Peu de temps après notre sympathique parcours au Pays de Galles, nous sommes retournés faire un tour dans mon pays natal. Outre les visites à la famille, nous avons décidé d'explorer un peu Remiremont, petite ville entre Epinal et Gérardmer, mais qui constitue un point assez important pour le sud du département des Vosges et surtout une ville à la fois charmante et riche en histoire. Je la connaissais finalement assez mal pour y être passé quelques fois sans m'y attarder et j'ai découvert un lieu qui vaut le détour à plusieurs titres. Un bus nous conduit en une vingtaine de minutes de chez ma grand-mère à la gare de Remiremont.

Arcades

(Arcades, XVIIIe s.)

 

Remiremont, comme la plupart des villes vosgienne d'importance (à l'exception d'Epinal) trouve son origine dans le Haut Moyen Âge, dans les époques compliquées des VIe, VIIe et VIIIe s. De cette lointaine époque il ne reste pas grand chose bien entendu, à l'exception de traces que nous verrons plus tard et de toponymes. La ville a hérité l'essentiel de son aspect actuel de la période de gloire de son chapitre de chanoinesses nobles, aux XVIIe et XVIIIe s. C'est à mon sens ce qui frappe en premier et qui nous fait regretter ce qu'avait dû être Saint Dié entre la reconstruction de la ville au milieu du XVIIIe s. et son incendie par les Nazis en 1944.

Arcades (3)

(Rue Charles de Gaulle, XVIIIe s.)

 

On remarque surtout au centre-ville l'urbanisme général, assez typique du XVIIIe s., les belles arcades de la très commerçante rue Charles de Gaulle et les fontaines, pour la plupart installées dans la première moitié du XIXe s. dans le cadre d'un grand plan d'équipement en eau de la ville voulu par le maire de l'époque Stanislas Bresson.

Fontaine du Cygne, 1845
(Fontaine du Cygne, 1845)


Au bout de cette longue rue, la principale artère de la ville, se trouve la fameuse "Statue du Volontaire de 1792" par Paul-François Choppin, célébration du civisme de Remiremont, qui fut la première ville à envoyer des volontaires pour défendre la "Patrie en danger" en 1792.
Statue du Volontaire de 1792

(Paul-François Choppin, Un volontaire de 1792, 1899)


Si Remiremont a accédé à une certaine notoriété dès sa fondation autour du Saint Mont et de l'action des saints Amé et Romary, influents à cour d'Austrasie à Metz, c'est surtout aux XVIIe et XVIIIe s., grâce à sa prestigieuse abbaye de chanoinesses, qu'elle devient vraiment célèbre. Les chanoinesses de Remiremont ne sont religieuses qu'en titre; c'est surtout en réalité un véritable pouvoir quasiment indépendant qu'exercent ses filles issues des plus hauts lignages lorrains (et au-delà) sur la ville et ses environs. Les abbesses sont souvent issues de la famille ducale elle-même et elle exercent une autorité politique plutôt que religieuse. A partir du XVIIe s., plus aucune abbesse ne prononcera ses voeux et les "Dames de Remiremont" sont autorisées, en cas de besoin, à quitter le monastère pour se marier.  

Eglise St Pierre (4)

(Eglise Saint Pierre)

 

Quand on voit la richesse de l'église - pourtant tourmentée pendant la Révolution - et la taille des maisons que les chanoinesses habitaient autour de l'église, l'on relativise fortement la claustration et la sévérité de la vie "religieuse" pour ces dames qui ne pouvaient intégrer le chapitre qu'en prouvant 16 quartiers de noblesse! Bref, malgré la modestie de la ville actuelle, on est bien là au coeur d'un des plus riches et des plus prestigieux chapitres féminins d'Occident. Comme on va le voir, les richesses répandues sur ces dames par les ducs de Lorraine, les rois de France et les empereurs germaniques ont été bien utilisées.

Choeur, décoration en marbre

(Choeur, XVIIe s.)

 

L'église abbatiale n'offre pas l'aspect incroyable de la basilique St Maurice d'Epinal ni l'unité donnée par l'utilisation du grès rose aux église de l'est du département. D'extérieur, bien que relativement grande, elle ressemble à ce que l'on trouve assez classiquement dans le secteur: élégante, composite et couronnée on ne sait pourquoi au XIXe s. d'un bulbe. C'est à l'intérieur que son originalité nous frappe immédiatement. La longue nef gothique, blanche et sans ornements, ressemble à une sorte de couloir menant vers le choeur, sorte de couronnement baroque de l'édifice.

Autel en marbre, XVIIe s

(Retable, XVIIe s.) 

 

Le choeur fait alterner les marbres blancs et noirs, ainsi que les stucs. L'ensemble donne une impression mi-française (pour le style) mi-italienne (pour l'alternance des marbres). C'est un vrai morceau de choix de l'architecture baroque de la fin du XVIIe s. et du début XVIIIe s. et l'un des rares dans les Vosges, si l'on excepte les éléments restant de la principauté de Salm à Senones.

Décoration en stuc, XVII-XVIIIe s

(Détail du choeur, décoration en stuc)

 

Outre cette belle décoration du XVIIe s., il faut signaler l'autre élément exceptionnel - bien que moins spectaculaire - de cette église : la statue de Notre-Dame du Trésor, une très belle vierge en bois polychrome du XIe s. On est frappé par la qualité de ce travail sans doute rhénan (en tout cas pas local), par le canon plutôt hiératique de l'enfant et surtout par l'exceptionnel état de conservation de la statue.

