Le 5 juin dernier - c'était un mercredi - nous étions descendus à Marseille, invités pour la pré-ouverture du fameux MUCEM (Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée). L'occasion de se faire enfin un avis sur ce "nouveau" musée, successeur et fossoyeur du musée des Arts et Traditions Populaires de Georges-Henri Rivière. Et aussi de découvrir Marseille, ville où nous n'étions jamais passés ni l'un ni l'autre. En quelques heures, ce sera bien sûr un survol, mais qui donne envie de repasser plonger plus en profondeur dans la 2e ou 3e ville de France et passer au-delà de sa mauvaise réputation.

Ville en travaux
(Les travaux sont très abondants)

 

Nous quittons la gare Saint Charles et, un peu au pif, nous prenons les rues qui descendent, sachant que nous finirons forcément, en suivant toujours la pente, par nous retrouver au bord de la mer et que nous pourrons nous repérer à partir de là. Nous traversons une ville dont la beauté ne frappe pas immédiatemment comme le feraient Paris, Lyon ou Strasbourg. L'impression qui ressort de cette rapide traversée est celle d'une ville à la forte circulation automobile, franchement populaire, commerçante mais plutôt calme. On est assez loin des caricatures et des clichés. Nous croisons, par hasard, ce magnifique arc de triomphe situé sur un vaste rond-point: il s'agit de la Porte d'Aix. Construite en 1823, il s'agit d'une sorte de réponse contre-révolutionnaire à l'Arc de Triomphe de l'Etoile qui célèbre les victoires impériales (et qui dont l'achèvement a été stoppé par la Restauration). Ici, c'est la campagne d'Espagne du duc d'Angoulême, fils du futur Charles X, qui contribua à relever la monarchie absolue des Bourbons en Espagne, qui est fêtée par ce monument. Depuis, on a inscrit en lettres d'or sur le fronton : "A la République, Marseille reconnaissante", histoire de donner une patine plus acceptable au bâtiment.

Porte d'Aix (2)

(Porte d'Aix, 1823)

 

Et puis là, brusquement, à l'angle de deux rues et accolée à un immeuble sans charme, nous tombons sur cette maison. A vue de nez, elle paraît assez typiquement de l'urbanisme civil du XVIe s., voire un peu avant. Je prends et une photo et les choses s'arrêtent là. Ce n'est qu'en faisant des recherches pour préparer ce billet que j'ai constaté qu'il s'agissait en fait de l'hôtel de Cabre, qui est la plus vieille maison encore debout à Marseille, qu'elle a survécu aux destructions du quartier du Vieux Port par les nazis et qu'elle date de 1535.

Hôtel de Cabre, plus vieille maison de Marseille (1535)

(Hôtel de Cabre, 1535)

 

Enfin, nous arrivons en vue du Vieux Port. Sur l'espèce de longue place située entre l'Hôtel-Dieu et la mairie et qui descend doucement vers le port, il a été installé, à l'occasion de Marseille capitale européenne de la culture en 2013, un bâtiment provisoire en bois, assez laid, et des sculptures d'art contemporain. Ailleurs on voit parfois des vaches bariolées de couleurs, ici c'est un rhinocéros par exemple. Pourquoi pas, c'est assez amusant.

Sur la place qui descend vers le Vieux Port

(Jonone, La force vient avec le soleil, 2013)

 

Donnant directement sur le Vieux Port, se dresse l'hôtel de ville de Marseille, un très beau bâtiment du XVIIe s., de taille assez modeste cependant pour une ville de cette importance. Le rôle d'hôtel de ville lui est dévolu depuis l'origine, ayant été édifié à cet emplacement sur décision des Consuls de la ville, sur le lieu-même de l'hôtel de ville précédent. Wikipedia m'apprend que son style "baroque provençal" est d'inspiration génoise et qu'il n'y a pas d'escalier pour passer du rez-de-chaussée à l'étage, qui n'est accessible qu'en ressortant, en entrant dans le bâtiment situé derrière et en passant par la galerie reliant les deux immeubles. Pourquoi faire simple quand on faire complètement tordu?...

Hôtel de ville (XVIIe s

(Hôtel de ville de Marseille, 1653-1673)

 

Voilà. Nous sommes enfin au Vieux Port. Le fameux, le célèbrissime Vieux Port de Marseille, celui des pagnolades, de Fernandel et des reportages "de société" où paradent les cagoles et les kékés. En fait, ce matin, ce n'est pas la folie. Il y a du monde sans plus. C'est tout de même un certain plaisir que de découvrir enfin ce lieu autour duquel est né la colonie grecque de Massilia il y a 2600 ans.

Vieux Port (7)

(Le Vieux Port)

 

Le marché aux poissons est alors en train de s'achever, mais il est encore là pour quelques dizaines de minutes. La Méditerranée, le poisson frais pêché du matin... je ne suis pas trop fan des trucs "méridionaux" par principe, mais il faut bien avouer que ce sont plutôt des aspects très sympathiques que Marseille nous offre ce matin-là.

Vieux Port (3)

(Marché aux poissons, Vieux Port)

 

Nous disposons d'encore un peu de temps avant l'horaire indiqué sur notre invitation sur le Mucem, alors nous faisons le tour du Vieux Port. Sur la carte cela ne paraît pas très grand (c'est d'ailleurs pour cela que cet ancien port grec ne sert désormais qu'à la plaisance, les activités portuaires plus importantes ayant déplacées dans des bassins de la Joliette au XIXe s., puis à Fos-sur-Mer plus tard notamment pour les porte-conteneurs et les pétroliers). Tout autour se trouvent des restaurants, des administrations, l'ancienne criée devenue un théâtre et des boutiques plus ou moins typiques. Avec un certain bonheur à jouer les touristes, nous flânons dans la boutique de savons de Marseille de la Licorne, les seuls qui soient encore fabriqués dans la ville.

Savonnerie

(La boutique qui sent bon)

 

Le débouché du port est gardé par deux énormes forteresses qui regardent aussi bien vers la mer que vers la ville, les forts St Nicolas et St Jean. J'ignore à quoi sert le premier, dont une partie au moins est encore aux mains de l'armée; le second, réhabilité, dépend désormais du Mucem. L'essentiel de l'aspect actuel des deux forts date de la seconde moitié du XVIIe s., à l'époque où Louis XIV - à raison - se méfiait de l'esprit frondeur de Marseille. Un trait commun à la plupart des grandes ville semble-t-il, car on nous raconte un peu la même chose dans chaque grande ville où nous passons: l'esprit frondeur des Lyonnais, des Parisiens, etc..

Fort St Nicolas

(Fort St Nicolas)

 

C'est dans ce secteur que la réalité de l'embouteillage à Marseille nous apparaît pleinement. Même à 11h30 du matin un mercredi, le trafic est franchement bouché. Bref, nous finissons notre tour, nous nous rendons compte qu'il n'y a aucun passage au bout qui enjambe le port et nous rebroussons donc chemin vers le Fort St Jean et le Mucem qui se cache derrière.

