Ce soir-là à Branly, nous sommes allés voir deux expositions : une consacrée à Pierre Loti, l'autre à Charles Ratton. Organisées indépendamment l'une de l'autre, ces deux expos se répondaient pourtant étrangement, nous exposant deux visions de "l'autre" : celle d'un esthète excentrique et voyageur de la fin du XIXe s. et celle d'un marchand d'art de l'entre-deux-guerres. En voici un petit compte-rendu très subjectif.


Pierre Loti

 

Deux mille ans avant Pierre Loti, un célèbre général romain proclamait "Veni, Vidi, Vici" soit "Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu". Julien Viaud - mieux connu sous le nom de Pierre Loti - a eu cette phrase qui résume presque entièrement son personnage et son attitude face au monde qu'il parcourt en tous sens: "J'arrive, j'aime, je m'en vais". Cette phrase servait de sous-titre à la petite expo installée dans l'espace Martine Aublet au musée du Quai Branly, cette toute petite mezzanine dont on ne vantera jamais assez la qualité des courtes expo-dossiers qui y sont proposées. 

DSCN0337
(Studio Benque, Paris, Portrait de Loti en académicien, 1892)

 

L'essentiel de l'exposition consacrée à Loti est constituée d'objets provenant de sa maison-musée de Rochefort, fermée pour travaux pour de longues années. On peut donc découvrir, en format réduit, l'univers et la vie de Pierre Loti, homme fantasque et pétri à la fois de ses propres paradoxes et de ceux de son temps. Une grande constante chez cet homme qui fut pourtant réellement un voyageur au long cours : le besoin d'en rajouter, de se déguiser, bref, une forte propension à (se) raconter des histoires, ce qui constitue le terreau de son oeuvre de romancier. 

DSCN0336

(Costume d'Osiris, 1887)

 

Le goût du costume, qu'il prend dans l'enfance, ne le quittera plus jamais, qu'il s'agisse de frivoles costumes de théâtre ou des très sérieux costumes d'officier de marine et d'académicien, une institution qu'il rejoint alors qu'il est à peine âgé de 41 ans! (Il décrit dans son discours de réception à l'Académie ce qu'il faisait le jour où il appris la nouvelle :
Ce fut pour moi un inoubliable soir que celui du 21 mai 1891. L’élection avait eu lieu dans le jour,– et moi, par incrédulité absolue de ce grand triomphe, peut-être aussi par je ne sais quel tranquille fatalisme d’Oriental qui me reste au fond de l’âme, j’avais passé mon temps, l’esprit distrait et presque sans pensée, à errer tout en haut du vieil Alger, dans ces quartiers morts et ensevelis de chaux blanche qui entourent une mosquée antique et très sainte : un des lieux du monde où j’ai toujours rencontré le sentiment le plus intime, et aussi le plus calmé du néant des choses terrestres..."

DSCN0386

(Edmond de Pury, Portrait de Pierre Loti en guerrier persan, 1895)

 

Chez Loti tout se mélange, le rêve et la réalité, le sérieux de la réalité et les fantaisies d'un esprit imaginatif. On peut ainsi le voir posant tout aussi bien en uniforme de marine qu'en déguisement de marin, marquant ainsi sa proximité avec les hommes d'équipage et leur vie simple et rude dont il fit un modèle littéraire dans Pêcheurs d'Islande. Inutile de dire que la hiérarchie militaire ne voyait pas d'un très bon oeil cette passion d'un officier pour le déguisement en matelot ordinaire.

DSCN0370

(Pierre Loti en marin pêcheur)

 

On découvre aussi, parmi les autres aspects hérités de son enfance rêveuse au bord de la mer, un autre aspect de son caractère : sa volonté de tout marquer, tout décrire, tout collectionner. Une vitrine donne bien l'idée du bric-à-brac que devait être sa maison, garnie de souvenirs de voyages plus ou moins exotiques et de souvenirs d'enfance.

DSCN0353

(Vitrine de souvenirs)

 

 Mais si Loti reste encore dans la mémoire collective, c'est par ses romans "exotiques", proches (Pays Basque: Ramuntcho, Bretagne: Pêcheurs d'Islande) ou lointains (Tahiti: Le mariage de Loti, Turquie ottomane: Aziyadé, Japon: Madame Chrysanthème, etc). Et c'est sans doute cet aspect qui est à l'origine d'un malentendu qui lui vaut aujourd'hui une place au purgatoire littéraire, car Loti est vu par un bon nombre qui ne l'ont ni vraiment lu ni compris (à commencer par cet imbécile d'André Breton) comme un écrivain colonial. C'est trop rapide et surtout faux, car plus que la génération suivante, qui ne s'intéressera à "l'autre" qu'à travers ses propres fantasmes et conceptions (surréalisme, psychanalyse, cubisme) il y a chez Loti un réel intérêt pour l'autre, parfois naïf, mais toujours sincère. C'est cette curiosité intellectuelle, cette volonté de comprendre sans préjugés qu'entreprend de saluer cette exposition.

