Les Philippines sont sans doute le pays d'Asie dont nous entendons le moins souvent parler, qui ne nous évoque immédiatement aucune image cliché : pas de châteaux japonais, pas de grande muraille, pas de temples majestueux ou de Taj Mahal. A vrai dire, à part quelques images de bidonvilles miséreux ou de catastrophes naturelles, il ne nous parvient pas grand chose de ce vaste archipel. C'est donc d'autant plus méritoire de la part du musée du Quai Branly d'avoir tenté cette grande rétrospective sur ce pays.

Seul bémol majeur sur le fond : l'absence de quoi que ce soit sur l'histoire coloniale du pays. Il nous est donné à voir un pays peuplé de populations austronésiennes et subissant des influences chinoises, hindous, islamiques, mais à aucun moment le passé espagnol (de 1521 à 1898 tout de même!) et ses réalisations, architecturales (dont deux sites classés par l'UNESCO: les églises baroques et la ville de Vigan) ou religieuses (le pays est tout de même aujourd'hui encore à 93% catholique), n'est évoqué! Un choix très surprenant et plutôt discutable; car on présente cela comme "les Philippines d'avant le XVIe s." mais on ne se prive pas d'y installer quantités d'objets et de photos des XIXe-XXe s.

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(Carte des Philippines)

 

Bref, une fois ce gros bémol posé, on peut allégrement partir à la découverte de cette exposition, accueillis comme il se doit par une quantités de bûlul, ces divinités du riz, dressées là sur leurs socles blancs comme autant de petits corbeaux tranquilles qui attendent notre venue sans s'envoler.

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(La foule un vendredi soir au Quai Branly)

 

La visite débute donc au nord de l'île de Luçon (la grosse île tout au nord de l'archipel), chez les populations austronésiennes vivant dans la cordillère centrale et subissant donc peu les influences extérieures (chinoises notamment) venues de la mer. Parmi leur vaste panthéon se trouvent ces remarquables bûlul, des divinités protectrices des récoltes en général et du riz en particulier. Leur utilisation rappelle un peu ce que l'on trouve en Afrique avec les boliw. On apprend en effet que lors de cérémonies, on sacrifiait de menus animaux (souvent des poulets) et l'on enduisait de leur sang les statuettes. L'objet final reste tout de même plus lisible que certains boliw particulièrement cachés sous leur patine croûteuse de bière, de sang et de lait.

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(Divinité du riz (bûlul), Nord de Luçon, population ifugao, XVe-XVIIe s., collection Alain Schoffel)



La plupart du temps, ces statuettes vont par deux, l'une masculine et l'autre féminine, avec chacun des attributs sexuels bien marqués. Ce qui semble logique dans des rites liés à la fertilité et aux récoltes de riz, l'élément central de la vie de ces populations, qui ont bâti de remarquables rizières en terrasse sur les flancs des montagnes, un mode unique de culture du riz qui a valu une inscription de ces "paysages culturels" au titre de patrimoine de l'humanité par l'UNESCO.

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(Couple de divinités du riz (bûlul), Nord de Luçon, population ifugao, XVIIe-XVIIIe s., collection Alain Schoffel)

 

Il faut noter le bel effort du musée pour présenter les évolutions stylistiques de ces statues au fil du temps, présentant notamment des bûlul du début du XXe s. dont le nom du sculpteur est connu - un certain Tagiling - qui réalisait nombre de ces objets à la demande, pour des touristes occidentaux férus de souvenirs à forte charge ethnographique. Son succès fut tel qu'il inspira un style : plus naturaliste, avec des cheveux, des attitudes plus réalistes, connu sous le nom d'Ecole de Tagiling.

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(Couple de divinités, Nord de Luçon, sculpté par Tagiling, début XXe s., collection Fernando et Catherine Zobel de Ayala)

 

Une innovation à laquelle j'ai été très sensible et que le musée du Quai Branly est l'un des très rares à mettre en place : les fiches de salle existent désormais en version adaptée aux visiteurs handicapés mentaux. Très bien rédigées, elles font le point sur ce qui est présenté dans la salle, de façon claire et simple mais sans prendre un ton condescendant ou infantilisant.

