Situons tout de suite les choses pour ceux qui ne verrait pas trop de quoi il s'agit: le Bayon est un des temples angkoriens les plus connus grâce aux visages géants qui ornent les tours. Si vous ne voyez pas de quoi il s'agit, ça ressemble à ça:

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(Bayon, tour à visages)

 

On en avait déjà un peu parlé à l'occasion de l'exposition du musée Guimet sur Delaporte, mais il faut bien avouer que malgré leur beauté et leur grand intérêt historique, ces moulages ne donnent qu'une faible idée de la taille et de la majesté de la chose.

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(Bayon, entrée principale)

 

Le Bayon se situe au centre géographique exact de la cité d'Angkor Thom. Il est le temple d'Etat de Jayavarman VII, le plus célèbres des rois d'Angkor. De loin, on ne peut pas rater sa masse imposante qui ressemble un peu à un tas de pierres. C'est de près que sa richesse décorative nous apparaît avec évidence.

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(Bayon, vu de sud)

 

Nous pénétrons dans le temple par l'entrée principale, une chaussée bordée de bassins qui débouche sur un gopura - une porte monumentale - , selon le schéma classique que nous avons déjà vu et que nous serons amenés à revoir de nombreuses fois.

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(Bayon, Mur d'enceinte)

 

Plus que les immenses visages, qui frappent plus quand on se trouve aux 2e et 3e niveaux, c'est surtout la profusion de bas-reliefs et de décoration qui nous marque dès nos premiers pas dans l'enceinte du temple.

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(Motifs décoratifs, porte Est)

 

Les décors qui ornent les accès reprennent les figures assez classiques de l'art khmer : danseuses (apsaras), gardiens, motifs géométriques, décors architecturés et floraux, etc... tout ce que l'on retrouve sous sa forme la plus classique à Angkor Vat.

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(Bayon, Apsara)

 

La vigueur et la liberté avec laquelle les artistes du Bayon ont réinterprétés les motifs d'Angkor Vat surprend et tranche avec l'aspect solennel et austère des visages énormes qui dominent le temple. 

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(Bayon, danseuses et décors floraux)

 

C'est quand on se trouve face aux sculptures du mur extérieur du premier niveau que l'originalité du Bayon par rapport aux autres grands temples-montagnes du Cambodge apparaît. En effet, sur 1.2 km de long se déploient de grands tableaux sculptés à la narration riche et complexe qui en fait l'une des grandes sources d'informations sur la vie dans l'ancien royaume khmer.

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(Bayon: Relief de la fuite des Cham; départ des soldats khmers au combat)

 

Le premier panneau évoque, sur trois niveaux, la fuite des soldats Cham devant les troupes de Jayavarman VII. A mesure que le regard s'élève, les scènes deviennent moins lisibles, car elles sont noircies et parfois non achevées.

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(Bayon: Relief de la fuite des Cham)

 

Au-delà de l'aspect militaire et royal, l'intérêt de ces scènes est aussi que l'on peut voir représenté des scènes de la vie quotidienne: charrettes à boeufs, cueilleurs dans les arbres, femme portant un bébé, présence d'animaux de ferme, etc... 

A l'angle sud-est, le thème change et l'on découvre un panneau plus petit sur lequel de petites scènes évoquent des rites religieux shivaïtes. Le temple a en effet été construit par le roi bouddhiste Jayavarman VII mais a ensuite connu un retour vers l'hindouisme. Nous le constaterons également dans d'autres temples, où les traces d'iconoclasme dans un sens ou l'autre sont parfois visibles.

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(Bayon: Relief du culte du lingam)

 

Arrivé à l'angle des murs est et sud, on découvre qu'une partie est inaccessible car toujours en travaux de restauration, par une équipe japonaise il me semble.

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(Restauration des reliefs de l'enceinte sud du Bayon)

 

Nous faisons donc un détour par les espaces intérieurs, en l'occurence la cour du premier niveau. C'est là que nous attend la vue des multiples tours à visages qui sont l'un des symboles de l'art angkorien.

