Pour notre première nuit sur place, nous dormons comme des sonneurs. Et nous nous réveillons hyper tôt, sur les coups de 5h30, on est comme des fous. Nous laissons notre guesthouse - simple mais correcte, pour l'équivalent de 5 euros/nuit, il faut pas demander la Lune - et empruntons un des tuks-tuks qui attendent déjà. En réalité à cette heure-ci, bien que le Cambodge se lève très tôt, ils roupillent encore vaguement.

Nous devons batailler entre l'anglais et les bases de langue khmère de Louise pour lui faire comprendre qu'on veut aller à Angkor Thom. Et que non, nous le lui louerons pas son tuk-tuk à la journée, et que non, nous ne voulons pas qu'il nous fasse faire un tour bien défini en nous attendant à chaque temple. Nous savons ce que nous voulons voir, nous aimons marcher et nous avons tellement attendu cette première découverte d'Angkor que nous n'allons pas nous la laisser gâcher en nous donnant l'impression de faire partie d'une visite imposée organisée. Et il faut aussi lui faire comprendre qu'en chemin, nous voulons nous arrêter pour acheter des victuailles.

Cahin-caha, nous remontons donc plein nord sur le boulevard Charles-de-Gaulle qui mène tout droit, après une petite dizaine de kilomètres, au parc archéologique d'Angkor.

Les billeteries sont déjà ouvertes. En théorie, l'entrée du site est payante pour les étranges et gratuite pour les Khmers, qui le plus souvent travaillent ou vivent dans ce qui est le plus grand parc archéologique du monde. Nous y reviendrons. En pratique, comme souvent, tout se passe au faciès de la façon la plus éhontée: vous êtes un blanc (ou un Chinois/Japonais/Coréen) vous payez, partout. Vous avez l'air vaguement d'Asie du Sud, vous ne payez pas. Imaginez un tel système en Europe...

Bref, nous prenons avec fierté nos passes de 7 jours (consécutifs ou non)! Trois formules existent :
- un jour (pour les Chinois pressés qui voient l'essentiel à toute vitesse)
- trois jours (pour la majorité des gens)
- sept jours (pour les fans d'archéologie et ceux qui ont envie de voir les sites éloignés en prenant leur temps).

 

Pour finir ce long laïus sans aucune image, je chourave sans vergogne à Wikipédia un plan d'Angkor Thom, ce ne sera pas du luxe pour comprendre un peu le parcours que nous avons fait ce 26 décembre.

(Angkor Thom, source wikipedia)

 

Notre tuk-tuk remonte dans le parc archéologique et nous passons, cheveux au vent, avec délectation devant Angkor Vat, au milieu de la porte sud de l'enceinte d'Angkor Thom et nous contournons le Bayon... Nous faisons arrêter notre tuk-tuk un peu au nord de ce temple à la position centrale. Il nous dépose là et file. Nous, nous décidons de démarrer en nous éloignant du centre et de revenir vers le Bayon en fin de parcours. Nous allons visiter Angkor Thom dans le sens des aiguilles d'une montre en partant de l'autre grand temple, le Baphuon.

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(Baphuon)

 

Il y a quelques centaines de mètres à marcher pour parvenir au Baphuon depuis le Bayon. Et là, dans la fraîcheur du petit matin (il est environ 6h30), c'est l'émerveillement. La forêt dense qui encombrait des temples en ruines a depuis longtemps disparu dans ces grandes temples très touristiques. Mais quand on y arrive tôt et qu'on est les premiers, on n'est pas très loin de se prendre pour l'un des fameux explorateurs de la région au XIXe s...

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(Un des trois bassins qui encadrent la chaussée du Baphuon)

 

On pénètre sur le site par une gigantesque chaussée surélevée longue de 200 m. qui débouche sur le temple proprement dit, 

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(Chaussée du Baphuon)

 

Au terme de la chaussée, nous sommes enfin dans l'enceinte du temple, que l'on franchit en passant par un des quatre gopuras, ces structures qui sont des sortes de portes-tours situées chacune à un point cardinal de l'enceinte.

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(Baphuon, gopura est)

 

Il est assez émouvant pour nous d'être là. Enfin, nous y sommes, au coeur de ces fameux temples d'Angkor que Louise a tellement étudié et qui font rêver l'Occident depuis un siècle et demi. A l'exception d'un photographe allemand qui prend des vues avec du matériel professionnel depuis la chaussée, il n'y a toujours que nous sur le site. Même les gardiens ne sont pas encore levés. Ah si, dans un des bassins, un Cambodgien est en train de pêcher. Côté sonore, nous entendons sur les bruits des oiseaux qui se réveillent dans la forêt environnante.

