Avant de partir pour notre destination du jour, comme il n'est pas encore trop tard, nous visitons, tout près de notre hôtel, la très belle et méconnue Sokollu Mehmet Pasa Camii. 

Sokollu Mehmet Pasa Camii (3)

(Sokollu Mehmet Paşa Camii, 1571)

 

Plusieurs fois, les soirs notamment, en rentrant vers notre hôtel, nous avions tenté de la visiter. Mais elle était souvent fermée et le lieu était envahi, sous les arcades de la cour, par des enfants étudiant à l'école coranique. Comme nous l'a expliqué l'un de nos hôtes, les écoles coraniques fonctionnent uniquement l'été, et il s'agit en fait, pour les parents qui n'ont pas trop les moyens d'envoyer leurs gosses en vacances, de les occuper. Nous sommes assez loin du catéchisme de chez nous en fait; ce serait plutôt comme un centre aéré, mais en plus ennuyeux si on en juge par l'attitude dissipée de certains gamins, plus intéressés par notre présence pourtant discrète que par les textes qu'on leur fait ânonner.

Cette fois, en pleine journée, la mosquée est ouverte et accessible.

Sokollu Mehmet Pasa Camii, mihrab (2)

(Sokollu Mehmet Paşa Camii, mihrab et minbar)

 

Cette mosquée, assez tardive dans l'oeuvre de Sinan, a été édifiée à la demande du Grand Vizir Sokollu Mehmet Paşa. L'intérieur est magnifique, avec de très beaux éléments soulignés par des faïences d'Iznik de grande qualité. Des morceaux de la Ka'ba, la pierre noire de la Mecque, sont conservés dans le mihrab, le minbar et au-dessus de la porte d'entrée. Mais bon, il faut le savoir et vouloir le voir.

Sokollu Mehmet Pasa Camii, coupole

(Sokollu Mehmet Paşa Camii)

 

Comme nous avons appris a aimer le bateau, nous le reprenons encore une fois, toujours du même point de départ à Istanbul, pour arriver cette fois non plus à Mudanya, mais dans une autre station balnéaire sans intérêt, Yalova. De là, un dolmuş nous amène à Iznik, l'antique Nicée. 

Cormorans 

(Cormorans, Istanbul)

 

Nicée donc, est une ville particulièrement importante pour le premier christianisme : en 325 s'y tint le fameux concile du même nom, dans lequel sera notamment condamnée l'hérésie arianiste. Ville importante sous Justinien, puis sous l'Empire ottoman qui en fait son principal centre de production de céramique. La ville retrouve alors sa splendeur et devient en 1585 la source unique de la céramique impériale; c'est cette faveur qui signe le déclin de la ville, les artisans devant désormais travailler à perte pour le sultan devenu leur seul client. Voilà ce que l'on sait d'Iznik/Nicée.

Fontaine

(Iznik, fontaine ornée de céramique)

 

Et voici ce que l'on découvre en arrivant sur place : certes 25 000 habitants mais un aspect campagnard très prononcé et une ville dont l'extension actuelle n'atteint même plus les murs de Justinien. Rares sont les villes anciennes qui ont connu une telle rétrataction en-deçà de ses murailles.

En somme, une grosse bourgade rurale, sympathique, mais loin de la splendeur que l'on s'imagine.

Arrivée dans Iznik

(Iznik)

 

Non loin de la gare de bus/dolmuş se trouve la Ayasofya Camii, ancienne basilique Ste-Sophie. C'est ici que se tint le deuxième concile de Nicée, en 787 (et probablement le premier, sur un sanctuaire précédent). Ce concile mit fin à la première crise iconoclaste. 

Basilique Ste Sophie (2)

 

L'église actuelle, devenue mosquée et flanquée d'un minaret, a été reconstruite en 1065 après un séisme. Après un incendie au XVIe s., elle fut restaurée par Sinan, qui démontrait ici que son art ne se limitait pas à construire, mais également à préserver l'oeuvre des maîtres qui l'avaient précédé. Visiblement, avec le déclin de la ville, le bâtiment s'était à nouveau dégradé et a bénéficié d'une restauration récente, notamment des toitures. L'entrée "pour les étrangers" étant de 7 livres turques, soit environ 3.5 € par personne, nous trouvons cela un peu cher surtout pour ce que l'on aperçoit de la basilique, qui a l'air dans un état relativement brut et peu à même de nous apporter beaucoup d'informations supplémentaires. Nous nous contentons de jeter des coups d'yeux par les fenêtres. 

