux de tous, l'expo dans ses deux dernières salles devient plus historique en montrant justement comment les britanniques ont repris à leur compte les cérémonies et us en vigueur dans l'Inde moghole et marathe, marginalisant d'autant les maharajas en question, qui sont relégués à un rôle de représentation désormais et d'apparat. Pour autant, ils ne disparaissent pas. Entre tradition et modernité, beaucoup s'occidentalisent et dotent leurs palais des systèmes modernes en vogue dans les années 1920-30 (eau courante, électricité) et d'objet signés par les plus grands designers de l'époque. Les objets de luxe (montres et bijoux Cartier notamment) abondent et l'expo présente en outre une très belle Rolls-Royce des années 1920.

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(Malle à thé de voyage, Louis Vuitton, Paris, 1926, Collection Louis Vuitton)

Bref, une expo très dense et bien fichue qui va au-delà des clichés sans pour autant en oublier quand ce sont des clichés justifiés. Le tout est baigné dans une ambiance sonore adaptée à la thématique de la salle où l'on se trouve (dans la salle sur les cérémonies et défilés, on entend par exemple des musiques et bruits de clochettes enregistrés en Inde au cours d'une fête plus ou moins similaire, plus loin ce sont des musiques indiennes de cour (raga), etc, etc...)

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(Holi (fête des couleurs), 1851, Maharana of Mewar Charitable Foundation)

Après tout cela il ne restait finalement que peu de temps pour découvrir le reste du musée (dont mon guide me signifiait qu'il faut au moins deux jours complets pour tout voir...). Finalement nous n'avons fait, assez rapidement, que le 3e étage et le rez-de-chaussée. Consacré essentiellement aux arts décoratifs, parfois thématique, parfois un peu daté, le V&A regorge de choses merveilleuses.

Citons la superbe collection de textiles anciens, a priori l'une des plus riches du monde, qui vaut largement le détour; les salles consacrées au théâtre qui abondent en costumes plus ou moins étranges (celui pour un Rhinocéros de Ionesco de 2007, représentant un rhinocéros très réaliste en taille réelle, est vraiment curieux); quelques salles de peintures possèdent plusieurs tableaux tout à fait intéressant, mais auxquels la présentation très XIXe s. (un peu enchevêtrée, sans souci d'ordre), nuit assez sérieusement à la compréhension, on y remarque néanmoins deux jolis tableaux des frères Le Nain.

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(Le Nain, La halte du cavalier, vers 1640)

Dans une grande salle sont exposés de superbes cartons de Raphaël réalisés originellement pour les tapisseries de la chapelle Sixtine. Hélas, la photographie y était interdite...

Les salles sur les arts de l'Islam et celles du monde indianisée sont très belles également et il est regrettable que nous n'ayons pas eu plus le temps de les détailler. Le superbe minbar (chaire à prêcher islamique) qui s'y trouve est particulièrement spectaculaire surtout pour quelqu'un comme moi qui n'a jamais visité de mosquée et connaît assez mal le monde musulman.

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(Minbar, Le Caire, fin XVe s.)

Dans les salles indiennes, la pièce maîtresse rejoint la thématique de l'exposition sur les maharajas: il s'agit du fameux "Tigre de Tippu" (ou Tipoo) que nous imaginions plus petit qu'il n'est. Ce tigre est en fait un automate musical représentant un tigre en train de dévorer un anglais, métaphore des victoires (éphémères) du sultan Tipu Sahib de Mysore (allié des français) sur les britanniques. Cette automate-boîte à musique géante, qu'on rêverait de voir en marche, est magnifique pour un objet de ce genre datant de plus de deux siècles.

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(Tigre de Tippu, Mysore, vers 1790)

En sortant, non loin du V&A, nous jetons un oeil à la Michelin House, un des rares exemples londoniens (avec Harrods) de décoration art nouveau.

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Ce fut ensuite le moment pour nous de nous acheminer vers le très cher (4£ le trajet!) métro de Londres afin de rejoindre notre train sans encombres et de retrouver Paris en se promettant de revenir bientôt explorer un peu plus en détail ce fichu V&A!

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06 novembre 2009

Venise au XVIe s....

Ah! Pour une fois le Louvre nous offre une grande exposition irréprochable! Cela faisait longtemps, entre les expos mal conçues et peu claires malgré les merveilles qu'elles présentaient (Babylone) ou bien très pédagogiques mais avec 95% des oeuvres provenant des collections du Louvre (Les Portes du ciel). Cette exposition consacrée à la peinture vénitienne du XVIe s. sous l'angle des influences et des rivalités entre Titien, Tintoret et Veronèse vaut vraiment le coup d'oeil.