Mairie

(Hôtel de ville, de face cette fois-ci)

 

Les abords du fort sont franchement austères, comme il convient à ce type de construction. Dans une sorte de fossé entre le fort, qui donne dans la mer, et le quartier du Panier, se trouve une route bien fréquentée qui est désormais enjambé par une passerelle. Ce système de passerelle du Mucem est plutôt intelligent. Une première passerelle permet de passer du musée en lui-même au fort Saint Jean et une seconde du fort au quartier du Panier. Bien pensé et agréable.

Fort St Jean (2)

(Fort Saint Jean)

 

On longe un petit bout de temps les murs du fort en se demandant bien où se niche la fameuse résille de Rudy Ricciotti. Et puis finalement, elle se dévoile à nos yeux. J'avais très peur que l'ensemble soit, sinon laid, du moins très peu harmonieux avec le reste du paysage. S'il est vrai qu'on peut franchement discuter le bâtiment dont la résille constitue à peu près le seul argument de vente (pour le reste, c'est un bête pavé de verre et d'acier, très "architecture internationale" sans goût ni audace particulière), il faut remarquer que son impact dans le paysage n'est pas trop violent. Quasi-invisible depuis les vieux quartiers de Marseille, peu élevé, il est presqu'entièrement masqué par le fort et est surtout visible quand on vient de la mer. Ce que des petits malins n'ont pas hésité à exploiter, en proposant dans leurs tours en bateau une escale sur l'esplanade du musée...

Pour ma part, le gros regret sur l'esthétique du bâtiment est que le prétentieux Ricciotti, qu'on a entendu partout se répandre sur sa "méditerranéité" n'ait pas été foutu de nous sortir autre chose qu'un bloc tout grisâtre dans ce décor qui mêle les bleus du ciel et de la mer aux belles pierres claires des bâtiments anciens. Au final, son Mucem, sensé symboliser le renouveau culturel de Marseille, construit par un architecte du cru, aurait pu se trouver à Chicago, Shanghaï ou n'importe où ailleurs.

Mucem

(Mucem, 2013)

 

Munis de nos invitations, nous pénétrons dans le musée sans souci. C'est très loin d'être une visite V.I.P. : en gros on entre et on fait ce qu'on veut dans l'ordre qu'on veut. Pas d'accueil spécial, rien et c'est en continu sur la journée. Le musée se déploie sur trois espaces: deux expos temporaires et une présentation plus ou moins permanente appelée "Galerie de la Méditerranée". Comme ma fiancée a bossé un peu sur cette section lors d'un stage et que c'est la partie la plus proche de l'entrée, nous débutons par là.

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(Galerie de la Méditerranée, vue de la première salle consacrée à l'agriculture)

 

La Galerie de la Méditerranée, c'est la partie qui se veut la plus l'héritière du musée des A.T.P. A ceci près que la présentation en est revue et modernisée, qu'elle bénéficie de prêts prestigieux et de quelques acquisitions superbes. Et bien sûr, que son recentrage sur la Mare Nostrum en a évacué tout ce qui constituait le coeur de l'ancien musée qui était centré sur la France. Tout cela se trouve désormais dans des réserves qui se trouvent heureusement située loin du port, ce qui aurait une aberration pour la conservation. Ce sont malheureusement des collections qu'on ne verra plus avant longtemps puisqu'il ne faut guère se leurer sur le vocable sous lequel le musée est baptisé. Il est clair quand on le visite qu'il s'agit bien du musée des "civilisations" de la Méditerranée bien plus que de l'Europe. Nous ne sommes pas près d'y voir une exposition sur la ruralité galloise ou les tenues traditionnelles des Alpes autrichiennes...

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(Cérès Borghèse, Ier s. av. J-C - IVe s. ap. J-C, nombreuses restaurations, Musée du Louvre, Paris)

 

Le constat est certes sévère sur le fond intellectuel du musée et en partie sur la forme qu'il prend. Cependant, si cette Galerie de la Méditerranée n'est pas toujours bien fichue, on est globalement séduit par la qualité et l'intérêt des pièces présentées.

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(Petite barque pour la pêche et la riziculture, Lagune de l'Albufera, Valence, Espagne, 1ere moitié du XXe s., Musée d'ethnologie de Valence)

 

Le fil de trame de la galerie est plutôt ténu : en gros, ce qui a été "inventé" autour de la Méditerranée et cela se décline en plusieurs salles thématiques : agriculture, monothéisme, démocratie. Un vaste fourre-tout qui n'exclut pas cependant des aspects pédagogiques plutôt intéressants, avec des cartes assez fréquentes (mais pas toujours claires) ou ce très clair comparatif des différents types de blés.

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La zone géographique et la période chronologique étant immenses, cela ajoute franchement à la confusion et n'aide pas vraiment à s'y retrouver. Nous sommes certes sortis des salles poussiéreuses du musée d'ethnographie classique, assez exhaustif et parfois rébarbatif, mais on y a perdu pas mal en compréhension. On assiste donc, en ce qui concerne la salle sur l'agriculture, pourtant la mieux menée, à une sorte d'ethno-zapping avec parfois des éléments franchement inutiles, comme cette citation écrite en néon qui pendouille dans la salle.

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(Voilà voilà voilà...)

 

Malgré cela, ces salles restent agréables à parcourir pour qui connaît déjà bien le sujet. Saluons tout de même la volonté d'acquisition d'un fonds de collection propre au Mucem, au-delà de celui venu des ATP, avec notamment cette machine hydraulique égyptienne, achetée spécialement pour l'ouverture de ce musée. Gageons, si le musée est aussi richement doté qu'il s'en donne l'air, que la politique d'acquisition sera à la hauteur de ses ambitions.

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(Sakieh, machine hydraulique, Zaouit-el-Karadissa, Fayoum, Egypte, fin XXe s., Mucem)

 

Certaines vitrines renouent avec une présentation plus classique et comparatiste, comme ces belles "fontaines de propreté" dont les provenances confirment l'ancrage local du musée.

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(Fontaines de propreté, de gauche à droite : Biot (Alpes-Maritimes) XVIIe s.; Biot (Alpes-Maritimes), 1938; Montpellier (Hérault), XIXe s.; Avignon, XVIIe s., Mucem)

 

Outre le sakieh égyptien, deux pièces très impressionnantes sont présentées dans cette salle, d'abord cette charrette sicilienne.