N-D du Trésor

(Notre-Dame du Trésor, XIe s.)

 

A priori il y a aussi une vaste crypte datant de l'époque des premières églises romanes des Vosges et abritant des restes de fresques du XVe s., mais elle était fermée... En sortant de là, on ne peut s'empêcher d'admirer le très beau palais abbatial, également rebâti au XVIIIe s. (mais amputé d'une aile depuis) sur les ordres de l'abbesse Anne-Charlotte de Lorraine. Il abrite aujourd'hui une partie des services de la mairie.

Palais abbatial

(Palais abbatial, milieu XVIIIe s.)

 

A la même époque de la construction du palais, on a fait construire un élément longtemps disparu et redécouvert en 1992 grâce à des fouilles et qui témoigne de la vie de la haute société à cette époque: une glacière. C'est-à-dire une sorte de puits bien particulier servant à conserver, comme son nom l'indique, de la glace. Le but était de conserver des aliments bien sûr, comme le ferait un frigo, mais aussi, pour ces bonnes gens raffinées, de rafraîchir des boissons et de faire de la crème glacée!

Glacière

(Glacière, milieu XVIIIe s.) 

 

Nous venions aussi à Remiremont pour voir l'un des deux petits musées qu'abrite la ville. Comme nous sommes juste à côté, notre choix se porte sur la maison-musée Charles Friry. Installé dans une ancienne maison de chanoinesse, ce musée est composé en majeure partie des collections réunies par Charles Friry, un magistrat passionné d'histoire locale, propriétaire de la maison à partir des années 1830. La maison restera dans les mains de la famille jusqu'en 1958, date où la dernière héritière, une veuve sans enfants en fait don à l'évêché de Saint-Dié. La ville de Remiremont finit par l'acquérir en 1985. Les collections qui n'ont pas été constituées par Charles Friry lui-même l'ont été par son petit-fils, le peintre Pierre Waidmann, qui a notamment réalisé une bonne partie de la décoration intérieure de la maison. 

Cheminée avec portrait

(Anonyme, Portrait d'une dame de 29 ans, début XVIIe s.)

 

Après l'accueil, fort sympathique, on accède à une sorte de premier salon, magnifique avec notamment son très beau manteau de cheminée en bois, garni d'un beau portrait de dame du début du XVIIe s. Mais par contre, bien que je n'ai rien contre la valorisation des artistes locaux, l'exposition temporaire du peintre Michel Collin (né en 1934), auteur de sympathiques paysages vosgiens et de tableaux dans la veine plus ou moins orientaliste me semble assez inadaptée dans des espaces aussi réduits que ceux d'une maison! Il me semble que son travail aurait été mieux mis en valeur dans un musée conçu comme tel, avec de vrais espaces d'exposition temporaire, plutôt qu'ici où l'on ne profite pas bien des oeuvres exposées et où les panneaux provisoires installés en plein milieu de la pièce gâchent un peu l'appréciation de l'ensemble de la salle.

Expo temporaire Michel Colin

(Exposition Michel Collin)

 

Toute proportions gardées, ce musée rappelle l'esprit de la maison Mantin à Moulins ou du musée Camondo à Paris : on y découvre des oeuvres d'art, mais aussi des objets rassemblés par le propriétaire, dans un esprit à la fois de musée (montrer ses collections) mais aussi comme un témoignage d'un mode de vie à une certaine époque. Ici, ce côté est un peu réduit par le fait que la maison n'a pas été léguée telle quelle par Friry, mais qu'elle a abrité ensuite trois générations supplémentaires. Cela n'empêche pas que de nombreux éléments d'art décoratif soient encore en place, comme cette très belle bibliothèque. Une bonne partie des collections est d'origine locale, Friry s'étant attaché à racheter au maximum ce qui appartenait aux chanoinesses et avait été dispersé par la Révolution française.

Bibliothèque

(Bibliothèque)

 

Les tableaux exposés sont assez disparates aussi bien par leur origine (même si les écoles française, flamande ou lorraine sont bien plus représenté que l'Italie par exemple), par leurs dimensions que par leur sujet.

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(Tableaux hollandais, XVIIe s.)

 

Parmi les curiosités exposées, on trouve un portrait de la fameuse "Mauresse de Moret", cette religieuse noire confortablement dotée par Louis XIV dont on prétendait qu'elle était la fille naturelle.

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(Ecole française, La Mauresse de Moret, XVIIe s.)

 

Dans le grand salon, orné d'une tapisserie flamande du XVIe s. qui servait d'emballage à des rosiers que Charles Friry avait commandé, on trouve une petite vitrine en forme de mini-cabinet de curiosités.

Vitrine de curiosités

(Vitrine du grand salon)

 

Parmi les tableaux remarquables, signalons aussi ce portrait de Cornelius Musius, cet humaniste proche d'Erasme qui devint un martyr catholique victime de l'intransigeance protestante aux Pays-Bas, mort sous la torture en 1572 à Leyde. Le tableau est l'original dont une copie se trouve au musée Plantin-Moretus d'Anvers et il provient du chapitre des chanoinesses.