DSCN0358

(Pierre Loti, Portrait de la reine Vaekehu, 1872)

 

Bien sûr, Loti c'est, avec Gauguin et plus tard Jacques Brel, l'un de ceux qui donna à la France le goût de la Polynésie, et plus particulièrement des îles Marquises. Mais c'est aussi, sur les navires de la Marine française, des voyages en Chine, en Turquie, en Perse, au Japon, en Afrique, en Indochine, en Inde...

DSCN0375

(Robe de Cour, Chine, XIXe s. ; arrière-plan : Pierre Loti en costume de dignitaire chinois, Pékin, 1900-1901)

 

Le séjour en Chine de Loti est assez peu connu et pourtant assez révélateur de son rapport à l'exotisme et à l'Occident dont il est issu. Loti se trouve à Pékin à la fin de l'année 1900 et au début 1901, en pleine révolte des Boxers. De cette expérience naîtra "Les derniers jours de Pékin", un récit où s'exprime toute l'ambiguité de Loti : horrifié par les destructions et la mise à terre d'une très vieille civilisation par des puissances occidentales avides, il n'en est pas moins sévère avec la Chine et les Chinois, qu'il trouve cruels et ne parvient pas à comprendre malgré ses efforts. La Cité Interdite offre néanmoins à cet acteur dans l'âme un décor grandiose où il se fait photographier en tenue de dignitaire impérial.

DSCN0384

(Voyage en Inde et en Perse de Pierre Loti,1900, Persépolis)

 

Son voyage en Perse, effectué en cette année 1900, est également peu connu. Passionné par les techniques modernes, ce voyage en Perse et en Inde est un tournant en ce qui concerne les images ramenées; là où auparavant il dessinait (avec un certain talent), il photographie désormais et nous offre une sorte de grand voyage touristique dans la Perse du début du XXe siècle.

DSCN0389

(Heaume indo-persan, XVIIIe-XIXe s.)

 

En Turquie, c'est un autre Loti qui se dévoile, un homme sincèrement passionné par ce pays, turcophile acharné et parfois aveuglé, qui vit à la mode locale, mais sans déguisement et va jusqu'à se recréer chez lui, à Rochefort, une "mosquée", très clairement (et librement) inspirée des mosquées ottomanes. En fait de mosquée, il s'agit surtout d'un lieu de refuge pour Loti, un lieu de mémoire de sa propre vie et de ses amours lointaines.

DSCN0397

(La mosquée de la maison de Rochefort, construite entre 1895 et 1897)

 

Cette toute petite exposition, qui n'a pour ainsi dire pas fait parler d'elle dans la presse ou sur internet, présentait pourtant un "objet muséographique" assez inédit : la recréation, par un parfumeur, du parfum "Rose d'amour", créé sur mesure en 1913 pour Pierre Loti, dont on avait retrouvé un flacon un peu éventé dans sa maison de Rochefort. Il est mis en relation avec une autre odeur, celle des momies d'animaux également retrouvées chez Loti. Les odeurs, objets historique difficilement saisissable, trouvent ainsi leur place au musée, ce qui n'est pas franchement évident et plutôt réussi dans ce cas précis.

DSCN0401

(Installation des odeurs "Rose d'amour" et des sels et aromates pour momification des oiseaux)

 

Cette odeur évoquant la momification arrive en écho avec la dernière vitrine, très bizarre, qui nous dresse le portrait d'un Loti intime, vieillissant et plus que jamais hanté par la mort. Il collecte et garde, momifiés dans des boîtes entourées de papier journal, les restes de dizaines de bêtes, comme des sortes de reliques, un grand paradoxe pour ce protestant qui a très tôt perdu la foi. Un goût du souvenir et une terreur profonde de la décrépitude qui lui inspire ses propres palliatifs et parfois un humour un peu désespéré, comme dans cette image que l'on trouve facilement sur le net où il se compare avec la momie récemment découverte de Ramsès II. 

DSCN0404

("Restes de bêtes")

 

La conclusion de l'exposition est la suivante, et on ne peut qu'y adhérer: "En dépit de tous ses travers, Loti a beaucoup compris le monde qu'il a parcouru et son égocentrisme est bien celui d'un enfant angoissé qui ne trouva jamais la paix."

Cette exposition étant très courte, nous nous sommes ensuite dirigés vers l'autre expo qui occupait toute la mezzanine et consacrée au marchand d'art Charles Ratton.


Charles Ratton

 

L'autre figure évoquée en cette fin d'été 2013 par le Quai Branly était donc Charles Ratton, qui commençait sa carrière au moment où Loti terminait sa vie.

