Juste avant qu'elle ne ferme, un jour de fin juin, nous sommes allés voir l'exposition du musée Cernuschi consacrée à l'Ecole de Shanghaï (1840-1920). Et comme cela devient une habitude à Cernuschi, c'était tout à fait intéressant et bien mené, malgré un sujet a priori un peu austère. On ne peut que saluer cette belle réussite du musée de parvenir à renouveller ses thèmes sans jamais tomber dans le hors-sujet et à proposer une vulgarisation de qualité sur des sujets pointus.

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(Qian Hui'an, En versant le thé, en nettoyant la pierre à encre, 1871, Musée de Shanghaï)

 

Le milieu du XIXe s. est une période de grands changements en Chine, qui voit l'instabilité intérieure se conjuguer aux appétits des puissances occidentales qui profitent de la faiblesse relative de l'Empire du Milieu pour installer des concessions politico-commerciales dans un certain nombre de villes, en particulier Shanghaï, grand port du centre du pays situé à l'embouchure du Yang Tsé Kiang dans la mer de Chine. Ce n'est donc pas par hasard qu'une "école" artistique particulière se développe dans cette ville de plus en plus cosmopolite : les artistes qui avaient participé au siècle précédent au rayonnement artistique et culturel de Nankin, Hangzhou et Yangzhou (situées en amont du fleuve) se trouvent dispersés et un grand nombre d'entre eux se rend à Shanghaï, plus stable et en plein essor. Ils en font la rencontre de l'influence artistique occidentale, qui provoque un véritable renouvellement de la peinture chinoise.

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(Ren Xiong, Album de paysages et de personnages : Nong Yu attire le phénix, s.d., Musée de Shanghaï)

 

Plutôt bien organisée, l'expo nous donne d'abord une introduction générale sur la situation de Shanghaï à l'époque de l'ouverture des ports chinois en 1842 et son importance comme interface commerciale. On nous explique aussi l'évolution subie par le métier de peintre à Shanghaï par rapport à ce qui se passait auparavant: de la protection de puissants mécènes, les artistes passent sous celle de grandes maisons commerciales spécialisées dans la vente de papier et d'éventail. Elles abritent les artistes et leur procurent une clientèle, à tel point que le texte de salle les compare à des galeries d'art. Autour du début du XXe s. les peintres s'organisent en associations puissantes, dont le rôle se situe quelque part entre la guilde commerciale et le syndicat. Ces nombreux artistes et leur style plus "moderne" seront bientôt baptisés du terme d'Ecole de Shanghai et leur activité coïncide avec le développement de cette nouvelle métropole.

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(Ren Xun, Portrait de Wu Dacheng entouré de sa collection de bronzes antiques, s.d., Musée de Shanghaï)

 

En visitant l'exposition, on constate en fait que l'influence occidentale se joue plus dans les techniques et quelques innovations que dans l'inspiration, qui reste le plus souvent proche de l'art "classique" chinois : scènes d'intérieur, peinture de lettrés, calligraphie, etc. Le plus important changement réside dans l'importance de plus en plus forte de la figure humaine au détriment des paysages qui s'effacent peu à peu.

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(Ren Yi et Hu Yuan, Portrait de Gao Yong, vers 1877, Musée de Shanghaï)

 

On découvre aussi l'importance de familles, réelles ou symboliques, de peintres, en particulier celle des "quatre Ren" (Ren Xiong, Ren Xun, Ren Bonian et Ren Yu), qui renouvellent fortement la peinture chinoise et marquent leur époque par leur influence stylistique. Ces innovations ne vont pas sans se combiner à une persistance de la tradition, comme la passion pour les chefs-d’œuvres de l'Antiquité chinoise qui font toujours l'objet de collections célèbres, ou la peinture de lettrés avec la tentation du retrait du monde. Il est important, même pour les peintres qui tentent d'introduire des innovations, de se rattacher à une tradition, une école ou un maître (même légendaire). 

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(Wu Changshuo, Composition florales : gourdes, s.d., Musée de Shanghaï)

 

L'influence occidentale se ressent surtout dans l'utilisation de plus en plus abondante de la couleur, et de couleurs vives ainsi que dans l'art du portrait, qui gagne en réalisme. On est ainsi frappé par le portrait de Bao Shichen par Wang Su, qui combine le trait simple à l'encre noire, proche des techniques de calligraphie, pour le drapé qui couvre le buste, et un visage d'un très grand réalisme, proche de la tradition occidentale du portrait.

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(Wang Su, Portrait de Bao Shichen, s.d., Musée de Shanghaï)

 

Je ne vais pas m'étendre plus sur les aspects supplémentaires qui étaient présentés dans cette expo. Ce que j'en retiens, c'est vraiment le talent des conservateurs actuels du musée Cernuschi qui parviennent vraiment sur des sujets pointus à faire des expositions certes assez réduites mais toujours passionnantes. Bien sûr, ce que nous suggère cette vision de Shanghaï par le petit bout de la lorgnette (uniquement la peinture et uniquement au XIXe s.) ne peut que faire rêver à une présentation de plus grande ampleur sur l'art et l'histoire de cette ville mythique qui symbolise beaucoup aussi bien en Chine qu'en Occident. Et cette idée n'en est que renforcée quand, comme nous l'avons fait quelques mois plus tard, on découvre par soi-même Shanghaï (promis, vous verrez bientôt les photos et aurez le récit).

Alors à quand une grande expo "Shanghaï" au Grand Palais par exemple?

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(Xugu, Albums de paysages et de personnages : Pagode, 1876, Musée de Shanghaï)