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(Entourage de Colyn de Neufchâtel, Portrait de Cornelius Musius, deuxième moitié du XVIe s.)

 

Hormis les peintures, on trouve aussi de belles pièces d'art décoratif, comme la pendule dite "religieuse", provenant des ateliers de Jacques Thuret, horloger ordinaire du Roi.

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(Jacques Thuret, Pendule "religieuse" fin XVIIe s.)

 

Quelques sculptures sont exposées également, certaines se distinguant par leur restauration un peu hasardeuse. On est ainsi un peu choqués de voir cette Vierge en bois du XVIIe s. rafistolée avec une bête pâte à bois.

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(Vierge, XVIIe s.)

 

D'autres sculptures présentent un intérêt local très fort, comme cette très belle représentation du Pape Léon IX, l'un des deux Papes lorrains (nous nous abstiendrons de commentaires sur le fait que les Alsaciens le revendiquent aussi). C'est un personnage assez peu représenté en sculpture et celle-ci, du XVIe s., est en excellent état. On peut supputer qu'elle se trouvait dans une église du secteur de Remiremont, dont Léon IX, alors évêque de Toul, aurait consacré l'église abbatiale.

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(Léon IX, XVIe s.)

 

D'autres tableaux, aux sujets moins régionaux, racontent néanmoins en creux l'histoire et la sensibilité des dames chanoinesses. C'est notamment le cas de cette tête de saint Jean-Baptiste, une copie (avec de menues différences ) d'un tableau d'Andrea Solario, l'un des meilleurs élèves de Léonard de Vinci. L'original se trouve au musée du Louvre, et il s'agit d'une oeuvre qui a longtemps été dans la famille d'Amboise. Or, Marguerite de la Rochefoucauld, chanoinesse à Remiremont au XVIe s., était la petite-fille d'Antoine de la Rochefoucauld et d'Antoinette d'Amboise, une des petites-nièces du cardinal d'Amboise, commanditaire du tableau. L'hypothèse la plus probable est donc que ladite chanoinesse ait commandé à un atelier flamand une copie du tableau possédé par sa famille.

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(D'après Andréa Solario, Chef de Saint Jean Baptiste, fin XVIe s.)



Une petite curiosité à signaler également, cette impression sur soie d'une gravure de Jean de Loysi représentant le Saint Suaire de... Besançon! Identique à celui de Turin, il a malheureusement disparu pendant la Révolution française.

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(Jean de Loysi, "Vray effigie du saint suaire de Besançon", 1634)

 

Les quelques salles qui restent à l'étage se font désormais plus thématiques et sont parmi les plus agréables à découvrir, plus claires et lisibles que celles du rez-de-chaussée. La chambre de Charles Friry est ainsi consacrée au style Empire.

Chambre, consacrée au 1er Empire

(Chambre)

 

On y trouve donc un mobilier d'époque impériale parfaitement cohérent, mais aussi quelques objets usuels très surprenants, comme ces lampes docymastiques, c'est-à-dire que ce sont des lampes assez complexes dans lesquelles l'on faisait chauffer de l'alcool dont les vapeurs une fois enflammées produisait la lumière souhaitée. Le procédé n'a visiblement été utilisé que pendant une courte période.

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(Lampe docymastique, Ier Empire)



L'époque de leur réalisation étant la même, la chambre est ornée de gravures de Goya représentant différentes étapes du combat tauromachique. Un autre des petits trésors de ce musée.
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(Francisco Goya, Tauromaquia, 1815-1819)
Mais évidemment, que serait l'évocation de l'épopée impériale sans les souvenirs militaires, sans la Grande Armée, les décorations et toutes ces choses? Une petite vitrine évite de passer sous silence l'expérience militaire napoléonienne au profit de son seul apport en matière d'art et d'histoire du goût.
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(Souvenirs d'un officier de l'Empire, le Commandant Vatot)


La pièce suivante nous donne accès à l'oeuvre la plus intéressante, et de loin : le portrait d'Elisabeth-Charlotte de Lorraine. Et non je ne dis pas ça parce que j'ai travaillé - en partie - sur elle pendant deux ans! Enfin si, un peu. Bref, Elisabeth-Charlotte est la fille de la Princesse Palatine et de Monsieur, frère du roi. Quand elle arrive en Lorraine pour épouser le duc Léopold, elle est donc la soeur du Régent du royaume de France. Une position confortable.
A la mort de Léopold, son fils François III de Lorraine vivant presque en permanence à la cour de Vienne, c'est elle qui gouverne réellement le duché de Lorraine, en maintenant la neutralité de son pays d'adoption. Le changement des couronnes avec l'abandon de la Lorraine en viager au roi Stanislas (puis à la France à la mort de celui-ci) lui brise le coeur. Elle finira duchesse douairière, souveraine de la petite principauté de Commercy, jusqu'à sa mort de 1744, tout en continuant à attiser l'esprit d'indépendance des Lorrains. J'espère que les liens wikipedia vous aideront à vous y retrouver un peu dans ce passionnant début du XVIIIe s. Dans ce tableau que je ne connaissais pas elle est déjà assez âgée; il doit dater de l'époque de la cession de la Lorraine ou de son gouvernement à Commercy, soit entre 1735 et 1744.
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(Philippe Dupuy, Portrait d'Elisabeth-Charlotte d'Orléans, première moitié du XVIIIe s.)