Elles sont même parfaitement lisibles par les autres visiteurs qui auraient eu du mal à suivre les cartels et panneaux de salles parfois complexes, offrant un bon résumé de la situation. Un très gros et vrai bon point à ce sujet, car les handicapés et déficients mentaux sont un public peu pris en compte dans les musées. La vraie bonne médiation, à mon sens, c'est cela : permettre à chacun selon ses capacités de se sentir à l'aise et de comprendre le propos de l'exposition.

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(Fiche de salle adaptée aux déficients mentaux)

 

Fin de la digression et suite de la promenade sur l'île de Luçon, où l'on s'aperçoit que les bûlul prennent des formes variées, certains portant une sorte de très large coupe. Destinée à recevoir le sang des sacrifices? L'explication n'est pas donnée.

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(Divinité du riz porteur de coupe, Nord de Luçon, population ifugao, XVe s., Musée du Quai Branly)

 

Mais bien sûr, ces divinités du riz ne peuvent pas recevoir leur patine faite du sang des poulets et des cochons sacrifiés de n'importe quel gars qui passe par là. Ce travail est celui d'un spécialiste, le mumbaki, qui remplit les offices de médecin, prêtre et sorcier. La boîte rituelle où le mumbaki range les objets nécessaires à ses pratiques est entreposée dans le grenier à riz de la famille, avec les bûlul.

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(Boîte rituelle (punamhan 'ina-mah'), Nord de Luçon, population ifugao, XIXe s., Musée du Quai Branly)

 

De tailles et de formes variables, les boites rituelles contiennent une partie du sang des sacrifices, du riz, des noix d'arec, des os d'oiseaux et de petits crânes, etc. Encore une fois, cela rappelle un peu les pratiques magiques d'Afrique de l'Ouest.

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(Boîte rituelle ouverte, Nord de Luçon, population ifugao, XIXe-XXe s., Musée du Quai Branly)

 

Si tout ce qui concerne ces populations de la cordillère centrale de Luçon est clairement et abondamment expliqué dès lors qu'il s'agit d'un élément présent chez les Ifugao, le musée paraît beaucoup plus flou et peu précis quant aux rares objets provenant d'autres populations du secteur. Ainsi pour cette pierre sculptée, baptisée du qualificatif vague de "rituelle" on ne sait que nous dire que, peut-être, elle servait de lampe à huile pendant certaines cérémonies.

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(Pierre rituelle (anito), Nord de Luçon, population kankanai, XVIIIe-XIXe s., collection Georgia Sales)



On l'a dit, ces populations éloignées des côtes le sont également des influences extérieures venues de la mer. Pour être éloignées, ces influences ne sont cependant pas totalement absentes et de beaux exemples sont donnés avec les jarres d'importation chinoise qui parvenaient jusque chez les Ifugao. Celle-ci, retravaillée par la création d'un couvercle plus local, est remarquable comme exemple parfait à la fois de la force du commerce chinois dans la région et de la volonté d'adapter les importations au quotidien : cette jarre servait à la fois d'objet de prestige (par sa rareté) et de récipient pour conserver l'alcool de riz. 

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(Jarre d'importation, Nord de Luçon, population ifugao, porcelaine chinoise kuan de style japonais Imari, fin du XIXe s., collection Ramon N. Villegas)



Une très large partie de l'exposition est consacrée à ces populations de Luçon, très tôt connues et étudiées par les ethnologues. Et l'on retombe, en tombant devant des photos du début du XXe s., sur l'ambiguité déjà signalée : on déclare nous parler des Philippines avant le XVIe s. mais des photos et des objets de la fin XIXe et du début XXe s. ne pose pas de soucis? Voudrait-on nous faire croire au fantasme d'une de ces "sociétés immobiles"?

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(Un Ifugao se reposant sur son hagabi, Museum für Völkerkunde, Vienne)



Les objets collectés par les ethnologues ne manquent d'ailleurs pas quand il s'agit d'évoquer la puissance des chefs de villages (kadangyàn) qui tirent leur autorité du prestige et de la richesse des objets qu'ils possèdent et étalent lors de grands banquets, mais aussi et surtout de la puissance oratoire dont ils font preuve pendant ces mêmes banquets. Rien ne nous indique que les choses fonctionnaient de la même manière quand les Espagnols arrivèrent sur place.

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(Porte de maison, Nord de Luçon, population bontoc ou kankanai, XIXe s.)

