Si d'aventure cet été vous passez par le musée Guimet et ses superbes collections d'art asiatique, essayez le détour peu connu vers le Panthéon bouddhique. En effet, à quelques centaines de mètres plus haut que le musée se trouve son annexe, le Panthéon bouddhique, un endroit particulièrement intéressant qui présente en ce moment et jusqu'en septembre une exposition temporaire particulièrement bien fichue et adaptée aux collections permanentes du lieu.

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(Monju-bosatsu monté sur le lion)

 

L'exposition est consacrée aux "Ofuda". Un ofuda, c'est un petit morceau de papier imprimé, comportant le plus souvent une illustration et/ou un peu de texte et qui sert de support à la dévotion dans le bouddhisme (et parfois dans le shintoïsme). Une sorte d'image sainte, de bondieuserie à la mode japonaise mais correspondant la plupart du temps à une statue située dans un sanctuaire bien précis et dotée de vertus et d'usages particuliers.

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(Shichi-fukujin : les sept divinités de la Fortune. Trois divinités bouddhiques : Bishamon-ten, Benzai-ten et Daikoku-ten; deux divinités populaires locales : Ebisu et Hotei; et deux divinités taoïques : Jurojin et Fukurokuju) 

 

On commence par les petites salles en haut de l'escalier, qui continuent à toujours sentir un peu le cheval depuis l'expo Kazakhstan. Et là dès le départ, l'intelligence du propos saute aux yeux. Les salles du panthéon n'ont pas été vidées pour accueillir les ofuda, bien au contraire, les ofuda ont été accrochés thématiquement de façon à pouvoir dialoguer en permanence avec les statues déjà présentes et ainsi montrer les parallèles iconographiques dans la représentation des différentes divinités. La photo ci-dessous illustre bien cette scénographie :

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De plus, malgré un propos parfois austère, il faut saluer la très grande qualité du travail scientifique réalisé. Tout est précis, détaillé, relativement compréhensible cependant pour peu qu'on fasse l'effort de s'attarder un peu. Chaque ofuda fait l'objet d'un cartel très détaillé sur l'iconographie présentée, le sanctuaire auquel elle est associée, etc, etc... Un seul défaut, propre aux collections du panthéon bouddhique : peu d'éléments de datation, ce qui tend à nous présenter une religion bouddhique japonaise un peu hors du temps, sans évolution ni prise au changement. Ce défaut est très - trop - légèrement corrigé par la présentation temporaire.

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(Shaka-nyorai : Le Buddha entrant dans le Nirvâna)

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En gros, l'exposition des ofuda suivant l'organisation du panthéon bouddhique, on découvre au fur et à mesure de la visite l'organisation du bouddhisme japonais dans ses grandes lignes et la hiérarchie des vénérations : Les bouddhas, les boddhisattvas, les rois de la science, les autres divinités et les religieux importants. Cette forme de bouddhisme assez spéciale dérive du bouddhisme chinois gratiné d'anciennes croyances shinto fondues opportunèment dans la religion nouvelle importée dans l'archipel au Ve s. Le bouddhisme offre alors une iconographie aux riches croyances animistes du shintô, dont la plupart des divinités obtiennent un rang subalterne dans le bouddhisme.

 

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(Tengu, représentation syncrétique cumulant le tengu-corbeau, le renard d'Inari et les attributs de Fudô-myôô)

 

La collection présentée est celle de Bernard Frank, un orientaliste spécialiste du Japon décédé prématurèment en 1996, qui a recueilli ces ofuda dans tout le Japon entre 1954 et 1995. 

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(Amida-nyorai : Le buddha Amida de Jôge)

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(Triade d'Amida)

Cette exceptionnelle collection de plus d'un millier d'ofuda, le professeur Frank l'a légué au Collège de France, où il a longtemps enseigné. Elle n'appartient donc pas au musée Guimet et il y a peu de chance que cet accrochage devienne permanent. Un mini-site a été consacré à cette exposition par le musée: http://www.guimet.fr/ofuda/presentation.html. Il présente assez bien ce qu'est un ofuda ainsi que la nature des travaux du professeur Bernard Frank. 

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(Fugen-Enmei-bosatsu : le boddhisattva Fugen "Prolongateur de vie") 

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Les boddhisattvas dans le monde sinisé sont toujours assez déroutants par rapport à leurs modèles indiens, comme Avolokiteshvara, devenu dans le bouddhisme chinois un boddhisattva féminin...  Les principaux boddhisattvas (Avolokiteshvara-Kannon, Samanthabadra-Fugen, Manjusri-Monju, etc) sont particulièrement bien illustrés par l'exposition. Comme pour la sculpture et la peinture, leur riche iconographie a touché les ofuda.

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(Kannon-bosatsu : Kannon à la robe blanche)

 

L'exposition se déroule sur les deux étages du panthéon bouddhique. Je ne vais pas tout détailler, cela serait fastidieux pour vous comme pour moi et puis, rien ne vaut l'expérience directe auprès des oeuvres pour tenter de mieux appréhender ce monde bouddhiste japonais très mal connu chez nous (en partie aussi à cause de ceux qui croient le connaître et racontent n'importe quoi - on est loin tout de même de la catastrophe intellectuelle que constitue l'engouement occidental pour le bouddhisme tibétain, mais c'est un autre sujet).

Deux éléments étonnants toutefois repérés dans cette belle exposition : ces petites fiches distribuées dans six temples d'un pélerinage de Kyoto et qui, rassemblées et accrochées à la porte d'entrée de la maison, étaient censées la protéger.

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(Les boddhisattvas tutélaires des Six voies)

A l'étage, les pélerinages sont bien évoqués par une carte synthétique des Trente-Trois lieux saints des Provinces de l'Ouest, un grand et long pélerinage ancien devenu à partir du XVIIIe s. un plaisir d'oisifs pieux et lettrés, presque "touristique". 

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(Les Kannon des Trente-trois Saintes Places des provinces de l'Ouest)

 

Et puis, c'est un peu anecdotique, mais j'ai beaucoup aimé cette représentation du boddhisattva Jizô (Ksitigarbha) sous forme de chat, souvenir d'une bataille du XIVe s. gagnée grâce à un chat protégé par Jizô le protecteur, entre autres, de la "Voie des animaux". 

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(Jizô-bosatsu : Jizô à face de chat) 

Il est à craindre que cela ne soit qu'un beau rêve, mais l'on aimerait tant que cette exposition temporaire devienne permanente, tant elle est pertinente et complète à merveille les collections du panthéon bouddhique en lui apportant un vrai supplément. Il faut tout de même reconnaître au musée Guimet la volonté depuis quelques mois de réellement mettre en valeur ces galeries un peu ignorées. Il lui reste encore beaucoup d'efforts à faire pour attirer un autre public que celui des connaisseurs. 

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(Daikoku-ten, divinité de la richesse et l'abondance)

Si cela vous fait envie et que vous êtes à Paris cet été, cette exposition se tient jusqu'au 12 septembre. L'on peut regretter que le musée Guimet n'ait pas également prolongé l'autre exposition qui se tenait en ses murs, consacrée à Lucknow, jusqu'à l'automne. Celle-ci s'est en effet arrêtée le 11 juillet, ce qui est dommage mais s'explique sans doute par le fait que c'est une exposition organisée par un musée américain, qui n'a que faire des impératifs de fréquentation touristique du musée Guimet. 

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(Kongokai-Dainichi-nyorai (Mahavairoçana du plan de diamant), fin XIXe s.)