L'une de ses filles, Anne-Charlotte de Lorraine, devient abbesse de Remiremont en 1738, c'est elle qui fera embellir la ville et construire l'actuel palais abbatial - dans lequel elle réside pourtant peu souvent. Dans ce musée, de nombreux objets évoquent la famille de Lorraine, dont une bonne partie sont vraiment étonnants. Outre le portrait de la duchesse douairière, on trouve donc ces plaques de fondation en plomb.
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(Plaque de fondation : "Fondé par S.A.R. Madame la Princesse Anne Charlotte de Lorraine, Dame Abbesse de Remiremont, le 30 juillet MDCCLXX (1770))


Le plus curieux de tous les objets est sans doute celui-ci. Il s'agit d'un gros médaillon, dont le conservateur, M. Aurélien Vacheret, m'a fait l'honneur et la gentillesse de m'envoyer une copie de la fiche d'inventaire. De l'artiste, nous n'avons rien d'autre que ce nom, Laurent Villiez et cette oeuvre très curieuse. Comme le fait remarquer justement le cartel de l'oeuvre : "Cette oeuvre matérialise le ressentiment exprimé par le sculpteur, ou son commanditaire, et partagé par tous les Lorrains de l'époque." Si je serais plus prudent sur l'unanimité lorraine face à ce changement - je dirais plutôt "largement partagé par les Lorrains" - je ne peux qu'approuver cette interprétation. Je n'en vois en effet pas d'autre si ce n'est qu'il s'agit, à ma connaissance, du seul témoignage artistique réalisé en Lorraine-même (et non en Toscane, aux Pays-Bas ou en Autriche) exprimant cette opinion de ceux que j'ai appelé des "vieux-Lorrains".

Le médaillon, qui montre François de Lorraine jouant à viser un peu au hasard une des trois couronnes (probablement Lorraine, Toscane et Empire) est d'une profonde ironie. Je suis surpris de la date avancée pour l'oeuvre, qui se base sur une inscription à l'arrière. Alors que l'on peut avec une quasi-certitude vu son sujet, dater ce travail des années 1736 à 1738. On a du mal à comprendre pourquoi un Lorrain aurait fait exécuter une oeuvre aussi vacharde envers son ancien souverain plus de 5 ans après sa mort! J'ai tendance à penser que l'inscription "Laurent Villiez 1772" indique plutôt l'appartenance à un propriétaire postérieur (une famille de banquiers et de financiers de Nancy) que l'identité de l'artiste et la date d'exécution.

Après, expliquer le pourquoi de sa commande et de son exécution, voilà une autre affaire. Et le pourquoi de sa présence à Remiremont... Une oeuvre offerte par un artiste farouchement partisan de l'indépendance à la duchesse Elisabeth-Charlotte et qui serait passée à sa fille ensuite? Les hypothèses sont ouvertes. 
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(Attribué à Laurent Villiez, François III de Lorraine choisissant ses couronnes, probablement vers 1737)


Quoi qu'il en soit, je ne peux m'empêcher de conclure ce petit passage sur mon sujet de prédilection par la citation d'une lettre de la sus-nommée Elisabeth-Charlotte, où elle démontre une fois de plus de façon vigoureuse à quoi l'abandon du duché par son fils pour courir d'autres couronnes est une infâmie. L'orthographe est celle de la duchesse elle-même...

« A Lunéville, ce 11 juin 1736.

Je resoit, Madame, vostre compliment sur la grâces que le roy veut bien me permetre de rester isy, dans mon abitations, qui m’a été donné par contra de mariage. D’abort que le roy me le permet, je n’en sortiray sûrement pas, et je ne suis pas comme mon fils, qui préfère d’estre simble suget de l’empereur à estre souvereint. Je ne reconois en rien mon sang dans tout ce qui vient de faire contre luy mesme, son frère et ces sœur, et je l’orois cru plus de fermeté. Pour le cadet, en a beaucoup, et n’a rien consanty à tout ce que les ministre de l’empereur on voulu sur le chapitre de la cessetions de la Lorraine, et je l’en aime encore davantage. Pour l’éné, vouderoit aussy me rendre suget de cette empereur, qui coupe la gorge à sa fille énée et à tout mes enfans, en me voulant faire aler à Bruselle ; mes c’est à quoy je ne consantiray jamais, et resteray isy, puisque le roy le trouve bon, pour y finir mes jours. J’ayme fort et la Lorraine et les Lorrains ; je n’en suis point hais, et, pas concéquand, je resteray avec eux jusqu’à la fain de mes jours ; mes, pour l’empereur, j’aymerois mieux mourir tout à leurs que d’estre sous sa dominations. »
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(Saint Romary, fin XVIIe s., sans doute un panneau de l'abbaye de Remiremont)