 

La section "devenir un homme" est sans doute celle qui présente les objets les plus étonnants. On sait l'importance de ces rites de passages vers l'âge adulte dans un grand nombre de sociétés. Ici, cela passe par la chasse aux têtes, très ritualisée et générant nombre d'objets symboliques et de pratiques telles que le tatouage pour témoigner de sa réussite dans cette grande épreuve qui mène à la maturité. 

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(Coiffe de chasseur (panglao), Nord de Luçon, population ilongot, XIXe-XXe s., Musée du Quai Branly)

 

Les ornements guerriers en question sont souvent confectionnés à base de restes animaux : dents, plumes, os, etc.

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(Collier de guerrier (boaya), Nord de Luçon, population bontoc, XIXe s., collection Alain Schoffel)



Mais les hommes ne sont bien entendu pas les seuls à arborer des parures prestigieuses. Les femmes ne sont pas en reste, même si dans leur cas, plutôt que l'accomplissement d'un rite de passage, leurs parures symbolisent par un système de codes le rang de leur famille, leur richesse, leur place dans le groupe, etc.

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(Jeunes filles, Nord de Luçon, 1911, Museum für Völkerkunde, Vienne)



Si les parures féminines utilisent plus volontiers la nacre, l'or, les perles, les pierres colorées que ne le font les parures guerrières, certaines n'en demeurent pas moins un tantinet inquiétantes, à l'instar de celle ci-dessous constituée d'une colonne vertébrale de serpent.

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(Bandeau de femme, Nord de Luçon, population bontoc, XIXe-XXe s., Musée du Quai Branly)



Tout comme les parures, les vêtements font l'objet d'un grand soin dans leur confection et leur décoration. Les Gaddang par exemple, achètent par troc des cotonnades venues de la plaine ou de la côte, qu'ils couvrent ensuite de perles de verre. Ces perles de verre constituent pour chaque famille un trésor qui est soit conservé dans les habitations soit portées sur des habits. Qu'il s'agisse ensuite de traiter du textile en contexte funéraire ou des vêtements réalisés par tissage de fibres végétales comme le rotin ou le pandanus, les objets sont présentés de façon aérée et assez lisible, bien que le fil directeur ne soit pas toujours évident.

Ce tissage des fibres végétales épaisses est véritablement à la base de la confection locale (le reste étant importé), et peut servir à créer à peu près n'importe quel objet : panier, hotte, chapeaux, ceintures et autres ornements, etc. Les variations sont nombreuses et le travail très soigné. Les chapeaux indiquaient notamment le statut de l'homme qui le portait : célibataire, marié, riche...

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(Chapeau (salakot), Centre et Sud de Luçon, XIXe s., Museo Nacional de Antropologia, Madrid)

 

Après avoir largement brossé le portrait des population des montagnes de Luçon, on nous expédie sans transition sur Mindanao, la grande île de l'extrème-sud des Philippines, avec pour thématique les costumes et parures des guerriers.

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(Armure, centre ou sud de Mindanao, population bagobo, XIXe s., Musée du Quai Branly)



On y découvre tout ce qui constitue l'attirail d'un guerrier dans les populations de la région, en particulier les Bagobo. Cela comprend tout aussi bien des armures et des boucliers que des ornements comme des chapeaux à plumes ou des foulards. En alliant fibres végétales épaisses, cordes, bois et en enduisant le tout d'un mélange de cire et de résine, ils parvenaient à obtenir des armures très solides, légères et ne laissant que peu d'espace pour faire pénétrer une lame.

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(Bouclier de guerre, Mindanao, population bagobo, XIXe s., Museo Nacional de Antropologia, Madrid)



Parmi tous ces vêtements et parures, quand il s'agit d'apparat les perles sont toujours omniprésentes. Les Bagobo pensaient que le guerrier qui portait une armure particulièrement colorée et superbe devenaient un héros mythologique, le Malaki.