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(Charrette, Palerme, Sicile, XIXe s., Mucem)

 

Cette petite merveille décorative nous offre, aussi bien par sa sculpture que par sa peinture, une sorte de récital de décoration à la fois populaire et baroque. Quel dommage qu'elle se trouve ainsi, en plein milieu de la salle, avec un cartel minimaliste! On aurait tant aimé en savoir plus sur les circonstances de fabrication et d'utilisation d'une telle charrette.

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(Détail de la charrette sicilienne)

 

Signalons aussi, avant de passer à la suite, cette hutte réalisée par des bergers semi-nomades du nord de la Grèce spécialement pour le Mucem.

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(Hutte de Sarakatsans, Fraternité des Bergers d'Epiros, 2013, Mucem)

 

S'il y avait encore un semblant de fil conducteur dans cette partie agricole, on le perd totalement quand il s'agit d'aborder le monothéisme. Bien entendu, on nous présente cette pensée religieuse comme un fait spécifiquement méditerranéen et on le résume, bien entendu, aux "trois grands monothéismes". Avec tout de même en amuse-gueule des statuettes égyptiennes, histoire de rappeller la tentative monothéiste du Pharaon Akhénaton. Dommage que les statuettes en question n'aient rien à voir avec les réformes religieuses du souverain, mais c'était bien tenté.

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(Statuette d'Osiris,statuette d'Isis et Harpocrate, Egypte pharaonique, basse époque, Musée d'archéologie méditerranéene, Marseille)

 

Comme il faut bien un point de départ sur la question monothéiste, autant aller à Jérusalem, ville trop sainte. Pièces historiques et évocations des conflits contemporains se succèdent dans cette partie entre les voilages blancs qui font office de panneaux de salle. L'effet donné est plutôt poétique, avec des ondulations qui laissent deviner sans montrer vraiment ce qui se trouve derrière. Une idée sympathique dans l'esprit, mais peu pratique : la lecture n'est guère facilitée et je crains le pire les jours d'affluence avec les gens qui frôlent les tissus et les enfants qui vont y faire des parties de cache-cache. Comme quoi une bonne idée sur le papier devrait toujours être testée en conditions réelles.

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Ce petit passage par Jérusalem nous permet de revoir une de ces très belles maquettes du Saint Sépulcre, des petites merveilles d'artisanat touristique réalisées par les couvents de Terre Sainte. Les pélerins pouvaient ramener ce type de souvenir, à condition d'être tout de même relativement fortunés.

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(Maquette du Saint Sépulcre, fait à Jérusalem ou Béthléem, XVIIe., Mucem)

Dans le genre des souvenirs très sympathiques, on connaît tous bien sûr les reliques médiévales plus ou moins frelatées : saint-suaire, sainte éponge, couronne d'épines. Par contre, on constate que ce genre de petites choses se vendaient toujours aux pélerins-touristes de la fin du XIXe s. Un regret : que l'on ne nous ait pas présenté l'évolution de ce genre de commerce de souvenirs religieux, car en la matière, la seconde moitié du XXe s., en alliant les faibles coûts du plastique avec l'iconographie religieuse du XIXe s., a fait de petites merveilles.
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(Relique et reliquaire au clou de la Passion, Bruxelles, Belgique, 1877, Mucem)

Pris indépendamment, chaque élément est intéressant par son histoire, sa symbolique, son iconographie, mais l'ensemble ne parvient que difficilement à être intelligible, tant le fil conducteur est intellectuellement ténu.
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(Nasser Ellefi, Al-buraq devant la mosquée Al-aqsa, vers 2000, Mucem)

On retrouve néanmoins avec plaisir les collections "classiques" d'art populaire français, sans doute issues des collections du musée des ATP, comme les fameuses images d'Epinal, dont j'ai déjà parlé ici et là dans mes articles consacrés aux Vosges.
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(L'ange Gabriel, Epinal, vers 1820, Mucem)


Et puis, c'est souvent ce qui est surprenant dans les vernissages et autres ouvertures avant l'ouverture, on tombe toujours des nues en constatant que tout paraît encore en travaux, pas fini et presque improvisé. Ici, c'est une vitrine vide qui interpelle, à deux jours de l'ouverture officielle, ou le cartel nous indiquant une oeuvre de Marc Chagal. Avec un seul "l" oui, c'est bien cela qui choque.
Pas tout à fait prêt

 

Après un début imparfait mais original avec Jérusalem, on a vite l'impression que - à l'exception d'une petite vitrine d'art juif - on a surtout illustré le catholicisme à base d'image imprimées et l'Islam avec des peintures sous verre.

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(Le Jugement dernier, Paris, seconde moitié du XIXe s., Mucem)

 

Signalons tout de même quelques éléments originaux comme ce vitrail épuré dessiné par Aurélie Nemours pour le prieuré de Salagon en Haute Provence.

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(Aurélie Nemours et les ateliers Duchemin, Prototype de vitrail pour le prieuré de Salagon, Mane (Alpes de Haute Provence), 1997-1998, centre national des arts plastiques)
Soudain, quasiment sans transition, on découvre le troisième axe de cette belle galerie. Car oui, la Méditerranée, espace miraculeux, n'a pas seulement inventé l'agriculture et le monothéisme, mais également la démocratie! Et l'on va donc s'attacher à le démontrer essentiellement autour de l'exemple athénien et de quelques pratiques politiques originales, comme celles de Venise (dont le caractère démocratique est très limité) et de Pascal Paoli en Corse. La thèse est osée et part du principe lourdement appuyé que les tentations politiques démocratiques naissent de la Méditerranée et se diffusent à partir de là.
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(Maquette de d'Athènes au IIe s., d'après un modèle du musée de l'Acropole, Athènes, 2013, production du Mucem)
On démarre donc cette partie avec deux belles maquettes, l'une d'Athènes et l'autre de Babylone. Le but est, par comparaison, de montrer en quoi l'organisation spatiale de l'une et l'autre ville est démocratique ou au contraire, totalement despotique. Pourquoi pas, mais plus que le côté démocratique, la présence d'espace de discussion et de fonctionnement politique à Athènes prouve surtout qu'il y existe une vie civique, tandis que l'autre cité est en effet tournée autour des palais royaux et des temples, éléments du prestige du souverain.
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(Maquette de Babylone au VIe s. av. J-C, d'après un modèle du Vorderasiatisches Museum, Berlin, 2013, production Mucem) 

 

C'est aussi l'occasion de profiter d'un bel ensemble d'aquarelles de Jean-Claude Golvin, archéologue et spécialiste des restitutions de sites historiques, le tout exécuté avec un grand souci de précision historique et un vrai talent d'aquarelliste.