Bref, passons à autre chose. Le clou de la visite se situe dans l'ancien atelier de Pierre Waidmann, qui abrite les oeuvres majeures du musée. La pièce maîtresse c'est bien sûr le superbe "Vielleur à la sacoche" de Georges de la Tour. L'histoire de ce tableau est assez tortueuse, comme souvent pour les oeuvres de ce peintre. Trouvé dans un grenier de Nancy il a été acheté par Charles Friry, qui le rapproche des caravagesques espagnols. De la Tour est encore, au milieu du XVIIIe s., parfaitement oublié. Connu et exposé plusieurs fois comme une copie ou un travail d'atelier, le tableau est formellement attribué à Georges de la Tour en 1972 par Michel Laclotte et Pierre Rosenberg. C'est le début des dépenses pour Remiremont qui souhaite conserver son chef-d'oeuvre et éviter que le Louvre ne le lui prédate. Mais pour cela, il faut faire des travaux, en particulier en matière de sécurité et de conservation. C'est ainsi que l'on transforme l'atelier de Pierre Waidmann, notamment en supprimant la verrière zénithale qui servait au peintre pour son travail. Le tableau est exposé à Epinal pendant les travaux et il ne regagne Remiremont définitivement qu'en 1989.

Je ne vous cacherais pas le plaisir incroyable, quand on est habitué aux salles encombrées du Louvre (qui conserve six De la Tour), de pouvoir le contempler ainsi, seuls dans la salle. Avec même, au bout d'un moment, l'employée de l'accueil qui vient nous éteindre la lumière pour que nous puissions l'admirer sous une autre lumière. Un plaisir rare dans un musée.
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(Georges de la Tour, Le vielleur à la sacoche, vers 1640)


Dans cette petite "salle des Trésors", on remarquera aussi la croix processionnelle du Saint Mont, qui constitue une preuve de plus, s'il en fallait une, du rayonnement incroyable des émaux limousins dans toute l'Europe médiévale.
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(Croix processionnelle du Saint Mont, XIIIe s.)

Je passe un peu plus rapidement sur un beau portrait de François III de Lorraine par son peintre Philippe Dupuy, le même que celui qui fit le portrait d'Elisabeth-Charlotte présenté plus haut. On se demande un peu pourquoi les deux tableaux, la mère et le fils qu'elle jugeait indigne, ne sont pas présentés côte-à-côte, étant de qualité et d'intérêt équivalents.
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(Philippe Dupuy, Portrait de François III de Lorraine, première moitié du XVIIIe s.)

 

Signalons aussi, pour en finir avec cette section, la présence d'une belle terre cuite du sculpteur nancéien Sigisbert Adam.

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(Sigisbert Adam, Hercule luttant avec le lion de Némée, 1685)


Sortant de cette salle, notre visite est presque achevée. Nous passons par un couloir où s'exposent quelques pièces d'art graphique, dont le célèbre travail du graveur allemand Friedrich Brentel représentant la pompe funèbre du duc Charles III de Lorraine, un des grands princes de la Renaissance, qui régna de 1545 à 1608 ! Son règne, marqué par une période de relative stabilité pour le duché, a laissé des traces profondes dans les esprits, et sa pompe funèbre plus encore, au point de marquer la naissance de l'expression qui voulait que les trois cérémonies les plus fastueuses à voir dans sa vie étaient le couronnement d'un empereur germanique à Francfort, le sacre d'un roi de France à Reims et la pompe funèbre d'un duc de Lorraine à Nancy.
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(Friedrich Brentel, Pompe funèbre de Charles III duc de Lorraine, vers 1610)


Les salles suivantes sont consacrées aux travaux d'artistes locaux de la fin du XIXe et du XXe s., à commencer par Pierre Waidmann lui-même, propriétaire de cette maison. On découvre un artiste aux talents multiples, peintre plutôt doué, dans la lignée des impressionnistes et dont la manière rappelle en particulier Renoir.
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(Pierre Waidmann, Les faucheurs, 1891)


Mais aussi, plus tardivement, un illustrateur qui suit sa propre voie, comme dans cette belle Apocalypse selon Saint Jean que Pierre Waidmann a choisi de faire pour son seul plaisir, à toutes les étapes: calligraphie, enluminure, reliure.
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(Pierre Waidmann, Apocalypse selon Saint Jean, 1930)


Un petit coup d'oeil aussi pour le travail du natif de Plombières Edmond Bernardin, qui travaille dans un style plus Art déco qu'il mélange avec bonheur à une inspiration d'Europe centrale.
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(Edmond Bernardin, D'après une fresque hongroise, date inconnue)


Avant de sortir, un vrai coup de coeur pour une curiosité: un tableau de Mathurin Méheut, peintre breton spécialiste de la mer (auquel le musée de la Marine à Paris a consacré une rétrospective récente) et qui, au moins une fois dans sa vie, a trouvé que les Vosges et sa tradition du schlittage méritait autant son coup de pinceau que ses chers marins.
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(Mathurin Méheut, Schlitteur dans la forêt vosgienne, date inconnue)


En sortant du musée, nous profitons de son petit parc avant qu'il ne ferme pour la pause déjeuner. Ce jardin recouvre une petite partie du "grand jardin" du chapitre de chanoinesses et deux très belles fontaines du XVIIIe s. s'y trouvent, distantes de quelques mètres.
Fontaine d'Amphitrite, XVIIIe s
(Fontaine d'Amphitrite, XVIIIe s.)


Fontaine de Neptune, XVIIIe s
(Fontaine de Neptune)


Nous finissons notre petit tour du quartier en admirant les maisons canoniales qui subsistent et constituent de beaux exemples d'architecture civile des XVIIe - XVIIIe s.
Maison canoniale (2)
(Maison canoniale de la dame-chanoinesse Catherine-Charlotte-Alexandrine de Saint-Mauris, XVIIIe s.)