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(Alors, on pêche?)

 

Commencé par Suryavarman Ier et achevé par son successeur Udayadityavarman II (accrochez-vous pour le prononcer) vers 1060, le Baphuon était sans doute le temple le plus majestueux de son temps et se trouvait au centre de la cité qui précéda Angkor Thom. Il s'agit, comme souvent au Cambodge, d'un temple-montagne, une représentation symbolique - surtout dans un pays peu montagneux - du mythique mont Méru.

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(Baphuon)

 

Le Baphuon présente plusieurs particularités qui ont font un cas spécial parmi les temples khmers. La première est son histoire récente mouvementée. Le site est en effet depuis le début du siècle et encore à l'heure actuelle une sorte de pré carré réservé aux archéologues français de l'EFEO. Le site, passablement en ruines, devait faire l'objet d'une opération de restauration par anastylose, un procédé déjà utilisé auparavant sur de nombreux autres sites archéologiques, et particulièrement parmi les temples d'Angkor.

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(Baphuon, encadrement d'une fenêtre, scènes animalières, de chasse et de combats)

 

L'anastylose consiste donc à remonter un bâtiment grâce à l'étude des morceaux épars et la façon dont ils devaient s'agencer. Dans le cas des temples angkoriens, il fallait d'abord démonter le bâtiment pierre par pierre pour pouvoir en dégager les arbres, numéroter chaque pierre et enfin remonter l'ensemble. Dans le cas du Baphuon, on parle d'environ 300 000 pierres!

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(Baphuon: à certain endroits, l'anastylose est très visible)

 

Jusque là cependant, rien de plus extraordinaire que ce qui a été fait pour les autres temples du secteur. Ce qui devient une autre affaire quand on sait que l'anastylose du site a été décidée à la fin des années 1960. Soit exactement la période où la guerre allait arriver dans le coin de Siem Reap et se conclure en 1975 avec l'instauration du régime Khmer Rouge sur tout le pays. Si les Khmers Rouges ne s'en sont pas particulièrement pris aux temples, ils ont détruit l'ensemble des relevés et archives produits par l'EFEO... Qui s'est donc retrouvée en 1995, une fois la paix revenue, avec tout à refaire, sans plans...

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(Baphuon: certaines pierres n'ont pas encore trouvé leur place dans l'édifice)

 

Les travaux de ce gigantesque puzzle en 3D se sont échelonnés de 1995 à 2011. Il n'est donc possible d'admirer et d'arpenter ce magnifique temple dans son état actuel que depuis quelques courtes années.

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(Baphuon)

 

L'autre particularité qui fait de ce temple un lieu vraiment unique c'est son occupation tardive, longtemps après le roi qui en était le commanditaire et surtout le fait que cette occupation a donnné lieu à des modifications très importantes dans la structure du temple au point de troubler les archéologues au moment de remonter l'ensemble. En effet, sur la face ouest, les pierres du mur sont installées de façon à présenter la forme d'un très grand bouddha couché, dans le mur même du temple. 

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(Baphuon : façade ouest, bouddha couché)

 

Alors ce n'est pas forcèment hyper parlant sur la photo, mais avec un petit effort, on le distingue bien. Sinon, il y a les panneaux explicatifs de l'EFEO, qui ont l'avantage d'être en français.

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(Cliquez pour agrandir si besoin)

 

On imagine aisèment les problèmes déontologiques qui se posent à l'archéologue: comment reconstruire? fidèle à quelle époque? Le temple classique du XIe s. ou le temple modifié et bouddhisé du XVe s. (ou plus tard)? La solution choisie, intermédiaire, semble satisfaisante et offre l'avantage de pouvoir admirer ce très étonnant bouddha.

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(Baphuon)

 

Mais revenons à notre promenade dans ce temple car, encore une fois, c'est le premier que nous visitons de notre vie. Le temple est composé d'enceintes et de terrasses successives jusqu'au petit sanctuaire situé au sommet de l'ensemble.

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(Baphuon, Colonne)

 

La décoration est omniprésente dans ce temple. La pierre est sculpté presque partout: les colonnes, les encadrements des portes, les fausses-fenêtres, etc. Dans les rares espaces vides, on trouve parfois le souvenir graffité d'un pieux visiteur d'une époque inconnue.