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(Bayon, cour du 1er niveau)

 

 

Le Bayon est l'un des temples qui a bénéficié de l'anastylose la plus complète; malgré sa complexité, son plan est donc assez lisible et l'on peut observer au mieux des éléments qui sont souvent effondrés ou disparu ailleurs, comme ces galeries ouvertes aux toits caractéristiques.

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(Bayon, cour du premier niveau, galeries ouvertes)

 

Nous retrouvons la galerie du mur d'enceinte extérieur. Sur ce long mur, la guerre entre Khmers et Cham se poursuit, mais cette fois au cours d'une bataille navale qui semble épique.

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(Bayon : Relief de la bataille navale)

 

Cet immense relief est sans doute l'un des plus beaux et des mieux conservés in-situ. Il raconte une grande bataille navale sur le lac Tonlé Sap (au coeur du Cambodge). On est frappé par la grande richesse des détails présents dans la bataille proprement dite où s'entremêlent les armes et les corps, mais aussi autour de la bataille.

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(Bayon : Relief de la bataille navale)

 

C'est cette abondance de petits détails et d'éléments amusants tirés de la vie quotidienne qui rendent l'ensemble des reliefs du Bayon inoubliables. Un peu à la manière des artistes de la fin du Moyen Âge qui plaçaient comme pour meubler leurs tableaux aux sujets souvent religieux, une quantité de petits détails curieux issus de la vie quotidienne ou de l'imaginaire.

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(Bayon : Relief de la bataille navale, détail)

 

Ici, il s'agit de détails animaliers très abondants : veau têtant sa mère, crocodile mordant un des soldats tombé du bateau, poisson qui en dévore un autre, etc... Un peu plus rarement, ce sont des scènes de la vie villageoise, liées ou non au sujet du relief: préparation d'un grand banquet, femme qui accouche, etc.

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(Bayon : Relief de la bataille navale, détail)

 

Le relief suivant poursuit l'histoire immédiatement après la bataille navale: les derniers bateaux des Cham coulent, la bataille se poursuit sur le rivage et les scènes de vie quotidienne prennent encore plus de place. On remarque au passage un fait que l'on retrouve très fréquemment dans la décoration des temples khmers: la plupart du temps, les sculptures sont inachevées. Les travaux d'aménagement d'un temple prenaient en effet beaucoup de temps et, dès que le roi qui était à l'origine de la construction disparaissait, la construction cessait. Ce qui explique que si les temples sont la plupart du temps achevés au niveau architectural, la décoration est souvent partielle.

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(Bayon: Relief du défilé militaire, détail inachevé)

 

Tandis que nous tournons tout autour de l'enceinte du temple, nous pouvons admirer des reliefs qui nous narrent des défilés de triomphe militaire, des guerres aux belligérants peu identifiables, et d'autres scènes de triomphe, dont ce relief dit du "Roi qui voit tout" sur lequel on peut voir des détails bizarres, comme ce poisson géant qui avale une espèce de chèvre.

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(Bayon: Relief du Roi qui tout, détail)



Les autres reliefs décrivent de nombreuses scènes de défilé autour de la victoire du roi Khmer. L'un des plus intéressant est sans doute le petit relief - largement inachevé - qui nous montre, sans doute à l'occasion de la victoire, un cirque en action. Cela est curieux et permet de faire remonter très loin la tradition du cirque au Cambodge - encore illustrée aujourd'hui par le Phare Ponleu Selpak de Battambang. On peut donc y voir des jongleurs (un homme fait tourner une roue avec ses pieds), des acrobates (un homme qui semble tenir trois nains ou enfants sur ses mains et sa tête), ainsi que des funambules (ce qui rejoint ce que je racontais dans la note précédente au sujet des Prasat Suor Prat, ces "tours des funambules" qui se trouvent en face de la Terrasse des Eléphants).

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(Bayon: Relief du cirque, détail)

 

Les deux niveaux suivants présentent moins d'intérêt en matière de bas-reliefs, le temple étant largement inachevé dans ses parties supérieures. On y croise cependant bien quelques apsaras et des frontons habités de rishis (ascètes).