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(Costume de guerrier, Mindanao, population bagobo, XIXe-XXe s., Musée du Quai Branly)



Comme ce soir-là, nous n'avions plus le temps après cette partie très dense sur les populations de Luçon et Mindanao, nous revinmes finir l'expo le lendemain soir, pour la nocturne suivante, histoire de prendre notre temps. Bien qu'elle traite aussi bien des populations tribales de Palawan, de l'enrichissement des cités des Philippines par le commerce arabe, indien, indonésien et chinois, des sultanats et de l'archéologie funéraire, cette deuxième grosse partie est finalement plus rapide à parcourir que la première: moins d'objets, un propos plus rapide, plus esquissé que réellement approfondi. Le titre général est: "Au coeur d'un réseau maritime"

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(Pierre de Vallombreuse, Retour dans la caverne familiale, île de Palawan, 1994)

 

On regrettera notamment que les objets et éléments consacrés à l'île de Palawan (l'île très allongée à l'extrème-occident de l'archipel) soient si peu nombreux et relégués dans un espace assez riquiqui. Et l'on en apprend assez peu sur ces petits peuples montagnards, très agiles si l'on en crois les photos de Pierre de Vallombreuse. Tout juste comprend-on qu'ils vivent essentiellement de chasse, complétée par un peu de culture du riz et qu'ils pratiquent un animisme qui leur est propre et très lié à la météo (Grand-Père Tonnerre, la Dame de la Mousson, etc).

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(Offrandes d'animaux sculptés, île de Palawan, population tagbanua, XXe s., collection Esperanza Bunag Gatbonton)



La section sur les sultanats établis à Mindanao et dans l'archipel des Sulu (entre Bornéo et Mindanao) est plus vaste, mais surtout parce qu'elle est très aérée. Il y a peu d'objets donc pour traiter des installations musulmanes au sud des Philippines, mais ils sont tous assez surprenants et proviennent pour la plupart directement du musée de Manille ou de collections privées.

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(Kulintang (instrument de musique), Mindanao, population maranao, XIXe s., Ayala Museum, Manille)



Ces sultanats, installés de façon durable, sont essentiellement des thalassocraties à la grande puissance commerciale. Il s'y développe des formes artistiques influencées par ce qui se fait dans l'Indonésie musulmane voisine. L'Islam devient une religion populaire, notamment dans les populations maranao. On remarque particulièrement ce grand buraq, cet être fantastique qui servit de monture au Prophète. Celui-ci est assez récent et était exposé lors de certaines fêtes dans les communautés maranao.

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(Buraq, Mindanao, population maranao, milieu XXe s., collection Ramon N. Villegas)



On le constate un peu plus loin, l'islamisation de ces populations semble rester assez superficielle, avec l'utilisation de motifs issus de la tradition indienne et intégrés dans la cosmogonie pré-islamique de la région, comme le naga. Stylisé, presque végétalisé, ce motif trouve sans problème sa place aux cotés de l'Islam.

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(Faîtage de poutre, Mindanao, population maranao, XIXe-XXe s., Musée National des Philippines, Manille)



Une grande vitrine nous présente ensuite les armes blanches utilisées dans les sultanats, où elles occupaient une très grande place comme symbole d'autorité et de prestige (et visiblement aussi pour certains, une sorte de rôle talismanique). La plus connue de ces armes est bien sûr le kriss, ce grand poignard malais si caractéristique avec sa lame ondulée, fréquent dans toute l'Insulinde.

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(Kriss (kalis siko), Sulu ou Mindanao, XVIIIe-XIXe s., collection Yann Ferrandin, Paris)



Bien qu'elle ne soit pas développée, la petite partie sur les "nomades de la mer" nous fait découvrir les Sama Dilaut une population au mode de vie assez étonnant. Il s'agit de pêcheurs-cueilleurs nomades, vivant sur leurs barques sur les mers du sud des Philippines. Pendant leurs arrêts à terre, ils en profitaient notamment pour enterrer leurs morts et marquer - jusqu'au milieu du siècle dernier - l'emplacement par de très belles stèles sculptées, souvent en forme de bateau.

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(Marqueur de tombe (sunduk), Archipel de Sulu, îles Tawl-Tawl, population Sama Dilaut, XIXe s., Musée du Quai Branly)

 

La salle suivante est intitulée par un subtil jeu de mots "l'âge d'or des cités" et se concentre sur le travail de l'or dans les cités reliées aux thalassocraties marchandes de Malaisie. Ici, le registre est bien plus hindouiste et bouddhiste qu'islamique et si l'on ne peut qu'apprécier la qualité des pièces exposées, on trouvera dommage le côté un peu clinquant de la mise en scène : salle très sombre, éclairage violent uniquement sur les objets en or avec comme corollaire des cartels peu lisibles.

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(Lampe en forme de kinnari, est de Mindanao, Xe-XIIIe s., Ayala Museum, Manille)

 

Bref, la partie où la plupart des gens s'arrêtent le plus longuement, comme souvent dès qu'il y a des objets en or dans une expo, mais pas la mieux fichue. Mais il est vrai que certaines pièces sont impressionnantes par leur finesse et la qualité du travail d'orfévrerie et il aurait été très dommage de ne pas les montrer. 