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(Titien, Danaé, Musée di Capodimonte, Naples)

Organisée par grands thèmes, cette exposition présente quelques uns des chefs-d'oeuvre de ces trois peintres, et la confrontation entre les trois permet de mieux dégager et mettre en lumières leurs influences réciproques et leurs différences. Pour ma part, cela m'a permis de découvrir une peinture que je connaissais assez mal.

Tout d'abord, il y a l'aîné: Titien. Le maître, et sans doute le plus brillant des trois. Au cours d'une vie exceptionnellement longue pour l'époque (86 ans, dont presque 70 de peinture), Titien affirme son talent et son influence sur l'art vénitien. Jamais il ne cesse de se renouveler, de travailler et... de faire bon usage de son influence pour essayer de ralentir la carrière de Tintoret tout en favorisant celle de Veronèse. Dès 1516, Titien est le peintre officiel de la République de Venise et en 1530 il reçoit des mains de l'Empereur Charles Quint le titre de Comte Palatin, une première pour un artiste. Il travaillera également auprès du Pape Paul III. C'est donc un immense artiste comblé de la faveur des plus grands, ce qui en fait un personnage incontournable de la Sérénissime, qui influencera plus ou moins directement et bien au-delà de Venise, notamment en ce qui concerne son utilisation de la couleur. Sa dernière manière, par larges touches, fait apparaître un art renouvelé et novateur. Après, il reste la question: est-ce une volonté claire de réinventer son art ou simplement un moindre perfectionnisme de la part d'un vieillard?

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(Titien, Autoportrait, Musée du Prado, Madrid)

L'exposition s'ouvre donc sur la Venise des années 1540-1550, où Titien domine de façon incontestable la peinture. C'est l'époque où l'un de ses élèves, un autre vénitien, Tintoret, commence son ascension. Très ambitieux, Tintoret se veut incarner la nouveauté et reléguer Titien à un peintre de l'ancienne manière.

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(Tintoret, Autoportrait, Museum of Art, Philadelphie)

C'est également l'époque (1553) où s'installe à Venise un jeune homme venu de Vérone et qui prendra vite le nom de sa ville natale. Véronèse obtient très rapidement un grand succès et bénéficie du soutien appuyé de Titien, qui cherche à tout prix - en vain -  à éliminer Tintoret de toute commande publique. Pourtant, alliés ou rivaux, ces peintres ne cesseront de s'influencer mutuellement et de demeurer aux courants artistiques qui traversent l'Italie et l'Europe, empruntant de-ci de-là au manièrisme de Michel-Ange, aux flamands, etc. Ainsi, par petites touches, par quelques détails, nous avons entrevu de mini-influences des écoles du Nord, en particulier chez Tintoret (Le buisson de rose de sa Suzanne et les vieillards rappelle de loin la Vierge au buisson de roses de Schongauer, tandis que le dragon vaincu par Saint Georges ressemble pas mal à ce que faisait les peintres rhénans ou flamands (Grünewald, Bosch, Brughel). L'héritage flamand nous a paru encore plus discret chez Véronèse, dans cette Tentation de Saint Antoine, pour le coup très différente et beaucoup moins effrayante que celle de Grünewald, mais avec ce détail cruel dans la main de la femme, dont les doigts sont des serres de rapace. Il semble, d'après ce que m'en ont dit des gens plus avertis que moi, que cela provienne de la présence de flamands à Venise dans les ateliers de ces peintres.

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(Véronèse, Tentation de Saint Antoine, Musée des Beaux-Arts, Caen)

L'exposition se veut à la fois chronologique et thématique. Une partie est consacrée à la naissance de la rivalité entre les peintres. Une seconde traite du portrait de représentation en vogue au sein des grandes familles vénitiennes.

Des trois, celui dont les portraits possèdent sans doute le plus de force expressive est Titien, qui peint des portraits à la fois sobres et réalistes. Ce portrait du doge Francesco Venier est particulièrement saisissant dans sa représentation toute en retenue à la fois de la fragilité physique du doge et de sa fermeté morale.

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(Titien, Le doge Francesco Venier, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid)

Titien invente les modèles à suivre: les portraits d'hommes sont ouverts sur l'extérieur qui nous montre un de ses faits glorieux, tandis que ceux de femmes sont systématiques en intérieur. Aucun des autres ne se détachera de ses canons ni ne contestera à Titien sa place de portraitiste des grands de ce monde.

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(Titien, Paul III, Musée di Capodimonte, Naples)

On s'attarde ensuite sur quelques peintures à la fois érotiques et de vanité, représentant, pour chacun dans un style propre, une femme (Vénus, Suzanne) à sa toilette avec un miroir et jouant avec les reflets.