Nous contournons l'église et remarquons au passage ce joli portail qui semble date de la Renaissance.
Porche de l'église
(Eglise Saint Pierre)

En nous approchant de plus près, on constate clairement les traces des vandalismes perpétrés au cours de la Révolution française; les figures religieuses ont été méthodiquement martelées tandis que les motifs floraux ou architecturaux étaient laissés tranquilles.
Martelage révolutionnaire
(Détail du portail)

Juste derrière l'église, on arrive sur la façade principale de l'hôtel de ville. Il s'agit tout simplement de l'autre façade du palais abbatial que nous avons vu dans la matinée. Mais ici, au lieu de laisser "dans son jus" on l'a quelque peu... arrangé dans le goût de la fin du XIXe s.
Hôtel de ville (3)
(Hôtel de ville - palais abbatial, XVIIIe s., modifications 1872)


Sans doute pour briser l'austérité de la façade, on s'est dit vers 1872 que ça ferait mieux avec un escalier, une marquise et des statues de nubienne et d'égyptienne. Alors certes l'ensemble ne manque pas de classe, mais cela donne à l'ancien palais abbatial devenu hôtel de ville un aspect qui fait plutôt penser à un casino ou à un établissement thermal. Une bizarrerie.
Hôtel de Ville (2)
(Entrée de l'hôtel de ville, détail)






Sac au dos, nous traversons Remiremont, puis Saint-Etienne-les-Remiremont pour nous engager sur les petits sentiers qui parcourent le massif du Fossard. Notre but est de profiter de cette belle après-midi qui débute pour découvrir à la fois la nature et les traces d'occupation humaine qui parsèment l'ensemble de ce vieux massif vosgien depuis les époques pré-celtiques.

Les premiers témoignages de la longue fréquentation humaine dans le secteur que nous croisons nous ramènent encore à l'histoire des chanoinesses. Il s'agit d'une borne délimitant, à travers la forêt, les souverainetés du chapitre du Remiremont et du duché de Lorraine. Une frontière bien tortueuse comme les aimaient l'époque moderne. On distingue sur cette borne, appelée "Haute borne", les clefs du chapitre des dames, la croix du duché de Lorraine et la date: 1492!
Haute Borne, séparation Lorraine - chapitre de Remiremont
(Haute Borne, 1492)


Preuve que les souverainetés étaient multiples et entrecroisées entre pouvoir judiciaire, politique, financiers, spirituel... quelques dizaines de mètres plus loin, voici une autre borne, plus petite, qui délimitait la frontière entre le pouvoir exercé par l'abbaye du Saint Mont (qui dominait en hauteur la ville de Remiremont) et le duché de Lorraine.
Borne séparant Lorraine et Saint Mont
(Borne frontière entre Saint Mont et Lorraine)

Tout cela est assez passionnant, mais il faut bien dire que nous sommes aussi venus en forêt pour une raison plus prosaïque : casser la croûte. Il est largement l'heure de manger un morceau de nos victuailles emportées ce matin et de profiter d'un peu de repos devant cette belle vue sur les lignes bleues des Vosges, toutes en nuances. 
Vue sur les environs (2)
(Vue depuis le chemin du Saint Mont)

Après ce repas simple mais revigorant, nous reprenons notre marche sur le chemin, entourés d'arbres et pierres moussues.
Chemin vers le Saint Mont (2)
(Chemin du Saint Mont)

Mais tout ça c'était avant le drame. Ou presque. D'un coup, ma chère co-randonneuse, qui n'a désormais plus peur des serpents, me dit, presque calmement et sans trop d'affolement: "Oh, des serpents! Ils sont bizarres". En fait de serpents (il y a en très très peu dans les Vosges, à plus forte raison si l'on gagne un peu en altitude), ce sont des orvets, de sympathiques lézards sans pattes. Et en effet, ils sont bizarres, vu que c'est le printemps, ces deux saligauds, comme ça, en plein milieu du chemin, se livrent à l'exhibitionnisme sexuel le plus décomplexé! Alors certes, pour ces bestioles, cela se résume à ressembler à un paquet de noeuds luisants. Comme un voyeur, je prends ma photo et puis je les vire de là pour les mettre au bord du chemin.
Orvets
(Accouplement des orvets)

Cette brève rencontre passée, je me permets une petite digression à l'usage de nos amis des parcs nationaux gallois, dont j'ai abondamment parlé ICI. Je ne veux pas spécialement me vanter, mais dans les Vosges, voici comment, depuis un bon siècle, le Club Vosgien balise les chemins. On détermine des parcours, et on attribue à chacun un symbole. On peint ou on met un petit pannonceau avec ce symbole sur des rochers et des arbres du parcours et comme ça personne ne se perd. C'est un rien plus malin que de mettre le même symbole partout en toutes circonstances, non?
Balisage du club vosgien
(Balisage du club vosgien)

Le sentier, assez intense par moments, qui nous mène au Saint Mont, fait partie du GR 5, l'immense chemin de Grande Randonnée qui relie la mer du Nord à Nice en passant par les Vosges, le Jura et les Alpes. Nous n'en ferons pas autant et nous nous contentons pour le moment d'arriver dans les ruines des chapelles Sainte Marguerite et Sainte Claire qui se trouvent sur le versant du Saint Mont et dont elles faisaient partie. Elles ne sont que quelques unes de la dizaine de chapelles qui accompagnaient ce puissant monastère. 
Saint Mont, chapelle Ste Marguerite
(Chapelles Sainte Marguerite et Sainte Claire, XIIe s.)