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(Jean-Claude Golvin, Athènes, Acropole au Ve s. av. J-C, années 2000, don de l'artiste au musée Arles antiques)
Malgré leur caractère relativement fréquent dans les musées, il est toujours assez émouvant de voir des témoignages concrets de l'exercice de la démocratie, comme les fameux ostracons. Sur ces tessons de poterie, on inscrivait le nom de la personne à bannir de la cité.
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(Tessons de vote pour l'ostracisme, Athènes, Ve s. av. J-C, Musée archéologique national, Athènes)
Certaines pièces sont prestigieuses et sont des prêts des musées les plus importants d'Europe. Le Louvre n'a ainsi pas mégoté en prêtant plusieurs marbres de ses Antiquités romaines.
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(Athlète vainqueur au pugilat, Rome, IIIe s., Collection Borghèse, Musée du Louvre)
Comme indiqué plus haut, sans guère de transition entre la glorieuse Antiquité gréco-latine, on arrive dans Venise. Bien que l'on comprenne confusèment que la cité des Doges propose un modèle politique différent des royaumes et empires alors majoritaires, on n'y comprend guère quoi que ce soit quand à l'organisation de la République, ni même en ce qui concerne l'expansion de sa puissance au Moyen Âge puis son lent déclin politique et commercial à partir du XVIe s.
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(Francesco Guardi, Le départ du Bucentaure vers le Lido de Venise, vers 1775, Musée du Louvre)
En tout cas, si l'on s'attendait à en apprendre plus sur ces points, c'est raté et il faudra se reporter à la librairie du musée, grande et densèment fournie. Dans la galerie, ce n'est qu'une accumulation d'oeuvres visiblement sensées se suffire à elles-mêmes.
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(Le Pape Alexandre III remet l'épée de commandement au doge Ziani, Venise, XIXe s., Musée d'Angers)
On comprend beaucoup mieux la présence d'un petit mot sur l'expérience de Pascal Paoli, le patriote corse qui mit au point pendant la courte période où il dirigea l'île, la première constitution démocratique du monde, modèle dans une certaine mesure de la constitution américaine. Mais alors, quel dommage que ce brillant homme des Lumières, peu et mal connu au-delà de la Corse, ne fasse l'objet que d'un traitement aussi rapide. Pour un musée consacré à la Méditerranée et situé à Marseille, c'est presque choquant.
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(Buste de Pascal Paoli, Corse, XIXe s., Musée de Bastia)
Pour finir cette section, le musée exhibe fièrement une de ses récentes acquisitions : un bout du mur de Berlin, dont on se demande bien par quel bout il faut envisager le côté méditerranéen de la chose.
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(Morceau du mur de Berlin, 1961-1989)
Ce grand pan de mur côtoie, de façon plutôt intelligente, le travail de l'artiste contemporain Tom Fecht, qui consacre son travail à base de pavés aux victimes du sida.
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(Tom Fecht, Torso, 2003, Mucem)

 

 

La dernière partie de la galerie aborde la questions des voyages, de la découverte et du commerce au sens large. On y débute la découverte par une évocation en forme de cabinet de curiosités des "grands voyages" à suivant les routes maritimes au large, à partir du XVe s.

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(Cabinet de curiosités)


Comme les autres, cette section "voyages" est plutôt agréable quant aux pièces qui y sont présentées, toujours intéressantes et parfois curieuses, comme cette "sirène". Il s'agit bien entendu d'une chimère réalisée probablement en Chine, composée de bois et d'éléments animaux (poils, queue, nageoire, pattes de varan).
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(Sirène, Extrême-Orient, XIXe s., Museum d'Histoire Naturelle, Paris)
Le défaut principal est le même qu'auparavant: que le propos est compliqué à suivre! On nous évoque ainsi, à coups de curiosités, épices, monstres, animaux étranges, objets mystérieux, toute la peur et l'attrait des voyages lointains, l'excitation de la découverte de mondes lointains et inexplorés. Ce qui est très bien. Même si, bien entendu on nous explique que tout cela est grâce aux "Méditerranéens". Les Portugais, et dans une moindre mesure les Anglais et Hollandais, qui vivent tournés exclusivement vers l'Atlantique, apprécieront.
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(Vladimir Evine, Maquette du San Gabriel, navire de Vasco de Gama, 1990, Musée naval de Monaco)
Bref, presque sans transition, on passe des grandes découvertes au début du voyage "touristique" au XVIIIe s., quand il devient de bon ton pour un jeune aristocrate d'effectuer, au cours de ses jeunes années, son "grand tour" pour se former. Tour qui passe obligatoirement par l'Italie et la Grèce, sur les traces des deux sources majeures du néoclassicisme.
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(Dominique Papety, Le duc de Montpensier visitant les ruines du temple de Jupiter à Athènes, 1848, Musée national du château de Versailles)
Voilà comment se finit la galerie de la Méditerranée. Un bilan assez mitigé au final : l'exposition est belle, un véritable régal pour l'amateur d'art, d'histoire mais le propos semble creux, pas à la hauteur des pièces formidables qui sont exposées. On a parfois une impression de zapping. Vraiment dommage. 
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(Johan Richter, Vue de Venise, 1717, Musée des Beaux-Arts, Marseille)
Mais après tout, la visite du musée ne finit pas là, et en grimpant à l'étage, l'on peut visiter les deux expositions temporaires inaugurales : une sur les notions de genre, thème à la mode s'il en est, et une autre intitulée "Le noir et le bleu. Un rêve méditerranéen". Les contours de cette exposition sont difficiles à cerner, mais son ambition semble de prendre la suite de la galerie de la Méditerranée en explorant les rapports culturels et politiques entre les deux rives de la Méditerranée depuis le XVIIIe s. : fascination pour l'antique, combats romantiques, expéditions en Egypte, domination coloniale, violence, tourisme, mafia... Les faces lumineuses et sombres de cette vaste mer intérieure sont évoquées avec brio. Je le radoterai sans doute en conclusion, mais c'est l'exposition la plus convaincante des trois qui étaient présentées pour ces débuts du Mucem.
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(Joan Miro, Bleu II, 1961, Centre Pompidou, Paris)
L'art et l'histoire se mêlent habilement. Le XVIIIe s., marqué dans l'espace méditerrannéen par la présence toujours forte de l'empire Ottoman et ses nombreuses relations diplomatiques et influences artistiques réciproques avec l'Occident, par la piraterie intense au Maghreb et par le développement d'un proto-tourisme vers les sites majeurs de Grèce et d'Italie.
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(Jean-Jacques-François Taurel, Artistes approchant Paestum par la mer, 1793, Musée de la Révolution française, Vizille)
La découverte, au milieu du XVIIIe s., des ruines de Pompéi et de cette vie d'une ville figée par les cendres du volcan dans un instantané de l'époque romaine, est également l'une des raisons de l'attrait renouvelé pour l'Italie, ses volcans et l'archéologie qui y balbutie. Ce tableau de Pierre-Jacques Volaire (et une bonne partie de son oeuvre si l'on en croit sa fiche wikipedia) symbolise bien cette fascination mêlée de frayeur.
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(Pierre-Jacques Volaire, Eruption du Vésuve, 1785)
Parmi les oeuvres et pièces curieuses, on peut signaler la liste des esclaves chrétiens racheté par l'ordre de la Trinité aux barbaresques en 1725, ou de belles toiles représentant des entrevues diplomatiques entre Ottomans et Occidentaux dans le fameux "Divan" d'Istanbul. Et puis comme nous sommes sur place et que nous avons un peu repéré la géographie locale, nous ne pouvons qu'être plus attentifs à cette représentation du port de Marseille par Joseph Vernet.
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(Joseph Vernet, L'entrée du port de Marseille, 1754, Musée du Louvre)
Mais ce monde de la fin du XVIIIe s., dont les équilibres géopolitiques avaient peu bougé et dont les points d'intérêt pour l'Occident étaient la Grèce et l'Italie, change profondèment avec l'arrivée en France d'un jeune général très ambitieux : Napoléon Bonaparte. En se lançant dans la campagne d'Egypte, Bonaparte modifie fortement la relation de l'Europe avec l'espace méditerrannéen et l'on est surpris de l'impact immense qu'aura eu cette expédition finalement assez désastreuse militairement parlant.
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(La bataille des pyramides, Image d'Epinal, imprimerie Pellerin, avant 1837, Mucem)
Dans tous les domaines, l'Egypte marque les esprits: elle est à la fois la 3e grande civilisation antique, dont on découvre les arts et le style, influençant l'histoire de l'art, du goût, de la mode, de la science et de l'histoire. Elle est également vue comme le véritable début de l'épopée napoléonienne et à ce titre largement glorifiée par tous les tenants de l'Empire puis par ses nostalgiques. 
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(Henri-Léopold Lévy, Bonaparte à la mosquée du Caire, XIXe s., Musée des Beaux-Arts de Mulhouse)


