Vu la masse de travail que j'ai par ailleurs, ce blog n'avance guère. Pourtant, il y a beaucoup à montrer et à raconter. Et si par exemple, si je vous parlais de ce week-end génial que nous avons passé à Strasbourg mi-septembre? Ce serait une bonne idée hein?

 

Alors donc nous prîmes le train et environ deux heures et demi après, nous voici dans Strasbourg. Sans conteste une des plus belles et des plus intéressantes ville de France, que nous connaissons déjà bien (surtout moi, qui y suis tout de même passé de nombreuses fois étant plus jeune).

Gare de Strasbourg

(Gare de Strasbourg)

 

Strasbourg, c'est toujours un bonheur de promenade, un plaisir renouvelé à chaque coin de rue, en particulier dans les rues et ruelles de la "Grande Île" qui forme le coeur de la cité. La plupart des maisons sont anciennes, beaucoup sont à colombages et un bon nombre présentent des détails assez pittoresques qui font de la simple déambulation dans la ville par beau temps une véritable attraction : l'Alsace telle qu'on la rêve.

Enseigne fleurie

(Enseigne de boulangerie, n'hésitez pas à cliquer pour zoomer)

 

Et puis, classée comme tout le centre historique au titre du Patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO, il y a la cathédrale, une merveille tout en grès rose qui fut le haut édifice construit de la main de l'Homme pendant plus de deux siècles, du milieu du XVIIe s. à la fin du XIXe s. Je ne sais pas ce qui se joue en moi, souvenir d'enfance ou autre, mais quand j'arrive face à la cathédrale par la place Gutenberg et la petite rue Mercière, je suis toujours surpris et heureux devant cette vision pourtant si familière. Peut-être ma nature sensible aux bizarreries me fait-elle préférer cette cathédrale étrange et asymétrique avec plus de sympathie qu'une autre...

Cathédrale

(Rue mercière et cathédrale)

 

Nous ne nous pouvons nous empêcher, avant même de chercher notre hôtel, de faire le tour de la cathédrale par le côté de la place du Château, qui remplie d'une forêt de barrières en tôle. Ce coin de la ville, entre la cathédrale et le palais Rohan est en pleine restructuration, afin de supprimer le parking et de créer une nouvelle place, aérée et agréable. Pour la place, on jugera sur pièces, en attendant cela a permis à l'INRAP de réaliser de passionnantes fouilles qui ont mis au jour d'intéressants éléments sur l'histoire de la ville et de la cathédrale, à commencer par la naissance même de Strasbourg, alors un simple camp romain nommé Argentorate, celui où était installée la VIIIe Legion Auguste, autour du Ier siècle de notre ère., 

Cathédrale (4)

(Cathédrale)

 

Nous prenons le temps d'aller poser nos affaires dans notre chambre d'hôtel, qui se situe non loin de là près de l'ancienne douane, un imposant bâtiment qui servait autrefois de douane fluviale prélevant les taxes sur les marchandises qui transitaient par là et qui eut aussi un rôle d'hôtel des monnaies pour la ville libre de Strasbourg jusqu'à son annexion par la France en 1681. Et puis nous retournons vers la cathédrale, pour en admirer l'intérieur cette fois.

Ancienne douane

(Ancienne douane)

 

L'importante élévation de la nef permet à une belle et franche lumière de baigner le lieu. Les fenêtres hautes le sont à tel point que les vitraux sont difficilement lisibles, mais cela a le mérite d'attirer l'oeil sur les incroyables orgues gothiques en bois sculpté et peint, qui mêle le faste du gothique rhénan et le goût du pittoresque, du détail piquant. Ici on distingue les petits personnages posés sur leurs consoles de part et d'autre du pendentif : d'un côté, un héraut de la ville avec costume et trompette, et de l'autre un marchand de bretzels! 

Orgues

(Orgues)

 

Rien que dans la nef se trouve une autre petite merveille : la chaire gothique, un superbe travail de sculpture dû au Maître Hans Hammer qui la réalisa en 1481 pour le prédicateur Jean Geiler de Kaysersberg, et qui témoigne de la considération dont bénéficiait cet intellectuel de la fin du XVe s. 

Chaire gothique

(Chaire gothique)

 

Le mobilier de la cathédrale est magnifique, particulièrement dans une des chapelles du choeur, où se trouvent deux très beaux retables gothiques dans le style rhénan, avec une belle polychromie dont j'ignore si elle est du XVe-XVIe s. ou du XIXe s, mis qui est posée avec goût.

Retable

(Retable de Saint Pancrace, Saint Nicolas et Sainte Catherine, ancien maître-autel de l'église de Dangolsheim, attribué à Hans Wydyz, début du XVIe s.)

 

Malgré ces retables et les fonds baptismaux gothiques, l'élément le plus impressionnant est bien cet énorme groupe sculpté de Jésus au Mont des oliviers. A l'origine, ce groupe a été commandé en 1498 par le mécène de la cathédrale Nicolas Roeder pour le cimetière de l'église St Thomas et n'a été installé ici qu'au milieu du XVIIe s. Il faut noter que, grâce au remarquable travail de l'Oeuvre Notre Dame (et de son passionnant musée), l'histoire et les oeuvres d'art de la cathédrale de Strasbourg sont particulièrement bien documentés.

