Fin juin, nous nous sommes rendus compte que l'exposition Rochers de lettrés au musée Guimet s'achevait peu de temps après. Et comme venait d'ouvrir au Quai Branly celle sur la nourriture en Chine, l'occasion était trop belle de se faire une petite après-midi chinoise.

 

Nous allons donc d'abord à Guimet, nous isoler dans le cabinet du lettré, à réfléchir, étudier et contempler des paysages superbes pleins de philosophie...

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(Chen Chun, Oiseau sur un rocher, 1544. Musée Guimet © DR)

 

Le propos de l'expo n'est pas forcèment évident de prime abord quand on est pas spécialement versé dans l'art et la culture chinoise. Et le début de l'exposition est franchement déroutant : sans beaucoup d'explications, on découvre de nombreuses peintures et rochers de lettrés, agencées sans que l'on en comprenne bien l'ordre et la logique.

 

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(Pierre de type pierre à encre, Dynasties Song-Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Ceci dit, on comprend parfaitement qu'a priori, les rochers présentés sont choisis par les lettrés dans la nature pour leur forme et ce qu'elle peut leur évoquer. Nantie d'un socle taillé dans les bois les plus fins, la pierre trouve sa place sur les bureaux dépouillés où le lettré exerce son art. Son rôle est celui d'un support pour la réflexion et la médidation.

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(Rocher aux cavernes grottesciels, Support en bois hongmu avec inscriptions, Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Mais qu'appelle-t-on un lettré dans la Chine impériale? Il ne s'agit pas d'un religieux mais le plus souvent d'un fonctionnaire impérial. La Chine est en effet le premier pays a mettre en place, vers le début de l'ère chrétienne, des examens de recrutement de ses hauts fonctionnaires. Les examens impériaux sont accessibles sans aucune discrimination raciale ou sociale (seules les femmes sont exclues du système) : le seul critère pour devenir fonctionnaire est le mérite, prouvé en satisfaisant à l'extrème exigence des examens et la loyauté envers l'Empereur. Toute proportion gardée, les examens impériaux chinois sont proches dans l'esprit de nos concours de la Fonction Publique française.

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(Poids à papier en forme de lion, Dynastie Ming, Marque et période Xuande, Collection du studio Xiaogushan guan)

 

Le lettré est donc avant tout un haut fonctionnaire d'Etat. Mais, par ses études, sa bonne connaissance de tout ce qui fonde la Chine classique, ils sont amenés souvent à s'exprimer dans le domaine artistique, particulièrement par ce que l'on appelle la peinture de lettrés, aux thématiques souvent puisées dans la nature : animaux, ruisseaux, montagnes, arbres, etc... Cette expression artistique se double souvent d'une tentation d'isolement par rapport au monde, isolement conféré par le cabinet où le lettré travaille et exprime son art à ses heures perdues. L'influence du taoïsme et notamment des "Sept sages de la forêt de bambous" joue sans doute un rôle dans ce goût. Sans oublier toutefois ceux qui se "retirent" en raison de leur opposition à tel ou tel changement de pouvoir. Ils conservent alors leur statut, mais sans en exercer le rôle. Et peuvent à loisir méditer, se promener dans les forêts, écrire des poèmes et peindre.

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(Les sept Sages de la forêt de bambous, Reproduction des images de la tombe de Nankin d’après l’ouvrage L’art de l’époque des six dynasties, fig. 162 et 163. Haut mur sud. Bas mur nord. © Cultural Relics Press Picture)

 

 L'idéal esthétique du lettré puise sa force dans la nature, dans le chaos créateur de formes tordues, creusées... Et parfois, non content de trouver les rochers à l'extérieur, on les crée : sculptés, moulés, dessinés, les rochers sont réinventés et reproduits sans cesse. 

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(Pierre-montagne, shanzi, Céramique à glaçure verte, Imitation de pierre Taihu, Support en « bois de fer », Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan gua, © DR)

 

Si pour le lettré l'art est dans les créations naturelles, cela ne concerne bien entendu pas que les rochers mais aussi certaines racines ou morceaux de bois particulièrement noueux et enchevêtrés, ou des plaques de pierre pour peu que les veines de la roche évoquent un paysage ou un motif particulier. L'un des panneaux de table en pierre présenté dans l'exposition vaut particulièrement le coup d'oeil, mêlant une roche dont les marbrures naturelles évoquent un petit chien à la qualité du travail du bois de l'époque Ming servant de cadre à cet écran de pierre. Très surprenant et au coeur de l'esprit des lettrés.