Cette section sur l'expédition d'Egypte est assez développée et remarquablement réalisée : les oeuvres sont judicieusement choisies, les explications sont claires, quelques citations plutôt édifiantes ornent les cimaises. 
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(Michele Rigo, Le Cheikh Abd Allah al-Sharqâwi, président du grand divan du Caire, avant 1813, Musée national du château de Versailles)


Mais, et c'est là le talent du commissaire d'exposition, la partie égyptienne ne s'arrête pas à Bonaparte et à Kléber. La figure de Méhémet Ali n'est pas oubliée : ce personnage passionnant qui dirigea l'Egypte de 1805 à 1848, chercha, en s'inspirant des innovations politiques et techniques occidentales, à en faire une des principales puissances régionales, concurrença l'empire ottoman.
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(Auguste Couder, Méhémet Ali, 1840, Musée du château de Versailles)
Moins d'un demi-siècle après l'Egypte, la France se lance dans l'autre grande expédition militaire méditerranéenne, aux conséquences encore plus vastes : celle d'Algérie. On connait l'histoire : de faux prétextes, l'occasion de ramasser les miettes d'un empire ottoman déliquescent dans un Maghreb laissé à des gouverneurs locaux et des pirates et surtout pour la Restauration monarchique en cours en France, une tentative de renouer avec les succès militaires et de restaurer un certain prestige. Tout cela abouti à la conquête militaire de l'Algérie à partir de 1830, qui devint de facto l'acte fondateur du second empire colonial français.
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(Adrien Dauzats, Le passage des portes de fer le 28 octobre 1839, vers 1843,  Musée des Beaux-Arts d'Orléans)
La grande figure qui émerge de cette époque est celle du chef rebelle vaincu, l'émir Abd-el-Kader : à la fois fin lettré, mystique soufi, chef de guerre avisé et homme remarquable qui su se rendre digne du respect de ses adversaires, il est sans doute l'un des rares personnages à être admiré aussi bien en Algérie qu'en France.
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(Portrait de l'émir Abd-el-Kader, archives nationales d'Outre-Mer, Aix-en-Provence)
La Grèce, largement redécouverte - une fois de plus - à la faveur du déclin de l'empire ottoman et de l'émergence du nationalisme hellène, inspire doublement : d'une part le mouvement romantique, épris de liberté et de nationalisme, dont la figure la plus célèbre dans le cas grec fut Lord Byron, et de l'autre le goût néoclassique et académique pour lequel l'art grec classique reste une référence absolue.
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(Theodoros Vryzakis, La réception de Lord Byron à Missolonghi, 1861, Pinacothèque nationale, Athènes)
On ne peut qu'être frappé de la différence entre cette Grèce rêvée et idéalisée, toujours vue au prisme de l'antique, et la situation réelle de ce pays pauvre et dominé par l'empire ottoman depuis quatre siècles. Qu'importe, pour les Occidentaux, la lutte nationale des Grecs contre les Ottomans permettait toutes les confusions et les raccourcis : les nationalistes du XIXe s. ne pouvaient qu'être les lointains descendants et héritiers des héros de Marathon et de Salamine. Dans le domaine artistique, les ruines et les statues grecques, rendues immaculées par le passage du temps, ont forgé le mythe de la "Grèce blanche", symbole de pureté et de perfection.
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(Bertel Thorvaldsen, Hebe, 1806-1807)


Le XIXe s. est aussi celui d'un important progrès technique et technologique, porté par des innovations scientifiques vues comme le moteur essentiel d'un "progrès" global de l'humanité. Les nouvelles techniques d'ingénierie sont pleinement à l'oeuvre pour réaliser cet exploit incroyable et proprement pharaonique qu'est le canal de Suez.
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(Deroy, "Vue du canal de l'isthme de Suez" in Ports de mer d'Afrique-Egypte, L. Turgis jeune éditeur, Paris, vers 1870)