Jésus au Mont des Oliviers, 1498

(Jésus au Mont des oliviers, 1498)

 

Le croisillon droit quant à lui est le centre de l'attention de tous les visiteurs, car il abrite la fameuse horloge astronomique (celle pour laquelle il faut payer quand elle s'anime et pour bien vérifier que personne ne gruge on vide la cathédrale de tous ses visiteurs, sans ménagement... sainf fric et les marchands du temple sont toujours là...). Bref, par chance elle ne s'animait pas et l'on pouvait donc profiter de cette chapelle qui n'abrite pas que ce chef-d'oeuvre d'horlogerie. Réalisée par des horlogers suisses au milieu du XVIe s., elle s'est arrêtée en 1780 et il a fallu trente ans de patience à un passionné pour comprendre et reconstituer le mécanisme au milieu du XIXe s.

Horloge astronomique (2)

(Horloge astronomique)

 

Même si elle attire tous les regards, l'horloge astronomique n'est pas le seul élément fascinant de cette chapelle, dont le pilier central dit "pilier des anges", qui compte douze ange disposés de part et d'autre de ce pilier assez étroit qui soutient l'ensemble de la voûte de la chapelle. Cette élégante manifestation du gothique est regardée depuis la balustrade d'en face par la sculpture d'un homme à la moue étrange appuyé sur la balustrade en question : portrait d'un architecte rival de ce celui du pilier et qui attend l'écroulement de l'oeuvre, comme le dit la légende?

Pilier des anges, XIIIe s

(Pilier des anges)

 

Ce pilier présente, outre ses qualités artistiques, l'avantage de débuter son programme sculpté à une hauteur assez importante (au moins deux mètres), ce qui occasionne deux conséquences sympathiques : la première est d'empêcher les imbéciles de toutes nations de triturer les statues de leurs patounes plus ou moins grasses, et la seconde est d'avoir permis à des vilains dégradeurs de patrimoine de saloper la base du pilier de leurs graffitis. Comme ceux-ci sont franchement anciens, ils ont souvent un certain intérêt. Le plus joli étant sans conteste celui de cet habitant de Leipzig (est de l'Allemagne) qui a trouvé bon de nous indiquer son nom et la date de son passage ici il y a presque 350 ans. 

Vieux graffitis, pilier des anges

(Graffiti de Samuel Beüer de Leipzigk, 1664)

 

Une fois sortis, difficile de ne pas jeter un oeil sur la très connue maison Kammerzell, merveille d'architecture civile alsacienne , dont les différents éléments s'échelonnent de 1427 à 1589, date à laquelle elle acquiert l'aspect qu'on lui connait aujourd'hui.

Maison Kammerzell (XVIe s

(Maison Kammerzell, XVe-XVIe s.)

 

Cette grande maison à colombage, construite à l'origine pour un négociant en fromages, présente l'un des plus beau ensemble sculpté de la ville. Le programme décoratif est foisonnant et pas toujours clair il faut bien le dire. L'inspiration est clairement renaissance, avec des représentations à la fois religieuses et païennes, des allégories et des grotesques. Pour ma part, j'y ai distingué Godefroy de Bouillon (Hertzog Gotfrit) et Arthur (Kinig Artus) mais aussi Sainte Elisabeth ou un pélican, symbole d'amour paternel.

Maison Kammerzell, détail

(Maison Kammerzell, détail)

 

Désireux de voir une partie un peu moins touristique de la ville, nous nous dirigeons vers le quartier allemand, c'est à dire le secteur au nord de la grande île et qui porte largement la trace dans son architecture de la longue occupation allemande de 1871 à 1918. Une partie moins connue, moins immédiatemment charmante sans doute que le coeur de la Grande Île, mais non sans intérêt et relativement plus calme aussi, aux airs bourgeois.

Flèche de la cathédrale depuis place de la République

(Flèche de la cathédrale, depuis la place de la République)

 

Dans tout ce quartier articulé autour de la verdoyante place de la République, on découvre un grand nombre de bâtiments de style néo-gothique ou néo-renaissance, souvent imposants, qui témoignent d'un certain style prussien de la fin du XIXe s., légèrement différent de celui de Metz qui tire plus volontiers vers le néo-roman. L'ensemble est aéré, organisé le long de larges avenues

Quartier allemand (4)

(Quartier allemand)



L'immeuble le plus représentatif est le Palais du Rhin, ancien palais impérial, qui symbolise la domination allemande sur l'Alsace-Moselle (Strasbourg était devenu la capitale de cette région administrative spéciale, le Reichsland Elsass-Lothringen) dans un vocabulaire architecturale riche. Heureusement préservé de la destruction après 1945, ce palais abrite aujourd'hui la DRAC.

Palais du Rhin

(Palais du Rhin, architecte Hermann Eggert, 1883-1888)



Nous poursuivons notre promenade jusqu'au bout du quai, où se dressent les deux élégantes flèches de l'église Saint Paul qui dominent la confluence de l'Ill et de l'Aar. Malheureusement fermée et en restauration (ce que je regrette, car j'aurais aimé voir les bustes des réformateurs Luther, Calvin, Zwingli et Melanchton qu'elle abrite - et on dit que les protestants rejettent le culte des saints...), cette église néogothique n'en reste pas moins un autre témoignage impressionnant laissé par l'occupation allemande dans la ville à la fin du XIXe s. Isolées au milieu de constructions assez basses, ses deux flèches de 76 mètres tout de même semble répondre de façon assez élégante à celle, unique, de la cathédrale.