Basilique Ste Sophie (7)

(Intérieur de la basilique Ste Sophie)

 

Plus loin, le long du decumanus, se situent un bon nombre de points d'intérêts de la ville, liés à la religion musulmane. Tout d'abord, la Haci Özbek Camii, une mosquée à coupole, véritable copie d'architecture religieuse byzantine, bâtie en 1332, soit immédiatement après la conquête définitive de la ville par les Ottomans. Il s'agit du plus ancien sanctuaire ottoman connu.

Haci Özbek Camii

(Haci Özbek Camii, 1332)

 

L'extérieur n'est pas extraordinaire mais l'intérieur présente une belle succession de panneaux de faïence locale à motifs végétaux, tous différents et d'une grande beauté. Bien entendu, ces faïences ne sont pas du XIVe s., mais semblent plutôt dater du XVIIe ou XVIIIe s.

Faïences d'Iznik (5)

(Faïence d'Iznik, Haci Özbek Camii)

 

Non loin, dans l'ancien imaret (sorte de soupe populaire) de Nilüfer Hatun, la mère du sultan Murat Ier, se trouve le musée de la ville. Nous n'aurons hélas pas le temps de le visiter. 

Musée

(Musée, Nilüfer Hatun imareti, 1388)

 

Mais le plus bel exemple d'art ottoman des environs est la mosquée verte (Yeşil Cami), flanquée d'un superbe minaret en briques glaçurées. Le lieu est très agréable, avec ses jeunes chats qui s'activent dans les herbes autour de la mosquée, et les vieux du coin qui s'activent beaucoup moins, allongés dans le parc qui fait face à l'édifice et s'adonnant à ce beau sport national de la sieste en plein air. 

Yesil Cami (2)

(Yeşil Cami, 1378-1391)

 

Sur la coupole, des cigognes ont élu domicile. Ici des églises, là-bas des mosquées, mais au final : Alsace-Turquie, même combat!

Cigognes sur la coupole de la mosquée

(Yeşil Cami, nid de cigognes)

 

Cet édifice est assez important dans l'art ottoman, car il s'agit d'une véritable mosquée de transition entre l'influence seldjoukide encore bien présente et l'art des coupoles ottomanes qui trouve déjà sa place ici.

Yesil Cami, portail 

(Yeşil Cami, portail)

 

Petit détail qui ne cessera jamais de me surprendre dans ce pays : l'omniprésence du marbre, dont on use et abuse comme d'un banal formica. Ici, ce sont les casiers à chaussures à l'entrée de la mosquée qui sont taillés dans ce matériau. 

Casiers à chaussures en marbre

(Yeşil Cami, casiers à chaussures)

 

La mosquée est hélas fermée, et nous regardons l'intérieur par les fenêtres. C'est là que nous tombons sur un superbe duo : un vieil homme auquel il manquait des dents et un plus jeune, mais qui devait avoir eu une attaque cérébrale et se trouvait passablement paralysé d'une bonne moitié du visage. Autant dire qu'avec notre turc oscillant entre le moyen (elle) et le nul (moi), comprendre ces deux personnages à la diction mâchonnée, ne fut pas des plus simples. Ils nous furent pourtant bien utiles en nous ouvrant le türbe accolé à une mosquée que mon guide me signalait "en ruine". Parmi les rares questions de ces sympathiques turcs auxquelles nous pûmes répondre, il y eut le traditionnel : est-ce que vous êtes frère et soeur? suivi, après notre réponse négative, d'un "vous êtes mariés?" (ce à quoi nous répondrons toujours oui, évitant ainsi des questions supplémentaires et des explications que nous serions incapables de donner).

Ce dont je conclus :

1- Que le mariage est un moment essentiel dans la vie d'un turc et qu'il lui est compliqué d'imaginer un couple autrement que marié.

2- Que nous devons nous ressembler beaucoup il faut croire, pour que les gens nous imaginent si facilement frère et soeur...

 

Ils nous expliquent aussi qu'ils ne mangent pas, car le ramadan vient de débuter. C'est en effet, en ce premier août, le premier jour du ramadan, qui finira le 30 du même mois. Visiter un pays musulman, et pendant le ramadan, que de nouvelles expériences pour nous!

 

Kudbeddin Camii

(Kudbeddin Camii, 1492)

 

La mosquée censée être en ruine depuis la guerre avec les Grecs dans les années 1920 est donc bel et bien debout, ce qui prouve que le bâtiment marche bien dans ce pays. Ce ne sera pas le seul endroit où, nous attendant à voir des ruines, nous verrons un bâtiment parfaitement reconstruit. Mais cela, je l'ai déjà dit je crois. Nous voyons donc, rapidement, la tombe de ce Şeyh Kudbeddin, un mystique et savant du XVe s. 

