Nous avions gagné cet été, je ne sais plus bien comment, deux entrées pour l'exposition Keith Haring, The political line, qui se tenait au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (qui se trouve au Palais de Tokyo, en face du musée du Quai Branly mais sur la rive droite).

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(Sans titre, 1981, Collection Bischofberger, Suisse)

 

L'art contemporain n'est pas notre passion absolue, mais je dois avouer une certaine curiosité d'aller à une rétrospective un peu vaste de cet artiste américain et ses bonshommes linéaires. Histoire de creuser un peu plus en profondeur dans le travail d'un artiste new-yorkais, proche de Warhol, gloire du street-art, etc... bref, d'aller plus loin que les quelques chiens et personnages qui s'étalent sans fin sur des mugs, sacs et autres produits dérivés. 

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(Sans titre, 1982, Collection Terrae Motus, Palazzo Reale, Caserte)

 

On ne peut que s'estimer heureux que cette rétrospective existe et nous présente autant d'oeuvres de l'artistes, oeuvres rarement réunies et présentées en France. Keith Haring, ou plutôt l'iconographie très pop qu'il a créé, est encore très présente, ce qui prouve la pérennité de son oeuvre bien au-delà de sa disparition prématurée en 1990. Et l'angle d'attaque choisi par le musée, à savoir l'aspect politique de son oeuvre, revendicatif, engagé, est un excellent choix.

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(Sans titre, 1981, collection particulière, New York) 

 

Malheureusement, force est de constater que malgré son inventivité graphique, le travail de Keith Haring, à quelques exceptions près, tourne passablement en rond. Alors sans doute à l'époque, dans l'Amérique reaganienne, s'engager contre les violences racistes, la drogue, le sida ou dénoncer l'intégrisme religieux était-il un acte extrèmement fort et rebelle. Mais force est de constater aujourd'hui que cela n'a plus guère qu'un goût de politiquement correct un peu niais, une sorte d'engagement "facile".

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(Sur une bretelle d'autoroute new-yorkaise. Cela signifie à peu près : "Le crack, ça craint")

 

Cependant, le parcours, découpé en thématiques plus ou moins bien trouvées, est globalement chronologique. On suit l'artiste de la création de son style si particulier, vers 1981 (il a alors 22 ou 23 ans seulement) à travers les moins que dix ans que durera sa carrière. On y voit tout de même l'artiste évoluer : les débuts se font sur des grandes bâches en vinyle plutôt que sur des toiles (et l'on imagine d'ailleurs le calvaire des conservateurs du futur, quand il faudra faire que ces bâches en plastique et leurs encres complexes se conservent non pas seulement 30, mais 100, 200 ou 500 ans... bonne chance!)

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(Sans titre 1982, collection de S.A. Sheikha Salama bint Hamdan Al Nahyan)

 

Très marqué par la culture populaire américaine et le street art que par les milieux de l'art, il donne à ses débuts des sortes de grandes planches de BD assez énigmatiques, une manière qu'il abandonnera totalement ensuite. Mais les principaux motifs récurrents dans son travail sont déjà là en 1980.

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(Sans titre, 1980, Collection Keith Haring Foundation)

 

Ces oeuvres, réalisées assez rapidement, présentent l'avantage d'être datées très précisèment par l'artiste, qui s'était acheté un petit tampon dateur. Cela permet donc - chose assez rare dans l'art - de connaître le jour précis de création d'une oeuvre. Sans oublier un petit © tout de même.

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(Détail)

 

Les premières expositions de son travail dans le milieu de l'art new-yorkais, alors encore dominé par l'excentrique Pape du Pop Art Andy Warhol, ont lieu en 1982-1983. Le succès est immédiat et permet à Keith Haring de se lancer dans des travaux plus ambitieux, sur des supports différents : il abandonne les bâches de chantier pour la toile et produit des grands vases sur lesquels il réinterprète à sa façon la frise à l'antique. C'est assez amusant et plutôt méconnu.

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(Sans titre, 24 mai 1984, collection particulière)

 

La composition devient plus vaste, plus complexe, même si le message, bien pensé est assez simpliste. Quand il critique le capitalisme, il nous présente une sorte de monstrueuse truie qui dégobille un flot de biens de consommation et aux mamelles de laquelle viennent se nourrir les gens. Le grand mérite et la grande limite de ce genre de tableaux - et de l'ensemble de l'oeuvre de Keith Haring - c'est de nous proposer un regard américain, avec des références américaines, sur l'Amérique. Keith Haring semble hermétique à ce qui se passe artistiquement ailleurs, même là où la critique anti-américaine est puissante, que ce soit en Amérique latine, en Europe de l'Est (ou de l'ouest d'ailleurs). Aucune imagerie révolutionnaire, pas d'étoile communiste, pas de prolétariat ou de paysannerie transcendée ou en lutte. C'est autre chose qu'il nous donne à voir et paradoxalement cette critique violente du modèle américain semble ignorer les contre-modèles. Comme si Keith Haring ne faisait que nous proposer un constat et nous laissait nous débrouiller avec ensuite, ce qui semble en accord avec sa volonté de ne quasiment jamais donner de titre à ses oeuvres.