Eglise St Paul (2)

(Eglise Saint Paul, 1882-1897)



On est frappé à tout instant des traces de la diversité religieuse de cette ville : les églises se succèdent, protestantes et catholiques, parfois passées et repassées d'un culte à l'autre (la cathédrale, avant l'annexion française de 1681, avait fini par trouver un modus vivendi en divisant la cathédrale en deux moitiés). La communauté juive, nombreuse en Alsace et à Strasbourg en particulier, a connu un destin plus torturé, avant même les expulsions de 1940 et les déportations de 1942. Ainsi, on tombe, au détour d'une rue, sur une plaque nous indiquant ceci : "De 1552 à 1870 s'élevait ici la Judentor ou Porte des Juifs. En face se trouvait l'ancien cimetière juif où se déroula en 1349 le massacre des Juifs strasbourgeois".

Au coin d'une rue

(Au coin d'une rue)

 

Après tout cela et avant d'attaquer le programme de l'après-midi, nous mangeons un morceau au bord de l'Ill, très agréable sous le soleil d'automne.

Ill

(Berges de l'Ill)



Un petit détour derrière le palais Rohan qui abrite les principaux musées de la ville (de quoi visiter encore et encore lors de nos prochains passages), et nous voici requinqués et prêts à aborder la suite. 

Arrière du palais Rohan

(Palais Rohan)



Alors bon, on l'aura compris, l'Alsace c'est beau. Et Strasbourg c'est particulièrement beau. Mais une fois qu'on a dit ça, on a rien dit. Parce que ce n'est pas que beau. C'est intéressant en plus. Comme le prouve la longue visite que nous faisons au musée alsacien, que nous ne connaissions pas, nous étant contentés une fois précédente du musée archéologique du Palais Rohan et du musée de l'Oeuvre Notre-Dame. Autant le dire : aucune déception dans ce très riche musée d'arts et traditions populaires, qui dresse un portrait complet et subtil de l'Alsace rurale des XVIIIe et XIXe s., loin des quelques clichés auxquels on la réduit souvent 

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(Mur à colombage décoré, Ferme d'Issenhausen, 1823)



L'origine du musée est relativement ancienne, puisqu'il a été ouvert en 1907, dans l'Alsace alors annexée à l'Empire allemand, par quelques érudits et artistes régionalistes à orientation plutôt francophile. Même si le contexte de création est particulier, il s'inscrit dans le grand mouvement "folkloriste" d'alors qui souhaitait connaître, recenser et préserver les pratiques et formes d'expression populaires "traditionnelles" dans un monde alors en mutation rapide. Largement revu et agrandit depuis les années 1970, il occupe désormais trente salles où s'entremêlent histoire de l'Alsace populaire et histoire du musée en lui-même.

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(Tuiles gravées et émaillées, fin XVIIIe s.)



La richesse des collections et la qualité des explications données par les panneaux de salle et le petit guide de visite en font l'un de meilleurs musée d'éthnographie que nous ayons vu en France. On commence par aborder la maison alsacienne, le cadre de vie familial, avec maquettes et pans de murs déplacés de fermes en démolition.

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(Brique chauffe-lit (Bettstein)



La plupart des aspects essentiels de la vie quotidienne au sein de la grande maison alsacienne-type sont abordés, à commencer par celui, primordial, du chauffage et de tous les stratagèmes possibles pour conserver cette chaleur, à plus forte raison dans une région où les hivers peuvent être glaciaux. Ainsi les nombreuses briques, chauferettes et bouillottes, mais surtout le poêle, dont le musée conserve de très beaux et très anciens spécimens.

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(Poêle à caissons (Kaschteofe), décor de scènes bibliques, début XIXe s.)



Un petit schéma sur un panneau de salle permet de bien resituer l'aspect central du poêle dans la maison, l'importance de cet élément expliquant la richesse décorative dont il fait l'objet, certains parmi les plus gros modèles comportant même un siège encastré pour pouvoir asseoir ses fesses bien au chaud. Les explications semblent tourner autour du poêle comme un élément caractéristique des cultures d'Europe centrale dont l'Alsace et la Lorraine dans un certaine mesure constituent les franges occidentales. La question est à creuser, car je ne pensais pas que ce genre de chauffage était absent dans le reste de la France.

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(Schéma des circulations de chaleur dans une maison alsacienne)



Les salles traitant du mobilier rural peint sont superbes : on découvre des intérieurs très loin d'être austères, remplis de motifs décoratifs chargés d'une portée symbolique plus ou moins forte, mais souvent liés à la prospérité du foyer ou à une vision assez simple de la religion, qu'elle soit catholique ou protestante. Les motifs utilisés seraient a priori commun à toute une vaste zone de l'Europe centrale, de la Meuse au Danube et de la Mer Baltique aux Alpes. 

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(Coffret de courtoisie (Minnekästchen), XIXe s. Petite boite à bijoux et rubans offerte à sa bien-aimée par un jeune homme)



Les lits en alcôve qui sont reconstitués ici donnent une bonne idée de la richesse et la qualité de cet art décoratif populaire, mais aussi de la rudesse de la vie où l'on encastrait au maximum contre le mur de petits lits très surélevés, pour conserver le maximum de chaleur pendant la nuit.

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(Lit en alcôve, XIXe s.)

 

Au-delà de ses décors fleuris, on retrouve, comme partout en France, les habituels combats symboliques entre hommes et femmes, des thématiques assez bizarres pour ne pas dire franchement difficiles à comprendre pour peu qu'on veuille bien sortir des visions un peu étriquées des théoriciens des gender studies qui ont mis le nez dans l'art populaire.

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(Cible de tir offerte comme prix à un bon tireur, illustré par la lutte des femmes pour porter les culottes des hommes, 1809)



Une salle un peu intermédiaire avant de passer à la vaste question de la cuisine, nous propose une superbe stub (ou stube) (salle collective, espace de vie central dans l'habitat germanique, au sein duquel s'organise la vie familiale), pas forcèment révélatrice de la vie de la majorité des gens, car elle date de la Renaissance et offre une décoration particulièrement travaillée et riche, assez loin des polychromies vues précédemment. Pour autant, une telle salle restituée dans son intégralité est quelque chose de réellement exceptionnel : je ne connais pas beaucoup d'endroits où l'on peut admirer un habitat du XVIe s. aussi bien conservé.