Mais le progrès se réalise aussi dans le domaine policier, en particulier avec les méthodes Bertillon permettant un contrôle des populations marginales et possiblement dangereuses. Le "registre des indésirables" du consulat royal d'Egypte à Smyrne est l'un des documents les plus fascinants qui soient présentés ici : il témoigne à merveille de cette "scientifisation" de la police tout autant que du cosmopolitisme des grandes villes de Méditerrannée orientale (Beyrouth, Istanbul, Alexandrie sont choisies comme exemples). Ce cosmopolitisme se traduit ainsi dans toute les couches de la société, jusqu'aux marginaux : pickpockets, agitateurs, prostituées, déséquilibrés venus de Syrie, de Turquie, de France, d'Italie, de Russie, etc...
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(Registre des indésirables du consulat royal d'Egypte à Smyrne, détail de la page du 15 février 1926, SALT Research Miscellaneous)
Assez classiquement, l'histoire du XXe s. en Méditerranée prend une tournure plus sombre, avec l'évocation du fascisme italien et de son ambition de domination en tant que successeur de l'Empire romain, les guerres et bien sûr, la décolonisation sanglante de l'Algérie.  
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(Ernesto Michahelles dit Thayaht, Il grande nocchiere (le grand nautonier), 1939, Wolfsonia - fondazione regionale per la cultura e lo spettacolo, Gênes)
On est frappé, à l'évocation des 20 années calamiteuses pendant lesquelles Mussolini mis le feu à la Méditerranée et au-delà (Albanie, Grèce, Libye, Ethiopie) par la force et l'intelligence avec laquelle ce régime organisait sa propagande à l'aide d'artistes au style plutôt novateur, souvent puisé dans le futurisme.
On est aussi frappé par la création de ce genre de "truc" mégalomaniaque, sorte de sphynx à l'effigie du Duce installé au coeur de l'Ethiopie. On aimerait d'ailleurs savoir si ce grand machin est toujours en place d'ailleurs. Si d'aventure un lecteur de ce blog est passé par ce pays et a vu cela...
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(Le cartel est directement sur la photo alors je ne vais pas le recopier!)
La suite est plus brouillonne. On passe tout d'abord par une section intitulée "Villégiature", traitant du développement du tourisme balnéaire, encore un peu haut de gamme au début du siècle. Alors certes, on apprécie la présence d'un espace évocant à coup d'affiches et de malles Vuitton cette belle époque des stations chics et des trains luxueux. Il est agréable aussi de voir ce beau "Bord de mer à Palavas" de Courbet, dans lequel l'artiste salue la mer. Mais tout cela, en comparaison de ce que l'on a vu précédemment, paraît moins fouillé, plus rapide.
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(Gustave Courbet, Le bord de mer à Palavas, 1854, Musée Fabre, Montpellier)

C'est un peu le même souci avec la section "Un rêve andalou" qui évoque l'Espagne essentiellement à travers quelques uns des artistes majeurs du XXe s. qu'elle vit naître, en l'occurence ici Miro et Picasso.
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(Joan Miro, La course de taureaux, 1945, Centre Pompidou, Paris)
Certes, les oeuvres exposées sont plutôt intéressantes et la mise en regard des taureaux vus par l'un et l'autre des artistes est bien trouvée. Mais on tourne un peu en rond en fait : rien sur la République espagnole, sur l'anarchisme, sur la guerre d'Espagne...
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(Pablo Picasso, Minotaure, 1935, Musée Picasso, Antibes)
Beaucoup plus austère, une superbe série de photos évoque les désastres, massacres, guerres et autres bombardements connus par plusieurs de villes de Méditerranée au cours du XXe siècle : Smyrne en 1922, Barcelone pendant la Guerre d'Espagne (1936-1939), les destructions du Vieux Port de Marseille par les nazis en 1943, les massacres de Sétif en 1945, les drames de la première guerre israélo-arabe à Jérusalem dès 1948, l'expédition de Suez en 1956 et enfin la bataille d'Alger en 1957.
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(Début de la destruction du Vieux-Port de Marseille, 1er février 1943, Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense)
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(L'armée française met en scène une cérémonie de soumission d'Algériens (région de Sétif)
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(John Philips, Vieux réfugiés juifs quittant la ville de Jérusalem, 1948, Time&Life Pictures/Getty Images)

 

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(Marc Riboud, Alger, 2 juillet 1962)
Les vitrines sur la réinvention de la Méditerranée par les poètes et les intellectuels est intéressante mais très austère : des livres, des manuscrits, des revue. Certes, ils sont signés Taha Hussein, Odysseus Elytis ou René Char. Les oeuvres de sciences humaines sont presques plus émouvantes en fait; on y remarque des écrits de Germaine Tillion mais surtout l'une des thèses les plus mythiques de l'historiographie : celle de Fernand Braudel sur la Méditerranée au temps de Philippe. Et ce monument dont on nous on tant fait d'éloges pendant nos cours (thèse rédigée de tête pendant sa captivité en Allemagne) est là, juste séparé de nos petits doigts avides par une vitre.
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(Fernand Braudel, La Méditerranée au temps de Philippe II, manuscrit envoyé à Lucien Febvre, 1942, Fonds Lucien Febvre, EHESS)
L'aspect balnéaire de masse de la Méditerranée est assez vite évacué. Tout au plus nous dit-on que la civilisation des loisirs a envahi les côtes pour des activités liées au soleil et à la mer plutôt qu'aux éléments culturels et patrimoniaux. Rien de neuf sous le soleil en somme.
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(Malcolm Morley, Cradle of civilization with american woman (berceau de la civilisation avec femme américaine), 1982, Centre Pompidou, Paris)
La fin de l'exposition, sensée montrer la face plus sombre des cultures méditerranéennes, est surtout composée de photo. Bien que relativement convaincante, on regrette un peu la facilité de ce recours systématique à la photographie. Ainsi, si cette photo du carnaval dans la petite ville bien connue de Corleone au coeur de la Sicile, pourquoi ne pas s'être procuré les masques en question par exemple? Ceci dit, il faut saluer le travail fabuleux du photographe Franco Zecchin sur ce sujet délicat.
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(Franco Zecchin, Corleone 1985, Carnaval)
Les années sombres connues successivement par Beyrouth, Alger et Sarajevo à la fin du XXe s. sont également évoquées par des photos saisissantes. Comme si la photo était devenue le seul moyen possible pour témoigner de l'histoire contemporaine.
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(Gabriele Basilico, Beyrouth 1991, collection de l'artiste)
Heureusement, l'exposition s'achève sur la question des migrations vers l'Europe et cette fois c'est le travail d'un jeune artiste algérien qui est convoqué. Zinedine Bessaï a dressé, sur une bâche, une géographie mentale des candidats à l'exil venus d'Afrique du Nord. Avec leurs propres mots, cette carte, à la fois drôle et tragique, montre toute la capacité de l'art contemporain, s'il en fait l'effort, à se tourner vers d'autres horizons que la recherche purement formelle.
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(Zineddine Bessaï, H-Out (The immigration guide), 2010, production Mucem)
Globalement  "Le noir et le bleu" est une excellente exposition, inégale mais belle et nuancée dans son propos. On ne peut pas en dire autant dans la dernière expo : "Au bazar du genre". On le sait, les questions de genre sont à la mode, c'est un thème porteur. Et il y a, sans nul doute, matière à un traitement scientifique de bon aloi. Ceci dit, on n'est pas trompé sur le contenu : ça parle du "genre" et c'est le bazar. Pour tout dire, on n'y comprend même rien.
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(Avortement, un droit menacé, France, 1987, Le planning familial, Centre de documentation, Paris)
Si on est toujours assez contents de voir les vieilles affiches du MLF, très radicales (on imagine une telle affiche aujourd'hui, quand "l'enfant" est glorifié et sacralisé à longueur de médias), on se dit, au début de l'expo, qu'en fait de genre c'est surtout la question de l'émancipation féminine au cours du siècle passé qui va être évoqué. 
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(Sandra Dukié, Rataj! (enfante!), 2006, Mucem)
Et c'est vrai que dans un premier temps, avec des œuvres d'artistes contemporains et de vieilles publicités pas bien méchantes à l'époque mais qui témoignent du rôle "logique" de la femme dans l'esprit de ses concepteurs et paraissent aujourd'hui d'un machisme éhonté, on a bel et bien l'impression que l'on va nous retracer l'histoire du féminisme, tout simplement.