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(Sans titre,1984, The Broad Art Foundation, Santa Monica)

 

L'un des tableaux les plus intéressants est sans doute celui où il mixe Andy Warhol son mentor et Mickey Mouse, en une sorte d'hommage critique à la puissance de l'image pop, quel qu'en soit le message initial. Tout se vaut au final et sert surtout à des artistes comme Walt Disney et Andy Warhol à multiplier à l'infini les icônes qu'ils ont créées pour en faire de l'argent. Un paradoxe dans lequel Haring se vautrera lui-même très tôt : dès 1985, il ouvre à New-York une boutique de produits dérivés de ses dessins.

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(Sans titre, 1985, collection particulière)

 

Une grande section s'attarde sur les oeuvres un peu différentes de Keith Haring : le Street Art, qu'il pratique activement dans le métro jusqu'au milieu des années 1980. En raison de la nécessaire rapidité d'exécution, les oeuvres sont moins léchées mais il semble qu'elles avaient déjà leur petit succès, puisque parfois on lit une réponse à un détournement d'affiche dans le métro: "Haring, arrête ça, ça suffit". Certains sont même allés jusqu'à récupérer (racheter?) des plaques métalliques qui devaient faire partie d'une rame de métro, parce qu'elle a été taguée par Keith Haring.

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(Sans titre, 1982, collection Justin Warsh)

 

Beaucoup plus amusant - car ces tags de métro, bien que plus originaux que la moyenne, n'ont rien de transcendants non plus - il y a ces détournements de titres et photos découpés dans des journaux. Un exercice très potache, digne chez nous de journaux "bêtes et méchants", mais assez efficace car totalement absurde. On se régale ainsi à lire "La foule s'enfuie au rassemblement du Pape" ou "Ronald Reagan aurait tué sa maîtresse, une star de la télé assassinée et mangée".

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(Mob flees at Pope rally, 1980, collection Keith Haring Foundation; Ronald Reagan accused of TV Star sex death Killed & ate lover, 1989, collection Keith Haring foundation)

 

Ses tableaux ciblant ouvertement la religion sont plus fouillis, moins faciles à comprendre. On peut présumer, vu l'imagerie utilisée, que ce sont surtout les télévangélistes, alors en plein essor, qui sont visés.

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(Sans titre, 25 septembre 1985, Glenstone)

 

Sa vision un peu simpliste du racisme ("J'ai honte de mes ancêtres") est à l'origine d'oeuvres assez violentes, comme celle-ci, réalisée en hommage au graffeur Michael Stewart, battu à mort par la police en 1983. 

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(Michael Stewart-USA for Africa, 1985, collection Lindemann, Miami Beach)

 

Keith Haring fait l'effet d'être une énorme éponge de tout ce que son l'Amérique de son époque porte comme engagements. Il est ainsi fortement engagé contre l'Apartheid, contre le mur de Berlin, contre le nucléaire. Il est difficile de distinguer ce qui relève de l'engagement sincère et ce qui n'est que suivisme de son entourage. Sans doute les deux sont-ils également vrais. Mais là où ce qu'il est profondèment apparaît le mieux, c'est dans ses oeuvres tardives. Lui qui a toujours assumé son homosexualité est plus porté à l'introspection depuis qu'il se sait possiblement condamné par le sida, qui n'est encore à l'époque vu que comme une sorte de "cancer gay".

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(Autoportrait, 2 février 1985, collection particulière)

 

Quand le diagnostic tombe, en 1988, Keith Haring, à peine âgé de trente ans, sait qu'il va mourir à brève échéance. Les oeuvres produites à cette époque sont intimes et violentes. Mais on est surtout frappés par l'intelligence de celle-ci : "Silence = Mort".  Des petits personnages se cachent les yeux, les oreilles et la bouche pour ne pas parler, ni voir, ni entendre quoi que ce soit sur la terrible épidémie qui ravage la population homosexuelle (et déjà au-delà). Le fait d'avoir circonscrit ces personnags dans un triangle rose, rappelant le symbole que les nazis cousaient sur les habits des déportés pour homosexualité, rend l'oeuvre particulièrement forte. C'est en tout cas l'une de ses plus réussies de mon point de vue.

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(Silence = Death, 1988, collection particulière)

Il est vrai que pour les quelques oeuvres qui précèdent sa mort, l'artiste a mûri et les engagements hasardeux et désordonnés ont cédé la place au combat perdu d'avance d'un homme qui peint pour alerter le public sur un drame universel dont il est l'une des victimes. Keith Haring meurt le 16 février 1990 des suites du sida. Il n'avait pas 32 ans et nous laisse une oeuvre inachevée, très inégale mais intéressante.

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(Peinture inachevée, 1989, collection Katia Peristein)

 

En somme, une expo dans laqeuelle je en serais sans doute pas allé spontanèment, mais qui permet de faire un point complet et précis sur cet artiste majeur. Malheureusement, la courte carrière de Keith Haring fait que cette présentation très détaillée se répète parfois et que le mythe de cet artiste, qu'on connaît souvent assez mal ici, se fissure un peu. Car à l'exception notable des oeuvres de la fin de sa vie, il faut constater qu'il n'y a pas grand chose de très profond à gratter au-delà des chiens et des bonshommes mondialement connus.