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(Stube renaissance, XVIe s.)



La cuisine présentée est plutôt bien aménagée, même si on peut lui reprocher de servir à présenter un bon nombre de belles réalisations des arts du feu, en particulier des grès, qui masquent un peu le propos d'ensemble sous l'abondance. La vaisselle dans une maison rurale de ce genre était divisée (comme encore parfois aujourd'hui), entre une vaisselle plutôt coûteuse, qui servait d'apparat sur un présentoir voire un vaisselier situé dans la stube, tandis que la cuisine abritait une vaisselle plus quotidienne, ordinaire et ne faisant pas l'objet de soins aussi importants. Le guide de visite précise que cette cuisine installée au musée en 1910 n'est pas parfaitement représentative car on y a ajouté également des éléments caractéristiques des cuisines urbaines.

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(Cuisine)

 

On constate également que le sol n'était pour ainsi dire jamais en terre battue, mais en carreaux de terre cuite ou de grès, car les maisons possédaient très souvent une cave.

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(Soupière ajourée, terre vernissée, Soufflenheim, vers 1850)



Au nombre et à la qualité des céramiques, faïences et autres terres cuites présentées, on mesure l'essor industriel majeur des arts du feu aux XVIIIe et XIXe s. dans toute l'Alsace et la Lorraine.C'est avec un certain plaisir que je retrouve évoqué Betschdorf (dont j'ignorais le nom jusque là), ces fameuses poteries en grès. Un peu ébréchés, plutôt rustiques, mais si typiquement alsaciens qu'à moi, petit lorrain, ils semblaient avoir été conçus pour la choucroute et rien que pour elle. Ce n'est bien entendu pas le cas et on découvre ici un grand nombre de formes et de modèles destinés chacun à un type d'aliment : oeuf, fromage blanc, huile, vin, bière, vinaigre...

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(Grès de Betschdorf, XIXe s.)

 

De la cuisine et toute sa vaisselle, on passe naturellement, après un détour par une cour (le musée étant installé dans trois maisons contigües), aux salles sur la nourriture plus festive : voici des moules à gateaux en pagaille! Alors bien sûr, il y a des moules pour le fameux kougelhopf, mais la variété des formes et des recettes semble infinie. Un vrai bonheur.

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(Moules à kougelhopf)

 

En terre cuite, vernissés, en bois, à l'emporte-pièce, à beignets, à tartes, à gaufres, à hosties... il y en a vraiment de toutes sortes et pour tous les goûts, avec parfois des formes étranges, comme ce motif, assez récurrent, de l'écrevisse! 

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(Moule à gâteau en forme d'écrevisse)

 

Parmi les moules particuliers, il y a ceux dont l'existence est liée à une fête religieuse, Pâques en particulier, avec la figure du lapin, typiquement germanique (on ne trouve traditionnellement sa présence en France qu'en Alsace et en Moselle - la Lorraine romane et très catholique se contentant, comme le reste de la France, des cloches pour amener les oeufs).

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(Moules en cuivres pour la confection des lièvres de Pâques en chocolat)

 

L'autre grande fête, cette fois-ci largement partagée avec leurs voisins lorrains (qui en font un évènement majeur de leur année civile et religieuse), c'est la Saint Nicolas. Ici on retrouve, comme en Lorraine, des planches de Saint Nicolas (voire de Pères Noël) qui servent à décorer les pains d'épices réalisés et distribués à cette occasion.

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(Planches de Saint Nicolas pour pain d'épice, imagerie Pellerin d'Epinal (?)

 

D'autres éléments distinguent franchement l'Alsace de sa voisine, comme la confection, à la même occasion, de spekulatius, petits biscuits à la cannelle qui prennent des formes variées, le plus souvent amusantes et qui en Belgique et dans le département du Nord prennent le nom mieux connu de spéculoos.

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(Moules à spekulatius)

 

On repasse par une courette très charmante pour accéder à l'étage qui regroupe en un ensemble hétéroclite les "âges de la vie", la religion ou le costume populaire.

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(Musée alsacien, cour intérieure)

 

Des éléments sont donnés en trois vitrines assez petites mais passionnantes, sur le début de la vie au sein des trois religions importantes en Alsace - ce qui constitue une particularité forte dans la France d'Ancien Régime et du XIXe s., cette cohabitation de trois communautés : catholique majoritaire, protestante et juive. La vitrine sur le judaïsme, bien que succincte, permet de donner une idée des moments importants de fête et de sociabilité autour du nouveau-né pour ses membres.

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(Livre de circoncision où le mohel (circonciseur) a inscrit le nom de tous les garçons qu'il a circoncis entre 1792 et 1829)

 

Les vitrines évoquant pareillement la naissance chez catholique et protestant sont assez formidables, en particulier par les deux petites maquettes-diorama du XVIIIe s, montrant l'un la chambre d'une accouchée catholique et l'autre protestante.

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(Chambre d'accouchée, visite à l'accouchée et repas de baptême, parrain et marraine protestants, Strasbourg, vers 1785)

 

Comme le veut le cliché, la chambre protestante frappe par son austérité et son atmosphère recueillie, tandis que la chambre de l'accouchée catholique, plus ornée, est aussi remplie de couleurs plus vives. On y voit même un chat qui attend les restes du repas.