Ces deux chapelles datent des années 1160. De la première (Sainte Marguerite) il ne subsiste que le marquage de pierres au sol qui en délimite l'emplacement. La chapelle Sainte Claire est bien plus intéressante. Bien que très ruinée, son plan reste parfaitement lisible et la présence d'un seuil et de sarcophages permettent de se rendre compte de l'organisation des tombes placées sous le sol de l'église. Les restes de bases de colonnes aident aussi à imaginer l'espace intérieur, découpé entre une nef et un choeur.
 
Chapelle Ste Claire (4)
(Chapelle Ste Claire, vers 1160)

Je ne suis pas du coup connaisseur, mais les décors sur les sarcophages présents sont encore très lisibles. Aucune inscription, aucune représentation, uniquement des motifs géométriques.
Décoration du sarcophage
(Détail d'un sarcophage)

Une fois au sommet du Saint Mont, il est bien difficile de concevoir la puissance de ce monastère fondé par Saint Romary au VIIe s. dans la grande tradition des fondations monastiques d'inspiration irlandaise, qui sont à l'origine de tous les monastères vosgiens d'importance.
Le Saint Mont, vue depuis le sommet
(Le Saint Mont)

L'histoire du Saint Mont, pour ce que l'on en sait avec précision, est l'histoire d'un lieu né entouré de prestige et du meilleur patronage politique (la cour d'Austrasie, puis Charlemagne lui-même qui vient chasser dans la région) et qui ne fait que subir les invasions désastreuses (Hongrois notamment) puis les accusations de débauche au XIIe s. et enfin les querelles de voisinage de plus en plus fréquentes avec les puissantes dames chanoinesses installées dans la vallées. Finalement, ce furent les chanoinesses qui mirent la main sur le monastère, mais il avait déjà beaucoup perdu de sa superbe. La Révolution achévera de ruiner le site dont il ne subsiste que des ruines disparates et deux bâtiments postérieurs : une petite chapelle et une vieille ferme.
Vieille ferme au sommet
(La ferme du Saint Mont)

La chapelle occupe l'emplacement de l'ancienne église abbatiale. De l'église il ne subsiste que les marquages de pierres au sol mis au jour par les fouilles archéologiques des années 1960 à 1980.
Chapelle
(Chapelle du Saint Mont)

La chapelle n'est pas ouverte, mais on voit très bien l'intérieur par les ouvertures des portes. Très simple et sobre, celui-ci a peu d'intérêt si l'on excepte le beau sarcophage mérovingien qui s'y trouve.
Intérieur de la chapelle
(Intérieur de la chapelle)

Le Saint Mont culmine à 672 m. et c'est de là que les vues les plus belles se découvrent sur les vallées environnantes. Ce n'est pourtant pas le point le plus élevé du massif du Fossard, loin s'en faut puisque nous passerons à plusieurs reprises dans des lieux situés à près de 750 m. d'altitude.
Vue sur Remiremont (2)
(Vue sur St Etienne et Remiremont)

Au bout du mont, là où la vue sur la ville se découvrent, on a dressé en 1897 (c'est écrit dessus) une gigantesque croix en bois, plutôt impressionnante.
Croix géante
(Croix du Saint Mont)

Nous poursuivons notre randonnée en descendant le Saint Mont vers le Pont des fées, un énorme amas de pierres comblant le fond de la petite vallée qui sépare les sommets du Saint Mont et du Morthomme. On ne sait pas vraiment s'il s'agit d'une formation géologique bizarre ou d'une construction humaine, plutôt incongrue dans ce coin. Oeuvre de bûcherons? d'éleveurs? de contrebandiers?
 
Pont des fées
(Pont des fées)

Nous ne montons pas jusqu'au Morthomme, dont l'ascencion est plutôt rude, mais nous continuons notre chemin vers la chapelle Saint Arnould. En fait de chapelle, nous trouvons surtout une belle vue sur les environs et un petit lieu de dévotion populaire. En ce lieu s'élevait, jusqu'au XIXe s., une petite chapelle que la tradition voulait fondée par Saint Arnould, précepteur du roi Dagobert Ier, qui occupait les charges de maire du palais et d'évêque de Metz avant de se retirer ici à la suite de Saint Romary. Il aurait soigné des lépreux à cet endroit jusqu'à sa mort en 640.
Il ne reste aujourd'hui comme traces qu'un panneau qui rouille tranquillement et une simple croix en métal accompagnée de ces recommandations pour l'entretien du lieu par les passants : "Arracher les mauvaises herbes / Mettre une branche de sapin, l'hiver / L'été, quelques fleurs / C'est aussi un acte de foi!". Autrement, quoi de plus simple pour être croyant à peu de frais?!
Chapelle St Arnould
(Chapelle Saint Arnould)