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(Bayon: apsara)

 

Le second niveau est rectangulaire, comme le premier, tandis que le troisième est circulaire. C'est en déambulant et en grimpant dans ces niveaux architecturalement assez complexes que l'on peut le mieux admirer les fameuses tours-visages.

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(Bayon: Tour-visage)

 

Ces visages au sourire calme et froid sont une représentation du boddhisatva Avalokisteshvara, figure omniprésente dans le bouddhisme mahayana, la religion promue par Jayavarman VII.

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(Bayon: Tour-visage, détail)

 

Certains y voient également une sorte de portrait du roi en question, qui surveillerait ainsi symboliquement son royaume dans toutes les directions grâce à ses 216 visages placés sur 54 tours.

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(Bayon: Tour-visage)

 

Une ou deux choses semblent importantes à préciser: nous visitâmes le Bayon à l'heure la plus chaude de la journée, et ce temple présente assez peu de zones d'ombres, les reliefs par exemple se trouvant souvent en plein soleil. Nous avons fait cela pour éviter les bus de Chinois et de Coréens qui rendent le site presque impraticable le reste de la journée. Mais en contrepartie, nous avions donc grand soif en nous éloignant du sublime tas de cailloux...

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(Bayon: Vue générale)

 

Nous sommes donc allés acheter des bouteilles d'eau à un marchand qui vit sur place avec sa famille, un peu en retrait du chemin principal. Et là, c'est le premier instant "animaux mignons" du jour, car cette petite famille élevait aussi un porc, plutôt joli et très tranquille. 

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(J'ai hélas oublié ton nom! Pardonne-moi, ami cochon!) 

 

Et voilà que, aidé des notions de khmer de Louise, on commence à papoter avec le brave homme qui nous présente et nous annonce les noms de sa femme, son gamin, son cochon et son chien!

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(Un chien très joyeux...)

 

Nous nous dirigeons, sans vraiment suivre la route principale, vers la porte sud d'Angkor Thom (qui mène à Angkor Vat donc). Sur le chemin, nous croisons d'autres petits temples contemporains, souvent constitués d'une esplanade ancienne sur laquelle on a monté une sorte de auvent qui abrite quantité de statues et souvent une moniale qui mendie ou arnaque gentiment les touristes.

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(Petit temple, Angkor Thom)

 

Toujours le long de cette route qui nous mène à la sortie d'Angkor, nous arrivons au 2e instant "animaux mignons" de la journée! 

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(Macaques, Angkor Thom)

 

C'est notre première rencontre avec les singes d'Angkor. On en verra encore et encore et sur de nombreux autres sites. Pas sauvages pour un sou, ces macaques ne sont pas non plus à approcher de trop près: habitués aux touristes, ils se montrent facilement voleurs, voire agressifs au besoin. Ce jour-là en tout cas, nous nous contenterons d'observer une petite famille à bonne distance tout en nous extasiant comme il se doit sur le côté particulièrement mignon des bébés singes. Toutes nos rencontres avec ces bestioles ne seront pas si sereines, on le verra...

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(Macaques, Angkor Thom)

  

Nous quittons l'enceinte de la cité d'Angkor Thom par la porte sud, qui est parfaitement identique et dans l'alignement exact de sa soeur du nord. On ne se lasse pas de la monumentalité de ces portes et des austères visages qui les surmontent.

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(Angkor Thom, Porte sud)

 

Immédiatement au sud de l'enceinte d'Angkor Thom, en longeant les douves vers l'ouest, se trouvent quelques édifices en briques. Tout d'abord un minuscule petit autel garni d'un linga.

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(Autel avec linga, à proximité du Prasat Bei)

 

Une fois dépassé cet autel, nous arrivons au petit temple de Prasat Bei, un édifice en briques à trois tours du Xe s. qui est demeuré inachevé. Et qui ne figure pas dans mon guide, d'où un instant de flottement sur son identification.

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(Prasat Bei)

 

Dans les douves, une petite dizaine de barques "typiques" sont arrimées au bord. Aucun panneau ni personne ne parait traîner dans le secteur, ce qui est curieux tant on imagine l'intérêt touristique important que pourrait avoir un tour en barque autour de l'ancienne capitale khmère.