Kudbeddin Turbesi

(Kudbeddin Türbesi)

 

Nous entamons ensuite le tour des remparts, autant dire le tour de la ville. Par endroits très abîmés, à d'autres magnifiques, les remparts sont la grande curiosité de la ville et s'ouvrent de quelques portes plutôt intéressantes. Nous démarrons tout près de la mosquée verte, par la porte de Lefke (Lefke Kapısı).

Lefke Kapisi 

(Lefke Kapısı)

 

La base de la muraille actuelle date de l'empereur Claude II (fin IIIe s.), mais elle a été reconstruite sous Justinien (VIe s.) puis au IXe s. La ville de Nicée devient, après la prise de Constantinople par les Croisés, la capitale de l'empire byzantin. L'empereur Théodore Ier fait alors surélever et doubler la muraille par une seconde enceinte séparée de la première par une lice d'une quizaine de mètres.

Comme souvent avec les constructions utilitaires byzantines, on ne s'embarrasse pas tellement d'esthétique, on va au pratique et on n'hésite pas réutiliser à peu près tout ce qu'on trouve de solide et d'inutilisé : bouts de bas-reliefs, bases de colonnes, stèles funéraires... 

Réemploi

(Réemploi de bas-reliefs dans la muraille)

 

En continuant quelques dizaines de mètres le long de la route, nous tombons sur le türbe de Çandarlı Hayreddin Paşa, autour duquel un petit cimetière a poussé.

Türbe de Candarli Hayrettin Pasa (3)

(Çandarlı Hayreddin Paşa Türbesi, fin XIVe s.)

 

Le long de la route, on voit les restes relativement bien conservés d'un petit aqueduc romain. Celui-ci, semble-t-il, est toujours utilisé aujourd'hui pour irriguer les champs alentour. 

Aqueduc romain

(Aqueduc romain)

 

Nous parvenons ensuite à une autre porte, la Yenişehir Kapısı, tout près de laquelle se trouve un ancien théâtre romain, celui de l'empereur Trajan. Le lieu est encore bien lisible mais tout de même relativement dégradé et ne semble pas avoir beaucoup attiré l'attention des autorités locales : le lieu n'est pas vraiment signalé et il semble servir de terrain de jeu aux gamins du coin plus qu'à autre chose.

Théâtre de Trajan (2)

(Théâtre de Trajan, 113 ap. J-C)

 

Nous arrivons en bordure du grand lac d'Iznik et là - surprise - il y a un semblant de vie. Quelques commerces à vocation touristique s'égrènent le long de la rive, les maisons paraissent plus entretenues, il y a même des gens qui se baladent. Le peu d'activité de cette cité somnolente est bien ici. Il faut avouer que le lac est magnifique. Pourtant, personne ne semble s'y baigner.

Lac d'Iznik

(Lac d'Iznik)

 

Nous poursuivons ce très agréable tour de la ville, longeant toujours de près ou de loin les remparts. 

Remparts (8)

(Remparts)

 

Nous arrivons enfin à la porte gardant le nord de la ville, la Porte d'Istanbul. Très bien conservée, elle prend la forme d'un arc de triomphe surbaissé sur lequel a été bâtie une muraille en briques.  

Istanbul Kapisi (4)

(İstanbul Kapısı)

L'ensemble offre un aspect pour le moins surprenant, d'autant plus si l'on y ajoute les trois colonnes disposées à la façon d'un dolmen qui soutiennent l'enceinte extérieure, le bas-relief représentant un combat de cavalier et les deux énormes masques de comédie sans doute "empruntés" au théâtre évoqué plus haut et qui servit longtemps de carrière de pierre aux byzantins.

Istanbul Kapisi (5)

(İstanbul Kapısı)

 

Le temps nous presse un peu et il va nous falloir rejoindre Yalova dans des délais corrects. Ne trouvant qu'un dolmuş dont nous sommes les premiers clients, ce qui augure d'une attente bien longue, nous optons, à la colère du chauffeur du dolmuş en question, pour un taxi qui se trouve opportunèment là. Nous faisons un voyage agréable et rapide malgré les attitudes un peu trompe-la-mort de notre chauffeur, jusqu'à notre embarcadère. Nous laissons là la déconcertante Iznik, ville agréable qui nous offre de belles surprises mais pas forcèment celles que l'on attend. Ce qui fait qu'elles demeurent des surprises... 

Istanbul Kapisi (6)

(Tracteur passant au travers des murailles byzantines de l'İstanbul Kapısı)