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(Tintoret, Suzanne et les vieillards, Kunsthistorisches Museum, Vienne)

Un autre sujet intéressant qui est traité est celui de l'insertion de thèmes profanes au sein de peintures religieuses, vu au travers des sujets de repas bibliques. Titien avec ses Pélerins d'Emmaüs nous offre une toile à l'ancienne, où le Christ occupe une place réellement centrale et où la scène est resserrée et ne contient que cinq personnages et un chien. Tintoret déjà, agrandit la scène et multiplie les personnages dans sa Dernière Cène. Véronèse enfin, dans sa version des Pélerins d'Emmaüs, charge sa toile de multiples éléments sans rapport direct avec elle; le plus surprenant est sans doute la présence des deux enfants jouant avec le chien et semblant se contrefiche complètement de la présence du Christ à la table. C'est une Cène un peu du même genre, remplie de détails sans rapport direct, qui valut à Véronèse les foudres de l'Inquisition, à laquelle il rétorqua: "S’il reste de l’espace dans le tableau je l’orne d’autant de figures que l’on me demande et selon mon imagination."

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(Véronèse, Les pélerins d'Emmaüs, Musée du Louvre, Paris)

Ce glissement vers des sujets très profanes est également caractérisé par la réalisation de toiles "familiales" par Titien ou Véronèse, pleines d'espiéglerie. Les deux tableaux de Véronèse représentant la famille da Porto sont les plus aboutis. L'un nous montre le père et son fils, l'autre la mère et sa fille (ces gens avaient la chance d'avoir une famille très équilibrée!). La petite fille est très vivante et curieuse, à la manière d'un chat, elle se protège derrière sa mère tout en nous dévisageant.

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(Véronèse, Livia da Porto et sa fille, Walters Art Museum, Baltimore)

L'on découvre également un aspect plus inattendu: les débuts de la peinture animalière, avec la première toile du genre, un couple de chiens de chasses peints par Bassano. Les chiens ne sont plus un symbole ou un détails plaisants: ils sont au centre de la toile, ils en sont le sujet unique et font l'objet d'un véritable "portrait" attentif et soigné.

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(Bassano, Deux chiens de chasse liés à une souche, Musée du Louvre, Paris)

Sont ensuite abordés les "nocturnes sacrés", des sujets assez doloristes (Saint Jérôme, Mise au tombeau du Christ, etc) où la lumière du tableau se fait presque surnaturelle et met ainsi en valeur le côté presque expressioniste du Christ martyrisé. C'est dans ce Saint Jérôme de la fin de sa vie que Titien exprime sans doute le mieux sa nouvelle manière de peindre, par larges touches, très modernes, créant une toile magnifique mais sombre et torturée. Je reconnais sans doute un certain parti pris de ma part, la figure de Saint Jérôme étant l'une de celles que je trouve parmi les plus intéressantes de la peinture occidentale.

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(Titien, Saint Jérôme, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid)

Quittant cette ambiance crépusculaire, nous arrivons dans une salle consacrée au portrait d'artiste et de collectionneur. Dans la Venise du XVIe s. comme ailleurs en Europe, l'artiste n'est plus simplement le vecteur, l'artisan qui créé le beau; il devient lui-même objet de représentation et d'oeuvre d'art. Au-delà de l'autoportrait des peintres, on découvre les portraits des collectionneurs et amateurs d'art entourés de leurs oeuvres favorites. L'art sous toute ses formes est devenue la grande affaire pour beaucoup de gens fortunés, plus seulement pour les grands princes. Encore une fois, c'est sans doute Titien qui donne le plus de force à son portrait, avec ce collectionneur à la fois averti et au regard presque effrayant, pressé d'emporter la statue qui a fait l'objet d'un achat compulsif de sa part.

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(Titien, Jacopo Strada, Kunsthistorisches Museum, Vienne)

Après un passage par de petits tableaux décoratifs destinés à orner les intérieurs aisés ou les cassone (coffrets de mariage). Ce genre de petits machins décoratifs paraît moins abouti, un peu comme si les peintres s'y testaient, y éprouvaient leur art. Rien de comparable avec les superbes cassone que l'on peut voir au château d'Ecouen.

Enfin nous abordons la fin de cette superbe exposition par une section peut-être moins fascinante, consacrée au nu féminin, qu'il s'agisse de la femme en danger (Lucrèce, Andromède) ou de la femme offerte (Danaé, Vénus). Un seul exemple, ce bel Amour et Vénus de Sustris, un hollandais élève du Titien, réalisé à la demande de la très riche famille Fugger. Observez les colombes... ces oiseaux sont symboles d'amour et de fidélité dans la peinture. Je ne pense pas avoir l'esprit particulièrement tordu, mais les volatiles semblent exprimer plus que clairement leur amour...