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(Chambre d'accouchée, visite à l'accouchée et repas de baptême, parrain et marraine catholiques, Strasbourg, vers 1785)

 

Mais, protestant, catholique, juif ou autre, il fallait, une fois l'enfant circoncis ou baptisé, veiller sur lui, le nourrir, l'éduquer, le faire jouer, etc... On peut ainsi voir une invention admirable, un chauffe-biberon composé d'une bouillotte en étain qu'on remplissait d'eau chaude, mais ladite bouillotte était dotée d'une cavité pour y placer un biberon!

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(Chauffe-biberon, XIXe s.)

 

A cette époque où débute seulement la production de jouets de façon industrielle, dans les zones rurales, les enfants jouaient la plupart du temps avec des productions très locales, voire familiale, réalisées selon des techniques qui n'étaient pas spécifiques à la fabrication de jouets. Cela aboutissait à des résultats charmants et parfois très réussis. Le musée conserve par ailleurs, nous le verrons plus bas, une superbe collection de jouets du début du XXe s., particulièrement de maisons de poupées.

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(Polichinelle en laine tricotée, début XXe s.)

 

On constate aussi que, dans la suite du développement du rousseauisme et de l'attention portée à l'enfant, des éléments spécifiquement conçus pour les petits et adaptés à leur taille apparaissent. L'enfant n'est plus un adulte en miniature, il est un être différent, destiné à devenir adulte mais étant encore dans une phase différente de développement, qui nécessite des aménagements et une prise en charge particuliers.

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(Chaise d'enfant, XIXe s. Protection de tête, XVIIIe s. Chaise percée, XIXe-XXe s.)

 

Finissons cette partie sur la naissance et les premiers pas maladroits dans la vie par une vraie curiosité, un exemplaire unique en Alsace de souhait "d'entrée dans la vie" laïque, sur le modèle des usages catholiques et surtout protestants : "Le 5 frimaire an trois, Joseph a vu la lumière de la République française et indivisible à Knoersheim 1794". Sur ce papier orné de tous les symboles de la Révolution française, mais écrit en allemand, le parrain souhaite bonheur et prospérité à l'enfant mais aussi nous dit le cartel de "rester toujours un défenseur de la patrie."

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(Souhait d'entrée dans la vie, 5 frimaire an 3 (25 novembre 1794)

 

Dans la série "les âges de la vie", l'évènement important après la naissance et la communion/confirmation (communiante catholique en blanc, protestante en noir...), c'est surtout ce rite de passage majeur pendant deux siècles pour les jeunes garçons : le service militaire ou conscription. Cette longue période de la vie (selon les époques, d'un à huit ans!) transformait le jeune homme d'une petite vingtaine d'année en un homme prêt à se marier, s'il avait bien entendu eu la chance de ne pas tomber dans une guerre ou l'autre.

En Alsace comme ailleurs, les jeunes gens forment l'année de leurs 20 ans une "classe" d'âge, sorte d'association informelle chargée d'organiser cette année des festivités dans leur village. Pendant longtemps, la conscription n'est pas universelle mais par tirage au sort organisé dans le chef-lieu du canton. Que l'on soit désigné ou non ne changeait rien aux beuveries et fêtes qui suivaient. Ensuite, pour les "bons numéros", c'était le retour chez soir, avec tout de même un souvenir du tirage, assez décoré, que l'on accrochait dans la stube familiale. Pour les autres, c'était la vie de régiment, au terme de laquelle on ramenait des souvenirs de régiment. Le tirage au sort disparait en Alsace avec l'annexion de 1870 et dans le reste de la France en 1905.

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(Souvenir de conscription, Christian Wolf, laboureur, classe 1869, canton de Brumath, n°260)

 

Très vite après pour ceux qui n'ont pas été tirés au sort - un peu plus tard pour les conscrits - vient le moment du mariage, avec tout ce qu'il charrie de folklore, jusque dans le célèbre roman d'Erckmann-Chatrian : "L'ami Fritz". 

En pratique, le mariage est, à l'époque comme aujourd'hui, une période de festivités et de retrouvailles familiales et amicales. Une visite dans un musée d'art et traditions populaires est toutefois l'occasion de remettre sérieusement les pendules à l'heure pour ceux et celles qui sont persuadés lors de leurs propres évènements familiaux de perpétuer des traditions séculaires : oui, jusque dans les années 1920-1930 voire au-delà, la mariée était en noir et pas en blanc, elle portait souvent une couronne de fleurs des champs et oui nos arrières-grands-parents ne restaient pas forcèment enfermés très longuement dans un veuvage sans fin; les remariages étaient nombreux.

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(Costume de mariée d'Oberseebach, vers 1900)



Dernier temps important de la vie : la mort. A croire qu'il n'y a rien entre mariage et décès selon les folkloristes du XIXe s... Les tombes sont souvent marquées par des croix, soit en bois soit en fer forgé. Dans ce domaines comme dans de nombreux autres, les protestants font preuve d'une austérité plus marquée.

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(Stèle funéraire en bois, dédiée à Johann Hertzog et Margaret Zeiter, fin XVIIIe s.)

 

Certaines pierres tombales, d'époques variées, ont été installées dans le musée, ce qui est intéressant, notamment pour observer la façon dont on passe de stèles en bois plutôt simples ornées de texte en allemand et de motifs symboliques liées aux questions de memento mori et autres vanités, vers une ornementation funéraire volontiers plus chargée et plus tournée vers le rappel de la personnalité du défunt. Un changement d'attitude face à la mort assez profond.