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(Baphuon, Graffiti bouddhiste)

 

La sculpture en bas-relief est le plus souvent un mélange de formes végétales et/ou géométriques qui servent d'encadrement à un programme iconographique plus précis, le plus souvent des scènes issues des grands mythes fondateurs de l'hindouisme, en particulier le Reamker (la version khmère du Ramayana) ou plus isolés, des éléments plus isolés typiques de l'iconographie hindouiste, comme des nagas, des makaras, des éléphants, des lions. Dans le cas des temples bouddhistes ou transformés en temples bouddhiques, on trouve plus facilement des bouddhas et des boddhisatvas, ainsi que des rishis (des sages à longue barbe, également présents dans l'hindouisme).

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(Baphuon, Scènes du Reamker (?)

 

On trouve également parfois des scènes de la vie quotidienne, mais c'est plus rare. Et un certain nombre de reliefs sont difficiles à identifier ou à attribuer à un épisode mythologique ou historique précis.

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(Baphuon, Animaux: sanglier, singe, lapin, lion)

 

Le style du Baphuon précédant immédiatement celui d'Angkor Vat selon la typologie classique en usage pour l'art khmer, on y trouve déjà les éléments qui seront omniprésents dans le temple le plus connu, comme les apsaras, ces danseuses aux attitudes et ornementations incroyablement variées et riches.

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(Baphuon, Apsara)

 

De temps en temps, les galeries permettant de circuler ont été reconstruites. Il s'agit d'une voûte assez haute percée de larges fenêtres. Elles semblent être uniquement là pour la circulation et la décoration est inexistante à l'exception de l'entourage des fenêtres qui est orné de sillons géométriques.

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(Baphuon, Galerie ouverte) 

 

Les vues sur les alentours se font plus impressionnantes à mesure que l'on s'élève. Depuis le 3e et dernier étage en terrasse, il est impossible d'accéder à la tour-sanctuaire centrale, car elle trop instable et incomplète. Des portes en béton ont été installées pour matérialiser l'emplacement occupé par le sanctuaire du linga.

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(Baphuon, Tour sanctuaire centrale)

 

En matière de portes, on le reverra de nombreuses fois, les anciens Khmers étaient de grands adeptes des fausses portes. En général, dans les tours sanctuaires, qui sont parfois plusieurs par temples, trois portes sur les quatre sont fausses, mais toutes sont décorées.

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(Baphuon, une des tours sanctuaires du 2e étage vue depuis le 3e étage)

 

Nous profitons tranquillement de la terrasse du troisième étage et de la superbe galerie à colonnes qui l'entoure alors que, peu à peu, les premiers touristes arrivent. Ils sont encore en très petit nombre et ce sont des visiteurs individuels, le plus souvent en couple.

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(Baphuon, Terrasse du 3e étage)

 

La décoration des gopuras de la galerie du dernier étage est particulièrement riche et soignée. On y croise des apsaras parfois très restaurées:

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(Baphuon, apsara)

 

Comme les choses se voient mieux de haut, voici un des nombreux gopuras du Baphuon, vu d'en-haut. On voit les poteaux qui soutenaient une petite chaussée d'accès entre le gopura et l'escalier depuis lequel est prise la photo.

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(Baphuon, gopura)

 

Les gopuras abritent ou abritaient souvent eux-mêmes une statues ou un linga. Sur la photo ci-dessous, on voit le socle d'un linga qui a disparu depuis.

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(Baphuon, Socle de linga)

 

Les scènes sculptées sont extrémement nombreuses et le plus souvent très bien conservées et restaurées. Nous passons un bon moment à les détailler, en nous extasiant sur de menus détails cocasses et en tentant d'identifier tant bien que mal des scènes parfois obscures.

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(Baphuon, détail d'un bas-relief, scènes du Reamker (?)

 

Nous quittons le Baphuon en nous dirigeant vers le nord et l'enceinte du palais royal d'Angkor Thom (dont il ne reste quasiment rien) et du temple de Phimeanakas.

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(Baphuon)

 

Les deux temples ne sont éloignés que de quelques centaines de mètres mais nous croisons en chemin pour la première fois un arbre qui enserre des ruines. Certes, en comparaison de ce que nous verrons par la suite, ce petit tas de pierres et le fromager qui semble le dévorer sont bien modestes, mais tout de même, cela ajoute à l'ambiance.

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(A proximité du Baphuon, Fromager et ruines)