DSCN0416

(Portait de Charles Ratton, studio Harcourt, années 1930, Archives Charles Ratton, Guy Ladrière, Paris)

 

Consacrer une exposition entière à un marchand d'art, c'est plutôt inédit comme démarche, et il faut la saluer. L'exposition en elle-même, plutôt bien structurée - très chronologique - est très claire et simple à lire. En revanche, bien que l'on ne fasse que mettre en avant tout le mérite de cet homme, on ne parvient pas à y voir une figure attachante. S'il joua un rôle très important dans la reconnaissance des arts dit "primitifs" en Occident, on ne peut s'empêcher de lire sa vie et son travail non pas comme une recherche de la compréhension profonde de l'oeuvre, de sa signification, de son rôle, mais comme le travail d'un expert un peu froid qui s'est enrichi en vendant ses plus belles pièces aux surréalistes qui n'y voyaient que formes nouvelles à réutiliser dans leur art ou expériences mystiques nouvelles et surtout non-occidentales. 

DSCN0418

(Bureau de Charles Ratton, ancienne collection Charles Ratton, Guy Ladrière, Paris)

 

Il ne faut cependant pas bouder la qualité de l'exposition, qui présente de réelles réussites, comme cette reconstitution du bureau de Ratton. Néanmoins, faire de Ratton une sorte de précurseur d'un intérêt pour l'art non-occidental qui n'aurait absolument pas existé avant lui est pour le moins excessif et la succession des panneaux de salles - très sérieux - énumérant la succession des expositions auxquelles il participe provoque vite un relâchement d'attention. Heureusement, la qualité des pièces présentées - car il avait un goût très sûr dans ses choix d'oeuvres - rattrape ce manque d'intérêt pour le personnage central de l'expo.

DSCN0423

(Lion, figure du roi Glélé, Bénin, musée Dapper, Paris)

 

Sa relation avec les artistes surréalistes et cubistes du Paris des années 1930 est bien mise en avant et l'on voit que toute cette société de peintres, écrivains et divers autres personnages constituait une belle filière pour écouler ses pièces. 

DSCN0433

(Masque Nimba, Guinée, musée Picasso, Paris)

 

Il est d'ailleurs assez amusant de voir tous ces gens remplir leurs maisons d'oeuvres sorties d'Afrique (l'essentiel provient de ce continent) dans un contexte colonial parfois violent s'insurger contre le colonialisme et pour le droit des peuples, notamment à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. 

DSCN0441

(Contre-exposition coloniale, 1931)

 

C'est encore assez frappant avec cette photo de Man Ray, où l'objet d'art africain n'est qu'un prétexte à un cliché vaguement érotique. Et au fil de l'exposition, c'est de plus en plus de cette période de l'histoire du goût dont il est question : l'art non-européen a bel et bien quitté les cabinets de curiosité du XIXe s., mais il n'est pas encore l'objet d'étude, l'oeuvre qui a sa place dans un musée d'éthnographie. Il est un argument, un prétexte, un pur produit esthétique dont le seul vrai intérêt est de sortir des formes de l'académisme européen et de permettre la naissance de l'art brut.

DSCN0442

(Man Ray, sans titre, 1934)

 

L'art brut et son créateur, Jean Dubuffet, ne manque d'ailleurs pas de rendre hommage à Ratton, qui en a suivi et accompagné la naissance après guerre. 

DSCN0454

(Jean Dubuffet, Portrait de Charles Ratton, 1946, ancienne collection Charles Ratton, Guy Ladrière, Paris)

 

L'exposition passe ensuite rapidement sur les dernières années de la vie de Ratton, qui continue son activité de marchand d'art avec une grande régularité. Mais les artistes occidentaux ne s'intéressent plus guère à ces formes et ces objets, qui ont désormais acquis le statut d'oeuvres hors de prix et sont parallèlement reconsidérées pour leur valeur ethnographique.

DSCN0470

(Malangan, Nouvelle-Irlande, fin XIXe s., ancienne collection Charles Ratton, collection particulière)

 

En somme cette exposition présentait plusieurs avantages : des objets superbes et un angle d'attaque assez rare; mais elle n'est hélas pas exempte de reproches, comme celui de suivre l'hagiographie classique sur Ratton - qu'il a lui-même forgé - et de ne pas traiter de son rôle très ambigu pendant l'Occupation, ni de préciser que le refus du Louvre d'accepter son leg n'était pas dû à l'imbécilité des conservateurs de l'époque mais à l'exigence du marchand d'art qu'une aile du musée porte son nom. Rien que cela.

Bref, entre l'approche du fantasque et émotif Loti et celle du marchand d'art Ratton, j'ai choisi...