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(Croix mortuaire, vers 1960. Croix tombale de François et Agnès Rolly, 1904. Couronne mortuaire, 1960. Couronnes de fleur, 1930 et 1960. Vase, 1998)



Ensuite arrive la section des "croyances", également très riche et fourmillant de détails passionnants et surprenants. Ainsi, avant de voir les questions de rituels juifs, protestants ou catholiques, on s'attarde sur cette vitrine remplie de batraciens étranges en fer, plus ou moins réalistes, et qui sont en fait une sorte de survivance de rites magiques liées à la maladie. Mal acceptés mais tolérés par l'Eglise catholique, ces rites ont longtemps survécu et les représentations de crapauds, parfois agrémentées de la multitude d'oeufs que trimballe le mâle de cette espèce, sont liées à des questions de fécondité et de demandes de femmes ou de couples en mal d'enfants.

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(Ex-voto en fer, XIXe s. (?))

 

En matière d'ex-voto, l'imagerie catholique n'est pas avare, avec ces magnifiques petits tableaux populaires identifiant à la fois le saint invoqué et la raison de l'invocation (ici a priori la guérison de deux nourrissons malades), le plus souvent dans un sanctuaire spécifique. Nous ne le savions alors pas encore, mais nous allions voir, en proportion très importante, ce même genre de tableaux-ex-voto en Italie lors de notre passage à Turin quelques semaines plus tard.

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(Ex-voto dédié à la Vierge, pélerinage de Thierenbach, 1866)



Vient ensuite une riche section de Judaïca comme on dit, avec des pièces dans un état de conservation impressionnant, comme ce canivet en papier découpé du milieu du XVIIIe s.

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(Canivet : psaume de David, papier découpé, fait par Isaac Sekel, Offenbach, 1749)



Si le culte juif est accepté dès le XVIIIe s. après des siècles de cohabitation... complexe avec les autres communautés, on sait bien - et cela transparaît clairement - que c'est la Révolution et surtout l'Empire, qui fait entrer cette religion et ses adeptes dans le rang des sujets "normaux". Ainsi, on n'est pas surpris de voir au XIXe s. fleurir un art juif empruntant à la fois aux motifs traditionnels et aux motifs civiques et républicains. Les synagogues ne se cachent plus et s'ornent désormais de vitraux, accédant à la visibilité comme l'ensemble de la communauté juive.

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(Les tables de la loi, Vitrail de synagogue, fin XIXe s.)



La fidélité des Juifs de France en général et d'Alsace en particulier se portera particulièrement sur la figure de Napoléon Ier et, par ricochet, sur celle de Napoléon III, comme en témoigne ce magnifique double panneau patriotique à la gloire de l'Empereur, en français et en hébreu! De la même façon, quand l'Alsace sera annexée en 1870, les Juifs vont former une part importante de la contestation et de l'attachement patriotique à la France, rejettant avec force l'Empire allemand.

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(Prière pour Napoléon III, texte français et hébreu, synagogue de Jungholtz, vers 1860)



Il convient de noter que, pour cette section juive comme pour le reste, la qualité et l'ancienneté des collections est inscrite dans l'histoire du musée, qui a ouvert sa section des "antiquités juives" dès 1908! Une vision pionnière à l'époque.

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(Lampes de Hanouccah, Vienne, XIXe s.)



Pour ce qui est de la foisonnante imagerie catholique, on retiendra quelques formes d'arts populaires assez spécifiques, à commencer par la peinture sous-verre, un travail prenant aussi bien pour thème des sujets profanes que religieux, avec une certaine liberté - voire une certaine fantaisie - pour le premier, avec des allégories (Le Printemps, l'Eté), des personnages "typiques" (l'Espaniole) et même des figures politiques (Louis XVIII).

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(Peinture sous-verre "L'Eté", début XIXe s., atelier Winterhalder, Colmar)

 

Ces peintures à but purement décoratif pour égayer la stube, étaient parfois produites par des ateliers spécialisés, sans pour autant y perdre beaucoup dans la naïveté du trait et de la composition.

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(Peinture sous-verre, Saint Nicolas, début XIXe s.)



Mais avant cet engouement du début du XIXe s., il y eut au XVIIIe s. celui qui, prenant son essor dans les ateliers de Nancy, rayonna sur tout l'actuel grand Est de la France : l'art des cires habillées. J'ai déjà longuement évoquées ces formidables petites compositions dans l'article sur Epinal.

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(Cire habillée, XVIIIe s., St Jean Népomucène et l'impératrice de Bohème (?)

 

On appréciera également, dans la grande tradition des gri-gri catholiques et autres souvenirs de voyage, cette belle couronne d'épines, souvenir de Terre Sainte auquel on a fait toucher le Saint Sépulcre et que la famille a ensuite pieusement conservé. Il faut tout de même s'imaginer l'aventure que devait représenter un pélerinage en Terre Sainte pour un jeune homme du XIXe s.

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(Couronne d'épines de Jérusalem, fin XIXe s., Haguenau)

 

Je passe assez rapidement sur les autres productions iconographiques protestantes (elles sont peu nombreuses en réalité) et catholiques (elles sont légion); cela ne fera qu'un encouragement pour mes lecteurs à aller découvrir ce musée.