Si je compare à l'époque où, enfant et adolescent, je parcourais souvent les chemins des montagnes de mon pays, je dois dire que l'état dans lequel les chemins sont laissés par les engins roulants ne s'est pas amélioré. Autrefois, il y avait les débardeurs et les 4X4. Aujourd'hui il y a toujours les débardeur qui salopent les chemins sans vergogne et les quads, cet accessoire formidable de la beauferie bruyante en milieu rural. Bref, toujours la même merde pour les promeneur et des communes qui n'ont pas de vraie volonté de faire respecter les règles en matière de déguelassage de l'espace public.
Chemin défoncé
(La qualité des sentiers de Grande Randonnée vosgiens après le passage des engins)

Et puis soudain, au bord du chemin, on tombe sur cette cabane en bois. Encore debout mais branlante, ouverte à tous les vents. Ancienne cabane de chasse? maison de marginal? repaire d'un serial-killer prêt à massacrer un troupeau d'adolescents idiots venus là pour s'abriter de la pluie?
Cabane au fond des bois
(Cabane au fond des bois)

Et puis, nous finissons par arriver à l'un des lieux que nous souhaitions voir : la pierre Kerlinquin. Sûrement l'un des lieux les plus entourés de mystère de tout le massif, qui n'en manque pourtant pas. Cet énorme monolithe au nom bizarrement bretonnant (mais la Lorraine est, après tout, une terre celtique) inspire bien des fantasmes, notamment sur internet. Si on est loin de ce que peut susciter la pyramide du Louvre ou Rennes le Château, c'est tout de même pas mal n'importe quoi (je vous laisse chercher si vous en avez le courage).

En tout cas, cette pierre que la tradition veut liée à des cultes druidiques (qui étaient bels et bien présents dans le massif du Fossard) passait à l'époque moderne pour une pierre à marmots, liée à des croyances de fécondité.
Pierre Kerlinquin
(Pierre Kerlinquin, 745 m. d'altitude nous dit le panneau)

Autre remarque : bien que cette pratique déplorable soit à proscrire absolument, on constate une fois de plus que les graffitis ne sont pas un vandalisme récent:
Graffiti 1775
(Graffiti, 1775)

La promenade se poursuit par Sainte Sabine, une petite chapelle au fond d'un vallon et surtout un lieu très intéressant. L'histoire du lieu relève de l'hagiographie : Sabine, l'une des moniales du Saint Mont, qui fuyait les invasions des Hongrois vers 920, fut rattrapée en ce lieu par les Barbares et décapitée, non loin d'une source. A la suite de ce martyre, la source prit des vertus miraculeuses et l'on bâtit une chapelle.
 
Chapelle Ste Sabine
(Chapelle Sainte Sabine)

Sur place, on trouve également une très belle croix, vraisemblablement de la fin du XVIIIe s., qui porte sur sa base une dédicace peu lisible. De ce que je crois comprendre, elle indique que c'est le propriétaire de la ferme qui se trouve encore à proximité, un habitant de Remiremont, qui l'a fait érigé.
Base de la croix Ste Sabine
(Dédicace à la base de la croix Sainte Sabine)

Et puis, bien entendu, on peut toujours voir et s'abreuver à la source, dont l'aspect miraculeux n'est pas évident, contrairement à son côté très désaltérant après 3 heures de marche! Comme souvent, cette source a très vite trouvé dans la religion populaire un rôle lié au mariage et à la fécondité. Ici il s'agissait de jeter une aiguille dans l'eau de la source. Si l'aiguille surnageait, le mariage de la jeune femme aurait lieu dans l'année, c'était une certitude.
Source Ste Sabine
(Source Sainte Sabine)

Il y aurait encore des kilomètres à parcourir dans ce massif pour en découvrir tous les petits lieux intéressants, mais hélas, le temps file vite et il nous faut rentrer à Remiremont si nous ne voulons pas louper le dernier bus qui nous ramène à Jarménil, où la famille nous héberge. Ce qui n'empêche pas les rencontres étonnantes, comme celle de Jésus, comme ça, en pleine forêt, en train de se balader lui aussi probablement.
En redescendant vers Remiremont
(Croix, chemin de Saint Etienne)

La descente est très agréable, le jour ne baisse que très doucement et la chaleur de mai est parfaite pour ce genre de crapahutage.
Ruisseau (2)
(Ruisseau)

En revenant au-dessus de St Etienne, nous croisons la toute petite chapelle de la Piotte, datant de 1690. L'extérieur est charmant, mais il semblerait que l'intérieur serve de remise à la ferme d'à côté...
Chapelle au dessus de St Etienne
(Chapelle de la Piotte, 1690)

C'est ainsi que notre sortie à Remiremont et au Saint Mont prend fin. Après un dernier regard pour les sapins, un dernier petit verre au centre-ville de Remiremont, nous prenons notre bus, fourbus mais contents de cette belle journée.
Redescendant
(Le massif du Fossard, vu du bas)

Il est finalement toujours agréable de revenir dans une région que l'on croit très bien connaître, la voir avec oeil plus distant, plus âgé, plus exercé permet d'en appréhender mieux les défauts, mais aussi les grandes richesses que l'on redécouvre avec plaisir. Et il faut bien avouer qu'après une bonne cure de moutons gallois, cela faisait du bien de retrouver les vaches des Vosges, non?
Vaches (2)
(Meuh oui!)