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(Affiche SEB, France, 1959, Groupe SEB)

 

 

Tout cela se confirme encore en remontant le temps pour arriver aux années 1920 et aux appels fervents au droit de vote féminin. Jusqu'ici, tout va bien.

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(Maurice Barbey, La femme doit voter, France, 1925-1928, Bibliothèque Marguerite-Durand - Ville de Paris)
Et puis les choses glissent de plus en plus fortement. On en arrive à des pièces choisies pour être des sortes d'anti-clichés qui sont autant d'autres clichés : des femmes catcheuses, culturistes, une photo du fameux "homme enceint". Le tout dans un propos plus que confus sur les frontières floues entre les genres. Finalement c'est assez convenu et on ne voit rien là de très bien mené. Ni réflexion de fond, ni travail trop intense sur les pièces à exposer. Une sorte de zapping : à la mode mais superficiel.
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(Alan Powdrill, Mature female bodybuilder in blue bikini, flexing muscles, portrait, 2007, Getty Images)
Mais où l'on s'éloigne le plus d'un propos qui se voudrait un peu scientifique, c'est quand l'on arrive dans la partie militante sur l'homosexualité. On nous présente tout d'abord un état des lieux sur la tolérance ou au contraire le rejet dans les systèmes législatifs autour de la Méditerranée.
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(Législation et homosexualité dans le bassin méditerranéen, situation en mai 2013)
A partir de là, on plonge dans le n'importe quoi muséographique. Pris séparèment, tout pourrait être intéressant en soi, mais mis ensemble, côte à côte, cela perd tout sens. Ainsi on nous montre ce beau Courbet, peu connu, intitulé "Le sommeil" à la connotation érotique très nette. Mais on se demande un peu ce qu'il fait là parmi tous les éléments de revendications de la "cause homosexuelle" depuis les années 1970-1980. Le tableau, relevant d'une érotisation assez classique du corps féminin, prend alors une dimension militante totalement anachronique et biaisée.
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(Gustave Courbet, Le sommeil, 1866, Petit Palais, Paris)
Outre ce Courbet, signalons parmi les bonnes surprises les affiches portugaises très drôles, l'une annonçant un gala de travestis et l'autre promouvant les droits pour les homosexuels à travers les figures ambigues en costumes moulants de Batman et Robin.
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(6e gala de travestis, Portugal, 1998, Mucem)
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("Ils sont mes héros", Portugal, 2008, Mucem)
Toute la fin de l'exposition, qui aborde... dieu sait quoi en réalité, tant le bric-à-brac est total, est totalement raté. On se demande bien, dans les réflexions hasardeuses sur les "mon prince viendra", ce que viennent faire ce genre de photos :
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(AES, New York (statue de la liberté), Russie, 1996, Centre national des arts plastiques, Paris)
En somme, que retenir de ces trois expositions inaugurales du Mucem? Une galerie de la Méditerranée spectaculaire mais au propos souvent artificiel, une exposition "Au bazar du genre" totalement foutraque et à peu près sans intérêt, et une sublime exposition "Noir et bleu" passionnante mais qui s'étiole un peu vers la fin. On est loin du succès total et mon avis est très mitigé; je pense tout de même que cela est encourageant : les collections sont riches, les espaces d'exposition sont beaux et vastes. Il ne reste qu'à espérer un travail profond des conservateurs sur leurs collections et pas seulement un zapping d'objets sur des thèmes à la mode.
Fort St Jean à travers la résille (3)
(Le fort Saint Jean vu depuis la résille du Mucem)
Après un passage à la grande - et bien fournie - librairie du musée, nous grimpons vers le sommet, délicatement agrémenté d'une terrasse depuis laquelle la vue sur les environs est magnifique.
Depuis la passerelle
(Terrasse du Mucem)
On aperçoit ainsi le fort Saint Jean la cathédrale la Major, le quartier du Panier et le palais du Pharo, cadeau de Napoléon III à l'impératrice Eugénie.
Palais du Pharo
(Le palais du Pharo depuis le Mucem)
La passerelle qui prend sur le toit du Mucem mène au fort Saint Jean, qui en constitue une sorte d'annexe. De la vocation militaire initiale du fort il reste quelques témoins fatigués.
Vieux canons
(Paire de canons, Fort Saint Jean)



Lors de notre passage, tout était encore loin d'être prêt : les expositions qui doivent se tenir dans les bâtiments étaient en montage, les parterres de fleurs allaient être repiqués, etc, etc...
Fort St Jean encore en travaux d'aménagement
(Un tout petit peu de retard, on dirait ce blog...)

La balade était néanmoins très agréable et il y a quelques bonnes surprises, comme la présence d'un bâtiment Georges-Henri Rivière, seul élément de tout ce musée qui rappelle l'importance de l'oeuvre de celui qui fut à l'origine du musée des ATP, musée-ancêtre bien oublié dans les opérations de communication du Mucem... Cet espace devrait accueillir (et accueille sans doute au moment où je rédige) une exposition sur la fête foraine et le cirque)
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(Bâtiment Georges-Henri Rivière)

Lieu d'expositions, mais aussi superbe forteresse historique, le fort Saint Jean présente un double intérêt de visite. Bien qu'il y ait quelques explications, l'ensemble faisait alors encore très "en chantier" et il est regrettable que l'on ait pas eu de plus amples explications sur ce lieu très peu et mal connu en dehors de Marseille (si vous le souhaitez, Wikipedia est votre ami).
Et l'on retrouve une fois de plus, avec cette belle tour carrée, l'un des personnages les plus importants du XVe s. européen, le fameux roi René, qui favorisa le développement culturel et économique de trois souverainetés majeures et si différentes que sont la Provence, la Lorraine et l'Anjou.
Fort St Jean, Tour du roi René
(Fort Saint Jean, Tour du Roi René, 1447-1452)

Après un dernier coup d’œil sur le Vieux Port, nous empruntons la deuxième et dernière passerelle qui mène du fort vers le quartier du Panier, réputé si "typique". Mais nous y reviendrons, car une fois traversée la passerelle, nous bifurquons vers la cathédrale située en contrebas.
Passerelle vers Panier, église St Laurent
(Passerelle vers le Panier)

La cathédrale la Major, qui a remplacé l'ancienne Major romane, frappe par sa haute et étroite façade néo-byzantine construite sur l'initiative de Napoléon III en 1852. On ne l'aperçoit pas sur la photo, mais face aux protestations, une petite partie de l'ancienne église romane a été conservée et se retrouve accolée à l'église actuelle.