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(Barques)

 

Non loin de là se trouve le temple, plus imposant, de Baksei Chamkrong. Ce temple shivaïte a été édifié au milieu du Xe s. et abritait une grande statue dorée de Shiva. L'escalier qui mène au sommet de ce temple est d'une raideur incroyable, avec des marches parfois très usées, à tel point que nous renonçons à cette grimpée qui s'annonce comme une escalade. Ce n'est que lorsque nous nous apprêtons à rebrousser chemin que l'on voit un couple de vieux Cambodgiens entamer vaillamment l'ascension. A mesure que nous nous éloignons, nous nous retournons et constatons l'avancée des deux vieux, qui parviennent sans difficulté apparente au sommet... 

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(Baksei Chamkrong)

 

Un peu plus au sud se trouve le Phnom Bakheng. Précisons-le de suite: en khmer, "Phnom" ça veut dire "montagne". Vu que le pays n'est pas vraiment montagneux, ce terme a tendance à désigner la moindre colline qui traîne au milieu d'une plaine très très plate. Ce qui ne veut pas dire que la grimpette pour arriver au sommet ne soit pas ardue.

 

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(Sur la route du Phnom Bakheng)

 

Pour le Phnom Bakheng, la montée est rude, mais ça va encore. Ce qui n'empêche pas certains hôtels de Siem Reap de proposer des services de promenades en éléphant jusqu'au sommet...

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(Montée vers le Phnom Bakheng)

 

La montée dévoile de superbes vues sur les environs et c'est, semble-t-il, l'une des principales attractions du parc archéologique que de venir ici au soleil couchant, pour profiter des vues sur Angkor Vat.

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(Vue depuis le Phnom Bakheng)

 

Au sommet, on découvre un temple de vastes dimensions, mais au plan assez compliqué à lire.

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(Phnom Bakheng)

 

Le plan est rendu encore plus complexe à appréhender car le temple est largement en travaux. Ici ce n'est pas un pays mais l'excellent World Monuments Fund qui gère la restauration du site. 

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(Phnom Bakheng)

 

Le Phnom Bakheng a son importance car il s'agit du premier temple-montagne construit sur le site d'Angkor par Yasovarman Ier après la décision d'abandonner Roluos (à quelques kilomètres de là). Il constitue une sorte de prototype de temple-montagne khmer avec ses cinq niveaux et ses multiples tours et date du tout début du Xe s.

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(Phnom Bakheng)

 

Bien que le temple ne soit pas en aussi bon état que les grands temples "classiques" du Bayon ou d'Angkor Vat, il reste assez impressionnant et les décorations de ses tours ont plutôt bien résisté au temps et aux pillages. Les frises végétales, les apsaras...  beaucoup d'éléments sont déjà là, même si le canon est plus raide, plus hiératique.

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(Phnom Bakheng, tour)

 

Nous sommes alors déjà bien fatigués (je vous rappelle que nous crapahutons depuis 6 heures du matin et sur déjà trois notes de blog!) et nous redescendons. Nous avons décidés de réserver la visite d'Angkor Vat pour une autre journée, mais on ne peut tout de même pas décemment rentrer à Siem Reap sans jeter un oeil dans le temple le plus mythique du Cambodge, celui qui fait tant rêver. 

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(Angkor Vat)

 

Et il faut bien reconnaitre, même si le tour que nous faisons n'est qu'un survol, qu'au-delà de son intérêt architectural, archéologique, historique et culturel, le lieu est assez merveilleux, au point qu'on en oublie presque le grand nombre de touristes présents. C'est un plaisir incroyable que d'être là, d'avoir cette chance et d'en profiter pleinement.

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(Groupe de jeunes moines bouddhistes, Angkor Vat)

 

Nous regagnons Siem Reap en tuk-tuk et passons la soirée dans un restaurant, à vaguement nous endormir sur la table... Cette première "vraie" journée à Angkor aura été bien intense et comme toujours en voyage, nous ne nous sommes pas économisé...