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(Collier (tutubi), Mindanao, Xe-XIIIe s., Bangko Sentral ng Filipinas, Manille)



Un certain scepticisme apparaît cependant pour tous les bijoux en or exposés verticalement sur une cimaise ornée de lignes bleues claires sur fond bleu sombre, à la manière d'une carte des constellations dont chaque bijou serait une étoile. Un choix scénographique qu'on peut qualifier au minimum d'hasardeux...

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(Une scénographie interstellaire avec des cartels mal positionnés par rapport à leur objets? ça, c'est fait)

 

On est par contre ravis de trouver un superbe codex espagnol du XVIe s. - utilisé ici pour montrer que les Européens, vraisemblablement avec l'aide d'un artiste chinois, avaient déjà représenté l'utilisation abondante de l'or par les "Naturales Tagalos".

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(Boxer Codex, vers 1590, The Lilly Library, Indiana University, Bloomington)



Et enfin, au terme de cette très longue promenade d'île en île, on nous parle des rites et objets funéraires. Les rites funéraires anciens sont assez curieux : les défunts bénéficient de funérailles durant lesquelles on dépose le corps, allongé et parfois attaché et on le laisse se décomposer dans un endroit prévu à cet effet. Pendant longtemps. Une fois que seul le squelette demeure, soit au bout de quelques années, on procède alors aux secondes funérailles. Malheureusement, et bien que les fouilles fassent remonter cette façon de faire à la Préhistoire, il n'est jamais dit clairement si cela a perduré longtemps, si cela se faisait dans toutes les Philippines, si c'est encore d'actualité...

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(Jarre de secondes funérailles,Visayas de l'ouest, vers 500 av. J-C - 500 ap. J-C, collection José Maria P. Treñas)

 

Ainsi, quand on se retrouve encore avec des objets en or, comme les masques mortuaires du XVe s., on ignore si cela participe d'un rite funéraire de secondes funérailles ou d'autres usages postérieurs. Bon visiblement, ces pratiques ont l'air d'avoir eu une existence continue depuis le VIe s. avant J-C et au moins jusqu'à l'installation des Espagnols.

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(Masque funéraire en or, Nord-est de Mindanao, XIVe-XVe s., collection M. et Mme Antonio O. Obès)

 

Les secondes funérailles s'effectuent en déposant certains ossements (crâne, phalanges, dents, grands os) du défunt dans une jarre (éventuellement avec les restes d'autres disparus). On dépose également lors de ces secondes funérailles une grande quantité d'offrandes : objets ayant appartenu au défunt, bijoux, parures, etc... afin que le mort soit reconnu par les ancêtres comme un personnage important et qu'il puisse intervenir dans les affaires terrestres.

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(Jarre de secondes funérailles, Mindanao, vers 500 av. J-C - 370 ap. J-C, Musée national des Philippines, Manille. Trésor National des Philippines)

 

Les jarres en questions prennent un nombre très grand de formes, même si elles sont le plus souvent figuratives, zoomorphes ou anthropomorphes. Plus tardivement, les jarres n'ont plus que des formes de jarres, sans stylisation particulière. Elles sont simplement le fruit des importations chinoises très abondantes dans la région, mais utilisées comme jarres funéraires.

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(Jarre de secondes funérailles, Chine du Sud, XVe-XVIe s., Musée du Quai Branly)

 

C'est d'ailleurs sur une petite vitrine consacrée aux céramiques d'importation que se conclut l'exposition. Et, même si l'expo est inégale, avec des parties trop développées, d'autres trop raccourcies et que l'on sent que l'ampleur du propos a fini par dépasser les conservateurs chargés de l'imaginer, on peut trouver que cette ultime vitrine est une belle conclusion : en nous montrant des grès et des céramiques importés aux Philippines depuis la Chine, la Thaïlande, Java ou le Cambodge, elle redonne à cet archipel plutôt oublié dans l'histoire et l'histoire de l'art de la région toute sa place au sein des grands mouvements religieux, politiques et surtout commerciaux de la mer de Chine.

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(Vase en forme de maillet, Chine, dynastie Yuan, XIIIe-XIVe s., Musée du Quai Branly)