La Major (2)

(Cathédrale la Major)

L'intérieur est surprenant. Si l'on se fiait à la façade et à la religiosité méditerranéenne combinée au goût du Second Empire, on pouvait attendre une certaine surcharge décorative. Il n'en est rien : une bonne partie de la décoration intérieure repose sur l'alternance de couleurs des pierres et les peintures murales reposent beaucoup sur des couleurs simples et chaudes: jaune, ocre, orangé, agrémentées de motifs géométriques et floraux.
La Major, intérieur (5)
(Une chapelle de la cathédrale)



Le côté plus exubérant que l'on imagine quand comme moi on est plein de clichés, on le retrouve plutôt dans les sculptures, comme la très jolie Vierge de la Major, sans doute du XIXe s. également (mais si un marseillais passionné de sa ville peut me le confirmé, j'en serai ravi). Elle est l'objet d'une grande dévotion lors des fêtes du 15 août.
Superbe Vierge colorée
(Vierge de la Major)

Et bien que nous soyons en juin, l'inévitable et magnifique crèche provençale occupe un grand espace dans la cathédrale. L'art des santons est particulièrement remarquable en Provence et tellement développé dans les personnages et attitudes représentés qu'on se demande bien parfois "mais où est l'enfant Jésus et l'étable dans tout cela"?
Crèche et santons
(Grande crèche provençale)

Quand on remonte par l'arrière de la cathédrale vers le quartier du Panier, il est impossible de ne pas aller voir la Vieille Charité. Il s'agit d'un hospice construit à la fin du XVIIe s. par le grand sculpteur et architecte Pierre Puget, originaire de Marseille (si vous êtes à Paris, une bonne partie de son oeuvre sculptée se trouve au Louvre dans la Cour Puget).
Vieille Charité (3)
(Chapelle de la Vieille Charité, fin du XVIIe s.)

L'organisation des bâtiments est simple : un quadrilatère avec des arcades à l'italienne encadre une vaste cour au milieu de laquelle se dresse une chapelle du plus beau baroque français. Malheureusement, elle était fermée lors de notre passage. Aujourd'hui, l'établissement n'est plus un mouroir à pauvres mais un vaste centre culturel qui abrite notamment deux musées. Il y a décidemment largement de quoi retourner explorer plus en détail cette grande ville.
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(Vieille Charité, XVIIe-XVIIIe s.)

Le quartier du Panier, qui surplombe le Vieux Port, est l'un des rares quartiers vraiment anciens et populaires au coeur d'une grande ville européenne. Il faut d'ailleurs en profiter pour le voit dans son état actuel, car il est évident qu'à grande vitesse l'immobilier augmente et que la population qui y vit change peu à peu, des classes plus aisées étant attirées par la situation idéale du quartier et pas son charme évident. La sécurité du quartier s'améliore, le patrimoine bénéficie de restaurations franchement bienvenues et pour l'instant il n'est pas encore dégarni de son côté populaire avec linge qui pendouille aux fenêtres, gosses qui jouent dans la rue, etc.
Le Panier (3)
(Quartier du Panier)

Nous déambulons très agréablement dans ce quartier dont la fierté aujourd'hui (et l'un des arguments touristiques) est d'être le décor de la série "Plus belle la vie". Pourquoi pas...
Nous nous y arrêtons même pour boire un verre. Evidemment, ma fiancée ne trouve rien de mieux à faire, aimer toujours goûter des choses "locales" que de commander du pastis alors qu'elle n'aime pas l'anis. Vous en déduirez bien entendu que, pour ne pas gâcher, c'est moi qui ait fini cette boisson, que je n'apprécie guère non plus.
Le Panier (4)
(Quartier du Panier)

L'heure de notre départ se rapproche et nous profitons de nos dernières heures sur place pour faire quelques emplettes. Au passage, nous admirons la "Maison diamantée", un des rares bâtiments anciens qui aient survécu aux destructions allemandes dans ce quartier. Et là, c'est le drame : j'avance d'un bon pas, je regarde la maison et vlan, je fracasse mon tibia contre une saloperie de mobilier urbain ridicule (une sorte de petit poteau ou je ne sais plus trop quoi). Bon, j'en rajoute avec le terme "fracasse" mais j'ai boité pendant deux jours et il me reste une marque sur la jambe. Donc je le dis : Marseille, tu me dois une bouillabaisse pour te faire pardonner cette vacherie!
Maison diamantée, fin XVIe s
(Maison diamantée, XVIe s.)

Comme cette rapide journée ne nous aura bien entendu pas permis de faire le tour, ne serait-ce que des incontournables touristiques - la Bonne Mère nous nargue encore - nous repartons tout de même vers la gare en empruntant l'inévitable Canebière.
Bonne Mère vue depuis le Vieux Port
(Le Vieux Port et l'église Notre Dame de la Garde "la Bonne Mère")

Pour le peu que j'en ai vu, la Canebière a une réputation beaucoup moins surfaite que les Champs Elysées (franchement, qu'on m'amène un gus qui trouve vraiment que c'est "la plus belle avenue du monde"). C'est une superbe grande avenue qui relie l'église Saint Vincent de Paul au Vieux Port et s'orne de pas mal de très beaux bâtiments du XIXe s. comme le Palais de la Bourse. Avec un certain plaisir pour un historien-géographe de formation, on remarque sur sa façade une statue de Pythéas, ce navigateur massiliote qui fut le premier grec à explorer et décrire les mers du nord de l'Europe (au moins jusqu'en Irlande et Ecosse, peut-être dans la Baltique ou en Islande).
Palais de la Bourse, détail, Pythéas
(Pythéas, détail de la façade du Palais de la Bourse)

C'est le moment de reprendre le train qui nous mène à Paris. Au final, nous avons passé une excellente journée, riche en découvertes : découverte d'une ville intéressante et étonnante, découverte d'un nouveau musée en avant-première et un musée auquel Louise a contribué (un peu). Tout cela était bien plaisant et nous a coupé avec bonheur cet interminable mois de juin 2013.
Grand escalier
(Montée vers la gare Saint Charles)

Une dernière petite chose : entre le moment où j'ai débuté l'écriture de ce billet et ce moment où je l'achève, il s'est passé pas mal de trucs. La date de publication du 9 novembre 2013 est donc faussée puisque nous sommes désormais le 1er février 2014. C'est donc officiel : pour la première fois de son histoire, ce blog a plus de 6 mois de retard! Youpi! Mais promis, je vais le rattraper!

Vieux Port depuis le fort (3)
(Vieux Port)