Alors certes, on constate parfois, dans certaines salles, que le musée est le glorieux héritier de ses pères fondateurs mais qu'il en est également paradoxalement prisonnier à quelques endroits, comme dans ce long couloir qui longe la grande cour et qui abritait à l'origine les sculptures en bois et dans laquelle on a laissé aujourd'hui un ensemble remarquables de dégorgeoirs de moulin, vraisemblablement parce qu'on ne savait trop quoi en faire ni comment les organiser au sein de la muséographie. C'est très beau, mais on ne comprend pas bien la logique de leur présence ici. Ceci dit, ces éléments, qui permettaient de trier et faire couler les produits du moulin (farine et son), n'avaient pas qu'une valeur décorative, leur présence plus ou moins effrayante étant sensée protéger la farine de l'ergot de seigle, ce redoutable champignon responsable du fameux "mal des ardents".

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(Dégorgeoirs de moulin (kleiekotzer), XIXe s.)

 

La section des costumes est plutôt riche, mais la présentation paraît un peu surannée et surtout, elle est trop riche en objets non-expliqués. Le livret de visite est pour le coup assez utile. Il montre bien qu'en Alsace comme ailleurs, les costumes et leur foisonnante diversité, particulièrement pour les costumes féminins, se fixent dans la première moitié du XIXe s. En Alsace, les éléments constitutifs sont les mêmes dans toute la région : Une chemise et des bas comme première couche, un jupon et des chaussures par-dessus, puis l'ample jupe paysanne et enfin une colerette pour cacher l'ouverture de la chemise. Viennent ensuite compléter l'ensemble : le plastron, le tablier, le châle et la coiffe.

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(Costumes traditionnels de Basse-Alsace, XIXe et début XXe s.)

 

Les variations prennent ensuite sur ces divers éléments, permettant de distinguer origine géographique, statut matrimonial et appartenance religieuse. Comme en Bretagne, on amplifie les formes des coiffes jusqu'à friser l'excès, comme dans la fameuse grande coiffe à noeud noir qui symbolisera à elle seule les territoires annexés entre 1870 et 1918. Les costumes masculins, pour être originaux, affichent une fantaisie plus limitée.

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(Costumes traditionnels masculins, Basse-Alsace, XIXe-XXe s.)



On enchaîne au dernier étage avec une plongée dans l'univers enfantin en deux temps : tout d'abord une merveilleuse section consacrée aux jouets. Certes, il y a chevaux de bois, cubes, jeux de sociétés et divertissements en tous genre. Mais on est surtout frappé par la quantité et la quantité des maisons de poupées qui sont exposées. Certaines sont très détaillées et méritent vraiment que l'oeil s'y attarde pour saisir les multiples inventions imaginées par l'anonyme qui la conçut. 

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(Maison de poupée, détail, début XXe s. (?))

 

C'est également le cas pour les jouets d'imitation, comme cette épicerie évoquée avec un luxe de petits détails. Un travail admirable même si l'on peine à imaginer comment l'on pouvait bien "jouer" avec quelque chose d'aussi fin. 

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(Epicerie façon "maison de poupée", XXe s. (?)) 



Et puis, gros temps fort de l'année pour un enfant : les fêtes de fin d'année! Car quand on est pas en train de jouer, on est en train d'attendre ses jouets. Et en matière de Noël et compagnie, les Alsaciens, ils sont un peu hors catégorie. Le sapin de Noël? attesté dès 1521 à Sélestat. Le marché de Noël? connu à Strasbourg dès le XIVe s., sous son appelation actuelle dès 1570. Bref, à part pour la Saint Nicolas où, sans chauvinisme, c'est quand même en Lorraine que c'est le mieux... Quelques éléments curieux : ici, pas de Père Fouettard, mais un bonhomme qui lui ressemble assez et qu'on nomme Hans Trapp... Même fonction : châtier les garnements qui ont plus mérité des coups de triques que des friandises ou des cadeaux. 

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(Hans Trapp te guette, toi l'enfant pas sage...)



Avant la Réforme protestante en Alsace, c'était le Saint Nicolas qui apportait douceurs et petits cadeaux aux enfants, remplissant le rôle désormais dévolu au Père Noël (c'était encore le cas en Lorraine il y a encore peu de décennies. Désormais, le Père Noël apporte plutôt les cadeaux made in China et le Saint Nicolas bonbons et friandises). Mais, lutte contre le culte des saints oblige, on a décidé ici que ce rôle de bienfaiteur des gamins devait revenir au Christ, sous sa forme enfantin : le Christkindel (enfant-Jésus). C'est ainsi qu'on en est arrivé à cette sorte d'ectoplasme bienveillant qui incite les enfants à la prière avant de leur laisser une corbeille de cadeaux. 

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(Christkindel)


On imagine alors la joie du petit n'enfant trottant dans son déambulateur vers ses merveilleux cadeaux! Mais quittons un peu toute cette magie de Noël pour revenir à des choses plus quotidiennes. 

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(Déambulateur et son enfant)

 

La dernière pièce de l'étage est occupée par la reconstitution d'une stube, cette grande pièce principale de la maison traditionnelle alsacienne, où l'on pratiquait travaux d'aiguille, jeux, discussion et autres activités autour du poêle. Les lits à alcôve donnaient sur cette pièce centrale, qui communiquait avec tous les autres lieux de la maison (cuisine, plus tard salle de bain) mais servait aussi d'interface entre la cour intérieure et la rue. Cette stube est authentique car il s'agit d'un transfert opéré en 1912 depuis une ferme de Wintzenheim-Kochersberg (Basse-Alsace, entre Strasbourg et Saverne). Le mobilier est en revanche plus disparate par ses origines.