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(Sustris, Vénus et Amour, Musée du Louvre, Paris)

En somme, il faut, si on a l'occasion, passer voir exposition. Pourquoi?
- Tout d'abord, cela faisait longtemps que le Louvre ne nous avait pas offert une expo d'une aussi bonne qualité.
- Parce que cela donne à ceux qui ne connaissent pas la peinture vénitienne l'occasion de la découvrir, et à ceux qui la connaissent de la redécouvrir.
- Parce que tout ici est pertinent, bien amené, clair, compréhensible et sans fanfreluches muséographiques superficiels. Simple et efficace.
- Parce que Tintoret est un génie de la lumière.
- Parce que Véronèse est un génie de la couleur.
- Parce que Titien est un génie de la peinture.
- Pour la qualité et la diversité des oeuvres présentées.
- Parce que je vous le recommande!

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01 novembre 2009

Marche turque au Louvre

En ce moment c'est la saison culturelle de la Turquie en France. Cet évènement donne lieu à trois expositions d'inégale importance au Louvre, mais qui toutes intéressantes.

La plus grande des trois est consacrée aux caftans du palais de Topkapi. L'essentiel de cette exposition située à l'entresol de l'aile Richelieu est constitué par un prêt exceptionnel du Musée du Palais de Topkapi à Istanbul. Topkapi (prononcez top-ka-peu) était le centre du pouvoir et de la vie de cour à l'époque ottomane. Les divers éléments des tenues d'apparat des sultans et des membres de leur famille étaient considérées comme reliques après leur mort et pieusement conservés, jusqu'à nos jours.

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(Caftan à manches courtes, Turquie, 2nde moitié du XVIe s., Istanbul, Musée du Palais de Topkapi)

Les tissus présentés sont dans un état de conservation superbe et nous renseignent sur une voie peu explorée par les expositions en général, celle de l'étude du costume. Volontairement, l'exposition est axée sur un période de permanence du costume sultanien, qui a cessé d'évoluer mais ne subit pas encore l'influence occidentale. On découvre ainsi que beaucoup de ces tissus étaient tissés localement à Bursa, bien que certains soient importés depuis l''Italie. Leur décor, le plus souvent, est très stylisé.

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(Aigrette, XVI-XVIIe s., Istanbul, Musée des arts turcs et islamiques. Celle-ci a sans doute été portée par Ibrahim Pacha, grand vizir et général du XVIe s., au cours d'une campagne militaire en Hongrie)

Bref, sans doute l'expo la plus intéressante des trois, la plus fournie aussi et la plus inhabituelle, qui nous permet d'entrevoir la richesse de l'apparat mis en place par la Sublime Porte.

La seconde expo est beaucoup plus archéologique: elle est consacrée à Halaca Höyük, un des sites majeurs de l'époque hittite (IIIe millénaire avant J-C). Pour être honnête, il faut vraiment vouloir trouver cette expo, contenue dans un petit espace au sein du vaste département des Antiquités orientales. Très succincte, elle est essentiellement constituée de panneaux explicatifs sur les fouilles de ce site et ce qui y a été mis au jour. Quelques objets issus des fouilles des tombes princières complètent ces explications.

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(Plaquette aux deux figures féminines, Alaca Höyük, Age du Bronze ancien, Musée des civilisations anatoliennes, Ankara)

La troisième et dernière expo est située dans la partie médiévale du Louvre. Courte mais dense, elle est consacrée à la ville de Smyrne (Izmir). Cette ville majeure de la Grèce de l'Est (côte turque actuelle) a connu son heure de gloire commerciale, politique et artistique à l'époque archaïque (VIe s. avant J-C) et s'est refait une santé mais avec une moindre importance, après sa destruction par les Perses en 546).

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(Apollon de Smyrne, 130-150 ap. J-C d'après un original du IVe s., Louvre)

L'exposition présente l'essentiel des spécificités des productions artistiques locales, en particulier des terres cuites, reproductions de statues célèbres ou figures plus ou moins grotesques, ainsi que des stèles funéraires et des sculptures issues de l'agora de la cité. On y trouve aussi trace de l'intérêt précoce de la France pour l'art de cette région et de ses bonnes relations avec l'empire ottoman, par la présence pour la première fois ensemble depuis la Révolution, de trois oeuvres envoyés de Smyrne à Versailles au XVIIe s.

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(Pugiliste grotesque, Ier s., Louvre)

Bref, tout cela pour dire que si d'aventure vous passez par le Louvre, la découverte de ces trois expositions ne sera pas du temps perdu!

Posté par Alfred Teckel à 13:11 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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