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(Ecran de table enchâssant une pierre verte, Motif du chien céleste, Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

On évoque ensuite les outils du lettré, ce qui fonde le quotidien de son travail et de son art, selon d'anciens modèles assez codifiés. L'essentiel du matériel du lettré rejoint celui du calligraphe et tourne autour du pinceau et de ses accessoires. Certains ne font le choix de garnir leur bureau que d'un faible nombre d'objets, tous choisis selon des critères esthétiques semblables à ceux qui président au choix des rochers, c'est à dire le rapport plus ou moins lointain avec les forces naturelles. Sous les Ming (XIVe - XVIIe s.), ce souci d'esthétique est poussé à son maximum et se double d'un intérêt pour les antiquités, en particulier les bronzes archaïques, qui deviennent objets de décoration et témoignent d'une passion pour l'Antiquité, une période vue comme l'âge d'or de la Chine. 

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(Pose-pinceaux en forme de montagne, Bois de zitan, Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Les objets liés au pinceau sont essentiellement le papier, la pierre à encre, le seau à pinceaux et le pose-pinceaux. Ces derniers prennent souvent la forme de montagnes dont les creux sont là pour accueillir le pinceau. Certains, comme ce bronze Ming, fourmillent de détails animaliers : petits singes, oiseaux, biche. L'aspect brut de l'objet est déjà franchement loin.

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(Pose-pinceaux dit « Une belle carrière pour toujours », Bronze doré, fonte à la cire perdue, Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Ce qui n'est pas le cas pour d'autres objets dont l'utilité est pourtant moins évidente. On retrouve l'exemple des Sept Sages de la forêt de bambous dans le choix de ses deux objets que sont le sceptre ruyi et le chasse-mouches.

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(Sceptre ruyi en bois noueux, Dynastie Qing, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Choisis systématiquement dans des bois particulièrement noueux, voire avec une pierre qui se serait trouvée incrustée dans le bois, ces objets n'ont en fait qu'une utilité comme support de discours. Mais en fait, on a l'impression qu'ils sont surtout là pour l'esthétique et par tradition. 

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(Chasse-mouches à queue de cheval, Racine et crins de queue de cheval, Dynasties Ming-Qing, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)

 

Après toutes ces belles vitrines, on arrive au sommet de l'exposition : la reconstitution d'un cabinet de lettré d'époque Ming. Tout y est : le grand bureau avec tout le matériel d'écriture, le petit lit de repos, la table à cithare. Merveilleux univers, clos et poétique. En quelques objets, on plonge avec délice dans une certaine idée du raffinement et de la culture chinoise.

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(Table à cithare, Bois naturel, Dynastie Min, Collection du studio Xiaogushan guan, © DR)

 


Mais cette culture, cette tradition de l'art du lettré n'a pas disparu, malgré tous les soubresauts politiques de la Chine au XXe siècle. C'est un peu le propos de la dernière partie de l'exposition, qui nous présente le travail d'artistes chinois contemporains - Liu Dan et Zeng Xiaojun - qui se revendique de l'esprit lettré et donne des oeuvres superbes, modernes sans renier la tradition, calmement et sans rupture brutale. Et cela sans pour autant rejeter non plus les leçons de l'art occidental, comme le démontre le superbe "Tournesol" de Liu Dan, interprétation personnelle et homme à Van Gogh. Ce Liu Dan exprime également sa foi dans un art qui se renouvelerait à travers la tradition par une gigantesque et étonnante aquarelle hyperréaliste représentant un petit dictionnaire chinois des années 1930. Hélas, je n'ai pu trouvé de photo de presse de cette oeuvre (mais son auteur a promis de le donner au musée Guimet, on le reverra donc)... Alors je vous mets une belle racine bien biscornue. 

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(Ecran dressé sur une base, Bois noueux dit nacelle dragon, longcha, Dynastie Ming, © DR)

 

Mais cette racine n'est pas là gratuitement, elle me sert à introduire le second artiste présent au musée, Zeng Xiaojun. Celui-ci aime particulièrement faire les portraits d'anciens objets de lettrés, pierres ou racines, que leur beauté et leur âge ont parfois rendu célèbres. Artiste multiple, il a ainsi décliné cette incroyable racine en un dessin à l'encre, mais également en un bronze, parfaitement exposés. 

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(Zeng Xiaojun, Portraits peints des deux faces du même, 2007, Encre sur papier, Collection de l’artiste, © DR)

 

 En somme, l'on ressort de cette exposition avec une impression un peu mitigée. Les objets sont magnifiques et témoignent d'un souci de cohérence et de qualité de la part des collectionneurs; quelques idées sont formidables, comme celle de la reconstitution d'un cabinet de lettré. L'évocation de l'univers esthétique du lettré chinois est parfaite.

Par contre, on regrettera que la première partie soit trop esthétisante au détriment des explications et de la pédagogie. C'est dommage et ça gâte un peu un ensemble pourtant de très belle qualité. De même, si l'exposition est très belle, on peut la trouver un peu courte, en particulier dans sa dernière section sur l'art contemporain mêlé à l'art ancien, qui est passionnante mais franchement très aérée.

 

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(Pierre des Neuf Splendeurs, Pierre Ying, Inscription Dynastie Ming, Collection du studio Xiaogushan guan © DR)