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(Stube, installée en 1912)

 

On notera également, un peu en dehors du parcours de visite "classique" des pièces aménagées sur le même principe au début du siècle et sensées donner une image la plus fidèle possible de la réalité de la vie rurale. On découvre ainsi, dans une petite salle voûtée à la vocation pas nettement définie appellée, au choix "Officine de pharmacien ou laboratoire d'alchimiste", installée ici en 1906. Et en effet, si au premier coup d'oeil cornues, pilons et bocaux en tous genres font penser à une boutique d'apothicaire, on se demande un peu la raison de la présence, pendus au plafond, de bizarreries telles qu'une sorte de varan... Volonté de faire plus vrai que vrai ou réelle documentation d'un pareil lieu dans l'Alsace de la fin du XIXe s.? 

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(Officine de pharmacien ou laboratoire d'alchimiste, installé en 1906)

 

Il en va de même de la petite chapelle installée dans la cour, qui est là pour "offrir au visiteur un charmant tableau" et donner une idée réaliste de l'aménagement d'une petite chapelle rurale sans pour autant qu'il s'agisse de présenter l'intégralité du mobilier réellement installé et utilisé dans l'une d'elles. Si ce genre de présentation n'a plus cours aujourd'hui à cause de ses imperfections méthodologiques (sans pour autant que les solutions de rechange soient moins imparfaites), on saluera néanmoins la volonté du musée de conserver ces aménagements qui témoignent de belle façon de l'histoire propre à ce lieu.

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(Chapelle rurale, installée en 1906)

 

Les quelques salles du sous-sol sont consacrées aux métiers agricoles en général et à la viticulture en particulier. Elles sont intéressantes même si leur présentation date un peu et que le cartels mériteraient d'être refaits et d'aller vers plus de précision.  On retrouve ainsi des petits objets utilitaires et décorés, comme des marques à beurre, des déversoirs de moulins, des peignes à myrtilles ou, plus surprenant, ces curieux nichoirs à oiseaux d'aspect très brut. 

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(Nichoirs à oiseaux, Seppois-le-Bas (Haut Rhin))


D'énormes tonneaux, des verrous de fût, des pressoirs, des tonnelets et des chefs-d'oeuvres de maîtres artisans évoquent l'importance majeure de la vigne en Alsace.

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(Maquette, transport de tonneaux)

 

Mais l'Alsace, ce n'est pas qu'une plaine agricole et des collines sous-vosgiennes arpentées de vignes. C'est aussi le versant oriental du massif vosgien, où la vie plus rude a contraint les hommes à un autre type d'exploitation agricole, de forme originale : la marcairie. Ce type d'agriculture caractérisé par une transhumance d'été vers les chaumes et la fabrication du fromage (le fameux munster) a donné naissance à un habitat et un habillement très différent de ce que l'on trouve habituellement dans la région et qui - bien que les Vosges ne culminent qu'à 1424 mètres - rappellent volontiers la vie des montagnards des Alpes.

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(Habitat marcaire)

 

Voilà pour cette longue visite du musée alsacien! Bravo aux quelques personnes qui auront le courage de poursuivre jusqu'ici. Car malgré notre fatigue, notre journée n'en était pas pour autant finie. Et nous sommes donc repartis arpenter la ville, à un rythme un peu plus calme toutefois. 

Droguerie du cygne, Grand'Rue

(Enseigne de la droguerie du cygne, Grand'Rue)

 

Nos pas nous mènent tout naturellement vers le charmant quartier de la Petite France, où notre promenade est rythmée par le jeu du "devine où nous sommes en train de vadrouiller?" auquel mon cher beau-père (clin d'oeil clin d'oeil) est assidu. En se baladant dans ce quartier typique plein de maisons à colombages, de ponts et de canaux, on se demande pourquoi "Petite France" plutôt que "Petite Venise" (comme à Colmar) ou "Petite Amsterdam"? En cherchant un peu, on trouve facilement l'explication, pas vraiment poétique : ce quartier est au XVe s. celui de l'hospice des syphilitiques. Et comme on le sait, cette terrible maladie vénérienne était communèment appelée "le mal français"... d'où Petite France.

Petite France (3)

(Petite France)

 

Le secteur des ponts couverts est l'un des plus plaisants de la ville, avec ce grand pont qui enjambe plusieurs petits bras de l'Ill, gardé par ses quatre tours du XIVe s., seuls vestiges du système de remparts médiévaux de la ville. Comme leur nom l'indique, ces ponts étaient autrefois en bois et couverts, comme le montre cette belle gravure. Par beau temps, la flânerie est particulièrement agréable sur ce pont.

Ponts couverts (7)

(Ponts couverts)

 

Il y a aussi, barrant d'un trait tout droit le cours de l'Ill, cette étrange construction appelée le barrage Vauban. Avec ce nom, presque tout est dit. L'ouvrage est donc l'oeuvre du formidable poliorcète de Louis XIV, qui en décida la construction peu après l'annexion de la ville. Une fois achevée en 1700, il remplit la triple fonction de pont, de casemate et d'écluse, renforçant ainsi la défense du sud de la ville autrefois gérée par les seuls ponts couverts. C'est une curiosité et une preuve de plus de l'adaptation des stratégies défensives de Vauban au terrain rencontré.

Barrage Vauban

(Barrage Vauban)

 

Voici qui conclut cette journée passée à Strasbourg voici déjà quelques mois. J'espère, malgré la longueur du papier, que vous y aurez pris plaisir et que l'envie vous viendra de suivre nos pas... 

Reflet

(Petite France)

 

 

... mais? C'est tout? Et non, car nous ne sommes pas restés qu'un seul jour à Strasbourg! Et le lendemain, prenant la capitale alsacienne pour base, nous nous sommes aventurés un peu plus à l'est et dans un genre totalement différent, comme l'aurait dit un certain Tryphon...

 

La suite tout bientôt, c'est promis!